‹ Principaux chapitres et extraits des "assais";Chapitre 265 sur 479 · LIVRE ÏI · texte numérisé non relu

LIVRE ÏI

elles sans jugement et choisissent-elles sans discrétion, (te mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bàtimejits, les oiseaux peuvent-ils se servir plutôt d'une figure carrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets? Prennent-ils tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant ? Planchent-ils * de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux et plantent leur loge à l'orient, sans connaîtœ les conditions dilTérentes de ces vents et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoi épaissit l'araignée sa toile en un endroit et relâche en*un autre, se sert à cette heure dé cette sorte de nœud, tantôt de celle-là, si elle n'a et délibération et pensement et con^ clusion ? Nous reconnaissons assez, en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d'excellence au-dessus de nous et combien notre art est faible à les imiter. Nous voyons toutefois, aux nôtres plus grossiers, les facultés que nous y employons, et que notre àme s'y sert de toutes ses forces : pourquoi n'en estimons-nous autant d'eux? Pourquoi attribuons-nous à je ne sais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art? En quoi, sans y penser, nous leur donnons un trèsgrand avantage sur nous de faire ipie Nature, par une douceur maternelb», les accompagne et guide, connue par la main, à toutes les actions et connnodités de leur vie, et qu'à nous- elle noifs abandonne au hasard et à la fortune, et'* à qutMer par ait les choses nécessaires à notre conservation ; el nous refuse quand et quand les

1. P/a/jr/if'r, formé directement I H. 0\ p. 1:27, n. 7. sur />/«// t/u', planchéier, 1 5. Sous-ent. : nous force.

MONTAIGNE

moyens de pouvoir arri^^er, par aucune institution* et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bêtes : de manière que leur stupidité brutale surpasse en toutes commodités tout ce que peut notre divine intelligence *. Vraiment, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeler une très-injuste marâtre. Mais il n'en est rien; notre police n'est pas si difforme et déréglée^. INature a embrassé universellement toutes ses créatures* : et n'en est aucune qu'elle n'ait bien pleinement fournie de tous moyens nécessaires à la conservation de son être....

Nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous du reste : tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court une loi et fortune pareille.

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis

Il y a quelque différence, il y a des ordres et des degrés : mais c'est sous le visage^ d'une même nature :

Res... quseque suo ritu procedit, et omnos Fœdere naturae certo discrimina servant"^.

Il faut contraindre l'homme et le ranger dans les barrières de cette police. Le misérable n'a garde d'enjamber par effet au delà : il est entravé et engagé, il est assujetti de pareille obligation que les autres créatures de son ordre, et d'une condition fort movenne, sans aucune prérogative, préexcellence vraie et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion et par fantaisie n'a ni corps ni goût. Et s'il est ainsi que lui seul de tous les animaux ait cette liberté de l'imagination et ce dérèglement de pensées lui représentant ce qui est,

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