LIVRE I
Comment Montaigne fut amené à écrire les Essais.
Gomme nous voyons des terres oisives, si elles sont grasses et ferliles, toisonuer * en cent mille sartes d'herbes sauvages et inytileji, et que, pour les tenir en office*, il les faut assujettir et employer à certaines semences pour notre service..., ainsi est-il des esprits : si on ne les occupe à certain sujet qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci^ paiMà, dans le vague champ des imaginations :
Sicut in\ii'dô trejnuluin labris ubi lumen aheiiis Sole repercussum, aut radiantis imagine lunaa, Oninia pei'volitat late loca, jamque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti^;
et n'est folie ni rêverie qu'ils ne produisent en celte agitation :
Velut œgrî sonmia, vaiiaî Finguntur species*.
L*àme qui n'a poin-l de l)ut établi, elle se perd : car
1. Var. : qu'cUrs ne cessent (Je foisirruieriibi^O). Co qiœ s'explique par une anacoluthe : « Coniuie nous voyons (pie cl(»s terres oisives foisonnent »; Montaig^ne, ell'açant ces mots, a négli^'é de modifier la suite dans le même sens, et laissé subsister (à la ligne suivante) un autre r/w^'dinicilement explicable.
'i. Pour les utiliser.
3. « Ainsi, à la surface tremblante do l'eau ([uo contient un
vase d'airain, se réfléchissent les l'ayons du soleil ou de la lune :
leur mobile image voltige cà et là. s'élève dans h^s airs el va frapp»M* les lambris du plafond. » (Virgile, En., Vni, 22.) Cette citation et celle de Martial qui se trouve quelques lignes plus bas sont des additions de 1588.
•i. « Comme, dans les rêves d'un malade, se- forment de vains fantômes. >» (Horace, Art poét.^ 7.)
MONTAIGNE
comme on dit, c'est n'être en aucun lieu que d'être partout :
Quisquis ubiqiie habitat, Maxime, nusquam habitat ^
Dernièrement que je me retirai chez moi-, déhbéré, autant que je pourrais, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie, il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser, en 'pleine oisiveté, s'entretenir soi-même, et s'arrêter et rasseoir en soi : ce que j'espérais qu'il pût meshui^ faire plus aisément, 'devenu, avec le temps, plus pesant et plus mûr : mais je trouve, comme
Variam semper dant otia mentem*,
qu'au rebours, faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus de carrière à soi-même qu'il ne prenait pour autrui^ et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans-propos, que, pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'étrangeté , j'ai commencé de les mettre en rôle^^, espérant, avec le temps, lui en faire honte à lui-même".
(Chap. YIII)
1. Martial. Èp., Vil, 75. Montaigne a traduit ce vers avant de le citer.
-2. En 1571. Cf. Introch