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LES IDÉES RELIGIEUSES DE MADAME JEAN DORNIS

L'Eternel parla à Moïse et dit : « Tu feras un voile bleu, pourpre et cramoisi, de lin le plus fin ; il sera tissé avec art et quatre chérubins y seront représentés. Ayant ensuite posé quatre colonnes d'acacia recouvertes de plaques d'or, sur quatre piédestaux recouverts de plaques d'argent, tu fixeras aux quatre colonnes quatre crochets d'or, afin d'y suspendre le voile où quatre chérubins seront représentés, et ce voile bleu, pourpre et cramoisi, séparera le Lieu Saint oii seront placés le chandelier et la tabledu Lieu Très-Saint, réservé à l'arche du Témoignage et au Propitiatoire. » (Exode, Chapitre XXVI. Versets 31 à 35.)

Loin de moi l'idée de prétendre que le Voile du Temple soit un chef-d'œuvre (c'est peut-être'

celui de cette romancière, au vieux sens français du mot, qui signifiait tout bonnement l'œuvre la plus achevée), mais j'estime, sans hyperbole, que l'on doit tenir ce volume pour un signe de notre époque travaillée et chargée de soucis religieux. Qu'une Prolessional Beaulij ait eu la constance de consacrer 327 pages, à décrire et à discuter les problèmes proposés à la conscience par le mystère de l'au-delà, n'estce pas typique ? Quand on saura, d'autre part, que cette dame israélite de naissance, d'éducalion, l'est demeurée, quelques sympathies qu'elle éprouvât pour le christianisme, on concevra ce qu'il y a dans ce livre de tout à fait neuf. Or, cela n'a jamais été clairement exposé, et c'est pourquoi il faut insister.

Les amateurs de belles aventures n'en auront pas pour leur argent, je le crains : rien n'est moins romanesque que ce roman, — les chercheurs d'idées y trouveront mieux leur affaire. Le point de vue auquel se place Yauthoress, et qui ne restait possible qu'à Paris, — car à Berlin, à Londres ou à Rome, les israélites de la société dorée témoignent moins volontiers de leurs origines, — ce point de vue devait conduire cette dame à envisager la question sous un angle spécial, propice à la découverte d'as-

pecls inconnus. Le moyen de ne pas marquer qu'en donnant l'avantage à l'élément théologique, M°^" Dornis restait fidèle à l'impératif de sa race, qui, de tous temps, fût encline et experte aux discussions religieuses ? La psychologie sémitique d'Ernest Renan dérive tout entière de cette observation, qu'aucun historien n'a pu réfuter.

L'anecdote tient en dix lignes. La fille d'un savant hébraïque, éprise d'un marquis de tradition française, comprend que le mariage souhaité par son cœur ne deviendra possible qu'a.i prix d'une conversion. Les affinités de son esprit l'inclinant vers le cathohcisme, la double condition de son bonheur lui paraît réalisable, — mais, devant les intransigeances d'une bellemère, '( plus catholique que le pape, » — devant la volonté annihilée par la foi, exclusivement dogmatique, de son fiancé, la jeune israélite se révolte. Le judaïsme conforme aux prescriptions de Talmud, ne pouvant, d'autre part, satisfaire ses aspirations, elle trouvera la paix dans un tolstoïsme aussi vague que généreux. Il se présente à son inexpérience sous les espèces d'un gentilhomme larner. C'est la faiblesse de ce hvre de mêler les élans du cœur aux élans de l'âme. M'"" Dornis, en femme, a cru donner

plus de force à ceux-ci, en les montrant complices de ceux-là. Elle n'a pas réfléchi que, de celte manière, son héroïne paraissait docile aux lois de l'amour plutôt qu'aux impératifs de la foi. Mieux eût valu affirmer, comme dans le Saint de Fogazzaro ^, la permanence de la pensée victorieuse de l'inconstance des sentiments. Mais c'eût été demander à cette femme de lettres de sortir du cercle de ses expériences, et une romancière, moins qu'un romancier, semble apte à de telles prouesses. Les lecteurs attentifs ne sauraient s'y méprendre. Sous le masque de Gabrielle Bernhardt, M""^ Guillaume Béer a raconté l'évolution de ses croyances ; le roman n'est à clef qu'au sens psychologique. Si les événements en sont fictifs, les âmes y demeurent copiées sur la réalité. Je pense que le moindre connaisseur de la vie parisienne déchiffrera, à première vue, les pseudonymes de l'abbé Livois, de la duchesse de Rouarnan, de Robert de Sylvaire, etc..

Essayons de préciser quelques intentions. Ele-

1. Le Voile du Temple ayant paru quelques mois avant le Saint, on ne saurait accuser M™« Dornis d'avoir subi l'influence de Fogazzaro ; il serait plus juste de supposer qiie tous deux obéirent aux préoccupations de l'âme contemporaine.

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vée dans un milieu où se neutralisent les deux meilleurs éléments du judaïsme contemporain : le vieil esprit traditionaliste conforme à la loi sinaïque, — et le nouvel esprit dégagé des formules, plus voisin de la libre-pensée que d'aucun autre enseignement, la jeune fille (or ces deux influences se retrouvent dans la biographie de notre authoress) en arrivera vite à se demander symboliquement, si « lorsque les mains de ceux qui prétendent savoir, auront arraché le voile du temple, ils ne trouveront dans le Lieu Très Saint que le vide )>. Non, cela lui paraît impossible. « Je serai prise d'un frisson mortel devant ce néant ^ )>. Son instinct atavique se refuse à supposer une telle conclusion : elle se rappelle sa joie dévote, le jour de Pâques, alors que, dans la synagogue vibrante des Psaumes du roi David, ses mains, pour la première fois, ont été admises à toucher les rouleaux des tables sacrées processionnant à travers le temple. De telles impressions ne pouvaient mentir ; l'élan qui la portail vers les choses éternelles était plus sûr que les faillibles raisonnements des hommes. ]\Iais, ni le dogmatisme des Anciens, ni l'intellectualisme des Nouveaux, ne pouvaient suffire aux aspirations 1. P. 11.

d'une âme, où le besoin de croire se confondait avec le besoin d'aimer : « Non, je ne veux pas de ce Dieu abstrait qui est un nombre ! Je cherche quelque chose qui aime, qui pardonne, qui protège... Je cherche V au-delà, en lace de la religion ^ ! »

Le christianisme sous sa forme catholique, au lieu du Jéhovah farouche apparu au milieu des éclairs du Sinaï, lui offrait un Dieu de charité et qui a tant aimé le monde qu'il lui a donné son fds pour le sauver ! La Juive l'avoua : « Comment résister à la séduction de Jésus ^ ? » Ce mouvement d'âme étant sincère, elle désira s'instruire et lut les Evangiles, V Imitation, la Vie de saint Frcmçois ^, fréquenta les offices, les

3. Quelques erreurs de fait affaiblissent les raisonnements de M°^« Dornis. Où voit-elle, par exemple, que les plus grands mystiques, les croyants les plus fervents aient toujours été des hérétiques ? (P. 55.) Pour les naystiques, en tout cas, il faudrait dire plutôt qu'ils ont été, après quelques persécutions qui leur permirent de faire la preuve nécessaire de leur sainteté, généralement canonisés par l'Eglise : sainte Thérèse, sainte Catherine de Sienne, saint François d'Assise, tout le calendrier y passerait. Et quant à la solution de continuité qui sépare le Marc-Aurèle des Pensées de n'importe quel Evans-ile, je renverrai

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cercles catholiques, mais en individualiste irréductible, sans user du seul moyen utile qui eût été de confier ses doutes, ses désirs à un prêtre ^.

Tout de suite, les désillusions commencèrent ; cette religion d'amour, elle la voyait journellement transgressée par ceux qui la prêchaient : une armature de dogmes difficiles à admettre, la défendait, en outre, contre les bonnes volontés. L'acte du baptême, qui présente sur la circoncision l'avantage de n'être que spirituel, l'indisposa : « Non ! non, le baptême ni aucune marque extérieure ne sont nécessaires aux yeux de Dieu-!... » La pensée qu'elle aussi, le jour

le lecteur aux belles pages de M™« Félix Faure-Goyau, où, d'après Walter Pater Mathew Arnold, ce problème se trouve exposé avec trop de clarté pour qu'il me soit nécessaire d'insister. {Ames païennes, Anus chréliennes, p. 55 et suiv.)

1. (( Ne proteste pas, dit avec raison la vieille marquise à son fils, si c'est Dieu que M'^« Bernhardt cherche, Dieu seul, ce n'est pas à un lieutenant, mais à quelque prêtre âgé qu'elle doit porter, dans l'ombre et dans le recueillement, ses velléités de conversion » (p. 96).

2. P. 119. Remarquons dailleurs que la circoncision ne fut, à l'origine, qu'une préparation hygiénique — cela est admis par tous les écrivains religieux quoique la religion n'ait — seml>lc-t-il — pas grandchose à voir dans ce cas !...

OÙ elle se déclarerait catholique, aurait à se confesser la glaçait ^ Evidemment, l'esprit d'indépendance d'une race que Moïse ne cessa d'appeler (( au cou raide ^ » se refusait à cette abdication de sa volonté devant la volonté d'un autre, cet autre ne fùt-il qu'un prêtre anonyme. Cette théologienne demeurait plus juive qu'elle ne le supposait. Appliquer ses lèvres sur une croix l'épouvantait de s'y être résolue, elle se déclara intrépide. On croit rêver de trouver cet adjectif à la page 142, car il semble que, si cette néophyte eût éprouvé de sérieuses velléités de conversion, elle eût commencé par adopter ces menues pratiques extérieures. Quant aux difficultés que soulèveraient les dogmes relatifs à la Sainte Vierge et à l'Immaculée Conception de la très sainte mère du Christ, elles ne sont pas abordées. Le mystère de la Rédemption, clef de voûte d'à peu près toutes les églises chrétiennes, la désoriente déjà complètement. Spinoziste sans le savoir (elle dit Nietzschéenne, mais je préfère remonter à la source, parce que la source est juive), elle se rebelle à devoir au sacrifice d'un autre, cet autre

2. Voir en particulier : Exode, ch. xxxiii, v. 3, chap. XXXIV, Y. 9. — Deiiléronome, chap. ix, v. 6, etc.

fût-il le fils de Dieu lui-même, le salut de son âme. II ne serait pas nécessaire de la presser beaucoup pour qu'elle déclarât que chacun d'entre nous doit devenir son propre Rédempteur. L'idée du péché, base de la dogmatique chrétienne, ne se présente jamais à sa pensée avec une réalité suffisante pour qu'elle en soit préoccupée. Peu d'états d'esprit sont moins familiers à cette Florentine francisée que la contrition. L'humihté ne lui paraît nullement une vertu recommandable.

Vous discernez que le choc d'âme (puisque choc il y eut) reste plus sentimental que moral. S'il n'a point suffi à persuader une jeune fille amoureuse, il ne pouvait qu'inquiéter, sans résultat, la cérébrale qu'est W' Dornis. Comment acquérir la foi ? Après tant de discussions, elle se le demande « avec la force d'âme du croyant qui craint de voir fondre sa croyance sous le feu de la pensée 1 )>. Décidément, elle ne sera jamais catholique ; la fierté, la logique de son intelligence sémite se refusaient aux capitulations exigées par le Christianisme. Mais il ne lui serait pas moins impossible de recommencer à pratiquer la religion de ses pères. Ce n'est point

qu'elle ne discerne, dans le Judaïsme, plusieurs doctrines conformes à ses aspirations. Le livre devient ici tout à fait neuf. En regard de notre théologie chrétienne emmaillotée dans les bandelettes des dogmes, la foi juive, en attente d'un Messie qui n'est pas encore venu, paraît à cette fille d'Israël singulièrement plus vivante: <( Reprends ta raison, réfléchis ! Xe sens-tu pas que la révélation hébraïque, à rencontre de la révélation chrétienne, réalisée une fois pour toutes, se réalise, au contraire, continuellement, parce que notre Alessie est encore dans l'avenir ? Eux, ils ont figé les paroles du Christ dans les dogmes qui sont des chaînes pour l'esprit !... ^ »

Son besoin d'action s'accommoderait mieux de cette marche ascendante vers un progrès à venir, que de notre respect agenouillé pour des traditions périmées. Par malheur, l'intransigeance des vrais juifs ne lui répugne pas moins que l'absolutisme des catholiques pratiquants. ]\jme Dornis a des épithètes, des métaphores dépourvues de cordialité. Que parlez-vous d'élus et de maudits ? Comment osez-vous mettre ces préjugés archaïques à la charge de l'Eternel ? Ces catégories, dont vécurent tant de généra-

lions, sont aujourd'hui dispersées, cassées, brisées, mortes ! Il ne doit plus y avoir sur la terre renouvelée que des hommes, frères les uns des autres, au moins sur le terrain de ces hautes espérances qui, dans la foi, la science et l'accord, cherchent à se rapprocher toujours davantage de l'absolu, du Dieu intangible ^. »

Après avoir fait ainsi table rase, la romancière théologienne aboutit à une sorte de modernisme protestant, auquel on reconnaîtra une sympathique générosité, mais dont le vague et l'arbitraire comportent, en dernière analyse, plus de périls que d'avantages. Si une M"^^ Dornis parviendra, par les sentiers qu'elle s'est frayés, à monter d'une allure assez vive vers cette vérité dont a excellemment dit Le Play, qu'elle était un sommet, — combien d'autres, en revanche, à prétendre se tracer leur route au milieu de la forêt vierge des idées, risquent de ne jamais dépasser les premières assises de la montagne î Elle doit être gravie, pourtant, par chacun d'entre nous. Et toujours, le guide préférable semblera celui qui a dit : Je suis le chemin de la Vérité, la Vie. Il ajoutait (c'est exact) : Il y a plusieurs demeures dans la demeure de mon

Père, — ce qui autoriserait peut-être de pareilles tentatives, — mais il concluait : Vous savez où le vais et vous en connaissez la Route ! comme s'il eût craint de voir nos meilleures volontés s'égarer dans d'aussi aléatoires équipées.

Yjme Dornis paraît, d'ailleurs, peu familière avec le protestantisme. Aucune page du Voile du Temple n'y fait allusion. C'est de ce côté-là pourtant, qu'elle eût trouvé le havre vainement cherché autre part. Quand elle souhaite de voir les églises dépouillées de figurations plastiques ; quand elle voudrait les parer uniquement de formules empruntées aux Livres Sacrés et traduites en français « afin que ceux qui les prononcent en comprennent la signification... » ; lorsqu'elle déplore que Rome ne permette pas à la communauté des fidèles la lecture des Evangiles, comme s'ils ne constituaient point la source divine à laquelle chacun devrait pouvoir apaiser sa soif de vérités éternelles, — M™® Dornis ne semble guère se douter que ces desiderata se trouvent tous réalisés dans le protestantisme. Depuis Luther. Calvin, les réformateurs de n'importe quelle confession n'ont-ils pas recommandé, précisément, de ne décorer les lieiu: de culte que (je sentences en langue yuV

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galre ? Et aujourd'hui, comme naguère, la première préoccupation des Réformés n'est-elle pas de donner aussi la plus large diffusion à des versions littérales des textes grecs et hébreux ?

Il est un point, néanmoins, où la religiosité de M'"^ Dornis s'éloigne autant du protestantisme que du judaïsme ou du catholicisme, — c'est sa complète absence de vie morale. Aucune contrition ne précède ces mouvements d'âme, et cela suffit à exphquer l'extrême incertitude des conclusions. Une seule chose lui paraît indiscutable : la conscience moderne ne dira plus Jamais : Credo quia absurdum ! « Il se déchire du haut en bas, ce voile du temple, ce voile écarlate que les religions ont trempé dans la pourpre du sang des martyrs. Au recul du sanctuaire, le Saint des Saints, l'Idée Pure apparaît enfin à la foule ! L'avenir appartient à ceux qui veulent écarter les derniers lambeaux du voile, persuadés que le resplendissement de la lumière nous jettera tous à genoux, unis dans un élan d'adoration sans athée, pour cette Idée Première, unique, définitive, que les hommes, entre tout ce qui est créé, sont seuls à désirer au-dessus d'eux !... 1 »

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