Les plus suLdimes folies
MONTAIGNE
convient la folie avec les plus vigoureuses opérations de notre àme. Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les gaillardes * élévations d'un esprit libre et les effets d'une vertu suprême et extraordinaire? Platon dit les mélancoliques plus disciplinables et excellents : aussi n'en est-il point qui aient tant de propension à la folie. Infuiis esprits se trouvent ruinés par leur propre force et souplesse : quelv saut vient de prendre, de sa propre ^ agitation et allégresse, l'un des plus judicieux, ingénieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poésie, qu'autre poète italien ait jamais 5 été? N'a-il pas de quoi savoir gré à cette sienne vivacité meurtrière, à cette clarté qiU l'a aveuglé, à cette exacte et tendue appréhension* de la raison qui l'a mis sans raison, à la curieuse et laborieuse quête des sciences qui l'a conduit à la bêtise, à cette rare aptitude aux exercices de l'àme qui l'a rendu sans exercice et sans àme? J'eus plus de dépit ^ encore que de compassion de le voir à Ferrare en si piteux état survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses ouvrages; lesquels, sans son su®, et toutefois à sa vue, on a mis en lumière incorrigés et informes. Voulez-vous un homme sain, le voulez-vous réglé, et en ferme et sûre posture? Affublez-le de ténèbres d'oisiveté et de pesanteur. 11 nous faut abêtir pour nous assagir^ et nous éblouir » pour nous guider....
Il s'en faut tant que nos forces conçoivent la hauteur divine que, des ouvrages de notre Créateur, ceux-là portent mieux sa marque et sont mieux siens que nous entendons le moins. C'est aux chrétiens une occasion de
1. Gaillardes, x'igovircuses. — I^e mot oitre est amené ici par l'idée de rapport.