LIVRE III
volonté demeure hypothéquée }>ar titre de gratitude*, et reçois plus volontiers les offices qui sont à vendre. Je crois bien; pour ceux-ci, je ne donne que de l'argent; pour les autres, je me donne moi-même....
Je me suis couché mille fois chez moi, imaginant qu'on, me trahirait et assommerait cette nuit-là; composant avec la fortune que ce fut sans effroi et sans langueur : et me suis écrié, après mon patenôtre^ :
Impius hœc tam culta novalia miles liabebit ^ !
Quel remède^? C'est le lieu de ma naissance et de la plus part de mes ancêtres^; ils y ont mis leur aflection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoutumons^. Et, à une misérable condition comme est la nôtre, c'a été un très-favorable présent de nature que l'accoutumance, qui endort notre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres civiles oui cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en échauguette^ en sa propre maison :
Qiiam miserum, porta vitam muroque tueri, Vixque siiœ tutuni viribus esse domus^î
C'est grande extrémité d'être pressé jusques dans son
1. I.t's iHcnlaits en échange cles- (|uels .)(.' suis tenu à une ^n-atitude qui aliùne ma lihei'té. Montai^'^ne est fidèle à son j)rincipe de ne rien devoir- à personne.
"i. Pdtcnùtvc était, dans l'anc.
lanj^ue, masculin et léminin.
3. « Ces terres si bien cultivées seront la proie d'un barbare sol-' dat. » (Virgile, £gl.s 1, 71.)
i. G.-à-d. comment résistera cet attendrissement?
5. La vanité nobiliaire, qu'on a si justement relevée chez Montaigne,lui lait icialtérer la vérité.
Le château de Montaigne n'appartenait à sa famille que depuis la lin du xv" siècle; son père seul y
était né, et non une longue suite «» d'ancêtres ».
6. Le verbe accoutumer (Hait, dans l'ancienne langue, transitif et j)ouvait se construire avec le l'égime d<^ la chose : « Les canonnades étonnent ceux qui ne les ont pas accoutumées » (Monluc).
7. Var. : garnison. L'échauguette, ou éciiargui'tte (du germ.
skanrachfe, guetde troupe) estune guérite placée sur un lieu élevé.
8. « Qu'il est triste d'avoir besoin d'une porte et d'une muraille pour protéger sa vie, et de comj.)ter à peine, pour la défendre, sur la solidité de sa maison ! » (Ovide, Tristes, IV, I, 69.)
MONTAIGNE
ménage et repos domestique. Le lieu où je me tiens est toujours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles ^ et où la paix n'a jamais son visage entier.
Tum quoque cum pax est, trépidant formidine belli-.
Que lies pacem fortuna lacessit, llac iter est bellis... Meliiis, Fortuna, dédisses Orbe sub Eco sedeni gelidaqae sub Arcto, Errantesque domos^.
Je tire parfois le moyen de me fermir^ contre ces considérations de la noncbalance et lâcheté. Elles nous mènent aussi aucunement à la résolution. Il m'advient souvent d'imaginer avec quelque plaisir les dangers mortels et les attendre. Je me plonge, la tète baissée, stupidement, dans la mort, sans la considérer et reconnaître, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'un saut, et m'étouffe en un instant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité^ et d'indolence^. Et en ces morts courtes et violentes, la conséquence que j'en prévois me donne plus de consolation que l'effet de trouble. (Chap. IX)
1. Var. : Ce malheur nie touche plus que nul autre, pour la condition du lieu où je me tiens, qui est toujours....
2. « Même en paix il ne cesse de redouter la guerre. » (Ovide, Tristes, m, X, 67.)
3. M Chaque fois que le sort a troublé la paix, c'est par ici qu'a îXissé la guerre; pourquoi, ô fortune, ne in'as-tu point fait habiter aux extrémités de l'Orient, ne m'as-tu point assigné d'errantes
demeureis sous l'Ourse glacée?»
(Lucain, 1. 253 et 251.) i. M'adérinir.