Je ne laisserais rien de mon livre
6. Rencontre^ masculin dans l'ancienne langue, l'est presque toujours aussi chez Montaigne, contrairement à l'usage de ses contemporains. — Entendez : « le hasard m'en fera découvrir le sens une autre fois et alors il me paraîtra plus clair que le jour ».
C'est la mort qui nous juge. — Mort de La Boétie.
Scilicet ultima semper Exspectanda dies homini est, diciqiie beatus An te obitum nemo supremaque funera débet*.
Les enfants savent ~le conte- du roi Crésus à ce propos : lequel, ayant été pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l'exécution, il s'écria : « 0 Solon, Solonî )); cela rapporté à Cyrus, et s'étant enquis que c'était à dire, iP lui fit entendre qu'il vérifiait lors à ses dépens l'avertissement qu'autrefois luj^avait donné Solon : que les hommes, quelque beau visage que fortune* leur fasse 5, ne se peuvent appeler heureux jusques à ce qu'on leur ait vu passer le dernier jour de leur vie, pour l'incertitude et variété^ des choses humaines, qui d'un bien léger mouvement se changent d'un état en autre tout divers... En tout le reste il y peut avoir du masque : ou ces beaux discours de la philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents, ne nous essayant })as jusques au vif, nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais à ce dernier rôle de la mort et de nous '^, il n'y a plus que feindre, il tant par-
1. « Avant de vous prononcer tion précédente (s'étant cfKjuis)
se rai)porte à (atus.
i. Cf. p. 2, n.'4.
5. 1580-8 ajoutent ici : qttrlqnes 7'ichesses. rotjautt's et empires qu'ils se voient entre rnaitis.
6. Quand plusieurs substantifs se suivent, l'ancienne lan^^ue n'emploie ordinaiieinent l'article que devant le premier.
7. Montaigne poursuit la métaphore; il venait de dire un peu plus haut, faisant allusion aux paroles que Suétone prête à Au-
sur le bonheur d'un de vos sem blahles, attendez son dernier jour ; nul ne j>eul être dit heureux qu'après ses funérailles. » (Ovide, Métnm., 111, 155.)
2. Ce mot, substantif verbal de conter (— rficonter), si^rnifie ici histoire, et non liistoire fabuleuse.
Montaigne emprunte cette anecdote à Hérodote (I, 86).
5. Notez la liberté dans remploi des pronoms personnels: il représente Crésus, bien que la proposi-
MONTAIGNE
1er français ; il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot :
Nam veraî voces tum demum pectore ab imo Eliciuntiir, et eripitur persona : manet res*^.
Voilà pourquoi se doivent à ce dernier trait toucher^ et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C'est le maître jour, c'est le jour juge de tous les autres : c'est le jour, dit un ancien 5, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l'essai du fruit de mes études ;' nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du cœur*. J'ai vu plusieurs donner par leur mort réputation, en bien ou en mal, à toute leur vie... H est des morts braves et fortunées. Je lui ai vu trancher le fit d'un progrès de merveilleux avancement^, et dans la fleur de son croît^, à quelqu'un, d'une Ihi si pompeuse, qu'à mon avis ses ambitieux et courageux desseins n'avaient rien de si haut que fut leur interruption. Il arriva, sans y aller ^ où il prétendait, plus grandement et glorieusement que ne portait son désir et espérance, et clevança par sa chute le pouvoir et le nom où il aspirait par sa course ^. Au jugement de la vie
guste mourant, qu'il ne faut pas estimer heureux Thomme à qui on n'a pas vu « jouer le dernier acte de sa comédie ».
1. « Alors seulement la vérité s'échappe des entrailles; le masque tolnbe, le caractère reste. »
(Lucrèce, III,' 57; trad. Crouslé).