Façons de penser et de sentir
4. « J'ai brisé mes fers, direzvous; mais. le chien qui, après de lonçs eflorts, rompt une maille et s'écliappe, traîne à son cou un lonp: bout de sa chaîne. » (Perse, V, 15S.) Cette citation et la suivante, ainsi que lepassaçre qui les relie, sont des add. de lô88.
MONTAIGNE
■ Quidve superbia, spurcitia, ac petulantia, qiiantas Efliciuiit clades, quid luxiis desidiesque ^
Notre mal nous tient en l'àme : or elle ne se peut échapper à elle-même :
In culpa est aiiimus, qui se non effugit unquam^.
Ainsi il fan t la ramener et retirer en soi : c'est la vraie solitude, et qui se peut jouir ^ au milieu des villes et des cours des rois ; mais elle se jouit plus commodément à part. Or, puisque nous entreprenons de vivre seuls et de nous passer de compagnie, faisons que notre contentement dépende de nous; déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui; gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à notre aise...
Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut*; mais non pas s'y attacher en manière que notre heur en dépende. Il se faut réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie Hberté et principale retraite et solitude. En cette-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien, de nous à nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication de chose étrangère y trouve place; discourir et y rire, comme sans^ femme, sans enfants, et sans biens, sans train, et sans valets : afin que, quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer <^. Nous avons une âme contournable en soi-même^; elle se peut faire
1. « Si noire cœiuMi'cst purifié, vois-tu quels combats et quels périls il nous faut aflronter sans aucun avantage ? De combien de soucis n'est-on ))as déchiré par les angoisses du désir et de la crainte !
Que dire de rorprueil.de la luxure et de l'insolence? Que dire du faste et de l'oisiveté? Que de désastres causés par ces monstres ! » (Lucrèce, V,44; trad, Crouslé.)
2. Horace, É/)., !, xiv. 13. Montaigne a traduit le vers avant de le citer.