‹ Princesses de lettresChapitre 23 sur 53 · Vers inédits, communiqués par M'"^ Jean Dornis · texte numérisé non relu

Vers inédits, communiqués par M'"^ Jean Dornis

Qu'y a-t-il de plus exquis que d'entendre chanter l'avril passager de la vie par un artiste dont l'art est comme un avril perpétuel ?

0 vous, qui me rendiez le malin de mes jours, Oui d'un charme si doux m'enveloppez encore, ... Jusqu'au tombeau, je vous verrai toujours...

Dans son désir d'alléger le déclin laborieux du vieux maître, AI""^ Dornis se plaisait à lui offrir l'hospitalité de son château de Louveciennes ^. Tant de souvenirs restent attachés à ces lieux, — depuis deux siècles historiques, — qu'indépendamment de la société choisie qu'il y rencontrait, l'évocateur de la vraie légende des siècles trouvait un charme inéluctable et muïtiphé à se promener sous ces ombrages, chers aux muses et aux arts. A côté de frondaisons et d'horizons dont M™^ Dornis devrait faire le décor de son prochain roman, une salle de verdure rappelle le siècle où Louis XIV, quand il eut acheté cette propriété, d'un nommé Cavoie, se plaisait à regarder les belles marquises de sa cour esquisser, au son des violes, les figures

1. Au xvii^ et au xviii^ siècle, on disait Lucienne, au Heu de Louveciennes.

cadencées du menuet^.., En recul, se trouve un banc, où André Chénier s'en venait, par des soirs pareils à celui où je recueille ces impressions, attendre Fanny^. Et, désormais, quelques pas plus avant, dans l'ombre accrue, on peut voir le mur de pierre où Leconte de Lisle

1. Cette propriété, après avoir appartenu à la princesse de Conti, fut successivement donnée en viager à Marie-Victoire, comtesse douairière de Toulouse, puis à Louis-Jean-Marie, duc de Penthièvre. Ce dernier, y ayant vu mourir son fils, la rendit au roi, qui sempressa de l'offrir à M^^ Du Barry (1770). Devenue propriété nationale à la Révolution, elle fut achetée, en 1795, par un sieur Corbeau, qui la revendit bientôt au célèbre Ouvrard, fournisseur des armées, lequel devait la céder, à son tour, à M. Laffitte. En 1860, elle appartenait à la famille Dierichs.

2. Dans Venclos paternel nous ne îe verrons plus De tes pieds, de tes mains, de les flancs demi-nus, Presser Vherbe et les fleurs, dont les nymphes de

[Seine Couronnenî ions les ans les coleaux de Lucienne.

écrivait, en 1793, André Chénier, dans un des poèmes qu'il adressait à M™« Lecoulteux, née Pourrat. (Pour Fanny, Sur la mort d'un enfant.) « Epouse irréprochable, mère très tendre, a écrit M. Dorchain. Ici, — pour parler comme Platon, — plus rien de la Vénus vulgaire : Chénier est tout à la Vénus Uranie. » {André Chénier, par Auguste Dorchain, 1 vol. Gowan's international Librarv.)

aimait, les soirs d'été, à rêver loin de sa vie, loin de la vie. Une source voisine, si légère qu'on dirait la respiration de la nymphe confidente, semble l'àmc musicale de ces lieux. La plupart des Hymnes Orphiques furent composés à Louveciennes. En souvenir du grand mort, M™° Dornis a fait élever une sorte d'autel, d'^après l'antique, aux flancs duquel la danse des heures déroule ses gestes harmonieux, cependant que le regard découvre, gravées sur la blancheur du marbre, des paroles musicales.

Et l'on devine que, lorsque l'élégante hôtesse descendait le sentier rapide, avec des allures de Diane victorieuse, le vénérable poète devait subir le charme délicieux de retrouver, dans la réalité, le prolongement de ses visions.

Ces beaux arbres, lémoinsde lanl d'amours anciennes, Qui fîéchissaienî, chargés du poids des jours sans fin, Uespirenî, rajeunis, îon arôme divin, O fleur, vivanîe fleur, Hase de Louveciennes .'...

La dernière fois qu'il vint chez M""^ Guillaume Béer, — Leconte de Liste était déjà fort souffrant. La veille, en remontant un escalier, dans l'appartement qu'il occupait au Luxembourg, dont il était le très savant bibliothécaire, il avait eu un étourdissement. Force lui fut de s'asseoir

sur les marches, mais il n'eut garde d'en souffler mot à son entourage, de crainte que cela d('rangeât le projet d'excursion... Hélas ! il n'étail pas plutôt arrivé chez ses amis, que des troubles l'obligèrent à s'aliter. L'heure du grand départ approchait. Tout ce que la science et l'affection purent inventer fût inutilement mis en œuvre. Par ses soins, que dirigeait le docteur Pozzi, par sa présence surtout, ]\r' Dornis adoucit, autant qu'il est au pouvoir d'une créature humaine, l'horreur du funèbre voyage. Ces choses n'ont suère été racontées. « Les roses de Louveciennes embaumaient le cercueil du poète, » se bornent à dire les frères Leblond. Or, voici quatorze ans que ces événements sont révolus, el pourtant la voix qui me les raconte, et c'est une voix d'or et de velours, s'altère, comme s'il s'agissait d'émotions d'hier !...

Aussi, l'ouvrage que préparait M"*" Dornis, depuis plus de huit années, et qui parut après la publication en revue de ces lignes, tout en me frappant par son érudition, me déçut-il par ses trop faibles contributions à la biographie du grand aède. J'espérais que cette Betlina florentine s'occuperait moins des poèmes que du poète, sorte de Goethe des tropiques. Au contraire, avec une conscience et une science digne d'approba-

tion, elle analysa, rapprocha, décomposa, précisa, interpréta ce millier de poèmes, et se borna ensuite, à parler de l'homme en des pages excellentes, mais par trop brèves. Ce sont celles que la postérité relira néanmoins, tant que Leconte de Lisie sera admiré. Avec quelle piété, quelle compréhension n'a-t-elle point esquissé les romans intellectuels de cette pure intelligence ?

Je m'étais pourtant laissé dire : Comment voulez-vous que M""^ Dornis connaisse la vie ? Née dans une situation privilégiée, mariée si jeune et dans des conditions exceptionnelles, à l'abri des dommages et des orages, c'est à peine si les vagues de la réalité sont venues battre les premières marches des perrons de pierre ou de marbre de ses demeures princières.

Je pensai : « Mirage! illusion!... Qui pourrait, à moins de s'abriter à l'ombre des cloîtres, obtenir une telle destinée !... » Pareille à ses sœurs moins favorisées, M""^ Dornis, à côté des raisins d'or, dût cueillir bien des déceptions aux treilles de cette vie. Aurait-elle sans cela écrit de si compatissantes pages sur la vie intime de son vieil ami ? Elles achèvent de nous rendre sympathique une femme mal jugée souvent par ceux qui la connaissent peu, parce qu'elle est d'entre les dix mille les plus comblées de la France et

parce que sa beauté demeure sans conteste. Hélas !... (( la jalousie, — comme a dit un moraliste passé d'actualité, mais non de vérité, — la jalousie est un fiel qui corrompt le miel de la

vie ».

On ne sera point surpris que, lorsqu'il plût â M""" Dornis de débuter en librairie, Leconle de Lisle lui offrit son bras. A ce premier roman de la Voie Douloureuse, échut, en effet, le privilège dune préface du maître, dans laquelle il est parlé << de style élégant et naturel, d'éloquence attendrie et chastement passionnée, de sentiments toujours nobles et purs... Vous vous êtes contentée, madame, d'être émue et d'émouvoir ! »

J'aurais mauvaise grâce, après le satislecit d'un tel censeur, à critiquer cette brève fiction où l'on voit une jeune femme, abusivement romanesque, résister aux sollicitations de son beau-frère, avec une vertu qui lui coûtera la vie. Cela se passe en Bretagne, et le décor ne manque point de couleur. Ce thème, n'est-ce pas ? en vaut un autre. Tout dépend de la manière de le traiter. Quand M""* Dornis le mit en roman, — elle était si jeune ! « une gosse », d'après son expression, — il faut avouer qu'elle abusa du

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bleu, — c'est un défaut naturel aux femmesécrivains, nous aurons maintes occasions de le constater. Manque de sincérité ou innocence de l'esprit, qui pourrait en décider ? M"° Béer osa écrire de son héros : « Si loin qu'il jetât sur sa vie un regard en arrière, il n'y découvrait point une seule faiblesse qui pût le faire rougir dans le secret de son cœur ^. » Evidemment, la romancière n'avait point réfléchi qu'il n'y a pas un des saints du calendrier grégorien en état de répondre à sa définition. Xi saint François d'Assise, ni saint Augustin, ni aucun des apôtres, n'en pourraient dire autant. Au cas où ils s'aviseraient, ces malheureux bienheureux, de jeter des regards en arrière, chacun d'eux découwirait plus d'une faiblesse, dont il devrait rougir dans le secret de son cœur, et heureusement ! car ils n'auraient pas été sinon des hommes pétris de la même chair que nous, — mais des statues, qui eussent échappé, par leur perfection originelle, aux conditions de l'humanité. L'individu ne saurait parvenir à réfréner les penchants de ses instincts que par un long travail de perfectionnement, — qu'il doit accomplir sur lui-même, — patiemment, dans le mystère de

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