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Spencer, Introduction à la science sociale, chapitre XV

2. Voir la Bibliothèque universelle de Lausanne, novembre 1907. Des deux côtés de VAtlanîique, par M™e Jeanne Mairet.

m'avouait : <( Quand je lis de l'Arvède Barine, [ai besoin de me répéter à chaque page, qu'une sœur a tenu la yjlume. Je crois, — Clio me le pardonne ! — que j'en douterais, malgré toutes les assurances, si cette dame, n'étant de mes voisines, me permettait de conserver aucune incertitude sur son sexe. Je ne discerne chez elle aucune de nos manières de penser, de sentir, de conclure !... » La veuve d'un illustre écrivain, styliste elle-même et femme jusqu'au bout de ses ongles de Parisienne, ajoutait : <( Non, jamais je ne pardonnerai à M""^ Barine ses cruautés vis-à-vis de la Grande Mademoiselle ! Elle s'est moquée de cette pauvre vieille fille dont l'unique tort fut de venir trop tard à l'amour î... Cette historienne a, dans ces deux gros volumes, toute Vinlustice d'un homme ! >>

Ces jugements ne sont que des signes. Car l'on devrait plutôt féliciter M""" Barine de témoigner dans sa critique, d'une verve indépendante. Si les parties sentimentales de L'Histoire de la Grande Mademoiselle sonnent faux, les parties sociologiques sonnent juste et ce sont les plus nombreuses. Les travaux de M""^ Barine constituent donc une anomalie dans la littérature des (( Princesses de Lettres ». J'ai beau chercher, je ne découvre pas d'autre prosalrice

familière avec l'ironie. Il y aurait bien Gyp, mais sa gaîté est à base de passion politique, — • antirépublicaine ou antisémite,^ — et cela lui enlève toute joie. Il y aurait peut-être Rachilde. C'est tout ; parmi les centaines d'auteurs gais, parmi les milliers de vaudevillistes, il n'y a pas une seule représentante du beau sexe et Dieu sait pourtant que les <( femmes de plume », comme disait un plaisant, ne sont point rares dans l'Europe contemporaine ^.

Je parie que M"^^ Barine n'a jamais réfléchi à quel point la nature seule de son esprit la mettait à part de ses collègues. Son attitude intellectuelle ne décèle, évidemment, aucun snobisme. C'est la pente naturelle de son caractère. Ses articles mensuels dans le Journal des Débats, ses chroniques au Figaro de naguère, écrits plus au courant de la plume que les belles études de revue dont sont composés ses volumes, la montrent prime-sautière, non sans un grain de causticité. Loin de détruire cette impression, la connaissance de la personne en précise la justesse. Quand ses sympathies ou ses intérêts demeurent hors de cause, rien n'échappe à sa ma-

1. On me cite encore les deux o;i trois comédies joyeuses de Mme Fred Gresac. mais elles furent écrites en collaboration. Que sont d'ailleurs quatre ou cinq noms Cmettons-en vingt) à côté des milliers de femmes de lettres?

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lice. Peu d'intelligences sont aussi entraînées que la sienne à discerner le point faible. L'abbé Delfour ne s'y est pas mépris. « Cette âme offre au scepticisme une habitation infiniment plus confortable que l'âmiC d'un Renan ou d'un Lemaitre, première manière ! »

Il n'y aurait qu'à feuilleter ses dix volumes d'essais. Je préfère laisser à mes lecteurs le plaisir de trouver des exemples. Un fait nouveau paraîtra plus instructif. Critiquer les autres ; c'est bien, quoique ce bien ne soit pas dans les moyens de chaque femme ; mais se critiquer soi-même, voilà un mieux qui semblera à la portée de moins de dames encore, surtout dans cette république des lettres où sont assez mal pratiquées les vertus de modestie. Comme j'avais — on vient de le hre — reproché à yj^me Barine sa morale étroite, sa conception qui date du mariage et de l'amour, je pensais me l'être définitivement aliénée. Il ne faut pas toucher à la reine même des lettres. Pour moins que ça, la plus inextinguible de nos poétesses avait pris feu et flamme. « Vos critiques sont justes, me répondit au contraire M"° Barine ; si j'étais plus jeune, je vous dirais que j'essaierais d'en faire mon profit. Mais à mon âge, que voulez-vous, c'est trop tard et l'on ne change

plus !... Il faut bien que j'en prenne mon parti ; bourgeoise je suis née, bourgeoise je resterai jusqu'à mon dernier soupir. Quand il m'arrive, d'aventure, de m'apercevoir dans une glace, je ne peux pas m'empêcher de rire de mon air correct, mais pour être franche, je ne sens aucune envie d'en changer. Gabrielle Re~ val ^ a écrit un jour, de moi : « Elle a le courage d'avoir des bandeaux !... Son article m'a divertie, mais j'ai continué à lisser chaque matin, mes bandeaux. Pour vous avouer toute ma pensée, je crams bien que mon esprit ne soit né, lui aussi, avec des bandeaux ; je dois m'y résigner, c'est incurable !... »

L'ironie de M""® Barine est à base de bon sens. C'est la robuste franchise des servantes de Molière, la verve saine de l'auteur de VArt poétique. Si bourgeoise qu'elle se prétende, sans parler des exigences de la docte revue qui s'honore de publier sa prose, il lui est arrivé plus

1. Ancienne élève de lEcole de Sèvres, M™« Gabrielle Reval a débuté, voici une dizaine d'années, en publiant sous le titre, Les Sévriennes, une critique dont le succès n'alla point sans quelque scandale, de ses <L bons professeurs ); et de ses a chères camarades ». On lui doit encore plusieurs romans agréables et une enquête à consulter, sur les possibilités que la civilisation française ofïre à ïavenir de nos filles.

d'une fois, au scandale des lecteurs bien pensants, d'appeler un chat un chat, et Rollet un Iripon. Son Histoire de la Grande Mademoiselle s'émaille de réticences d'une hardiesse à faire rougir un cuirassier ! Il faut me croire sur parole. Appuierai-je mortel où elle glissa d'un doigt amusé ? Ce n'est pas M""^ Barine qui s'entraînerait, avec M""^ Duclaux-Robinson, à raconter le règne d'un débauché, comme s'il s'agissait de la vie d'un saint. Sa littérature ignore de telles fantaisies.

« Je crois qu'il faut indiquer ce qui est, me déclarait-elle ; ce besoin de vérité n'est malheureusement pas du goût de tout le monde. Un directeur de périodique me disait un jour : (( Quel « besoin quand vous parlez de Louis XIV, par « exemple, de rappeler qu'il fut polygame ?... » (( Si mes lectrices l'ignorent, ce n'est pas la peine (( de leur apprendre ; si elles le savent, cela de- (( vient inutile ! » — • Alors quoi ? » interrompt le mari de M"^ Barine, qui prend à notre conversation, une part que je qualifierai de spirituelle. D'ailleurs, quoique AI. Charles Vincens se soit borné, après de modestes débuts à la Revue Bleue, à rédiger ses rapports au ministère de l'Intérieur, il no cessa jamais de s'intéresser, de collaborer môme aux travaux de sa femme.

C'était un esprit sûr, plutôt que brillant, juste sinon hardi, et dont il n'y a pas autre chose à rappeler qu'il mérita par l'intérêt qu'il témoigna aux colonies pénitentiaires son surnom de Père du patronage ^. « Alors quoi, — reprend ce digne vieillard, dont une attaque retarde une parole qui ne dut jamais avoir rien de démosthénien, — nous tombons en pleine opérette. Lorsque le professeur avait à traiter de l'influence de M"^ de la Vallière ou de W^^ de Montespan, il disait le colonel Montespan, le capitaine la Vallière. »

(( Quand le penseur s'élève au sommet de l'histoire.

— Et quoi, qu'arriva-t-il d'autre ? dites-le-moi ?... — • Mais, je... je ne sais pas, Votre Altesse veut rire.

— Vous ne le savez pas, moi, je vais vous le dire - ».

^jme garine l'a osé avec une audace qui, sans avoir l'air d'y toucher, dépasse ^ilichelet et rejoint Krafft-Ebbening. C'est aussi peu femme que possible !...

1. On a souvent confondu ce M. Charles Vincens avec son homonyme Charles Vincenf, président du club littéraire aujourd'hui disparu, le Caveau, et avec le romancier populaire qui publie sous la signature Pierre Maël. Je signale ce détail par déférence pour Mme Barine ; cette dame m'écrivait en date du 24 juillet 1908 : (T Chaque fois que je retrouve cette confusion, je saute en Tair d'indignation ! »

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