I. — Vie de Montaigne
Michel Eyquem de Montaigne naquit au château de ce nom*, le 28 février 1535. Il était issu d'une famille de riches commerçants hordelais, anoblis à la lin du siècle pi'écédent; son père était le premier des Eyquem qui eût quitté le comptoir jiaternel pour le métier des armes, auquel il renonça, du reste, d'assez bonne heure ^. L'éducation qu'il ht donner à son hls ne fut rien moins que banale : il le remit, au sortir de nourrice, entre les mains d'un médecin allemand qui ne savait pas un mot de français et ne devait lui parler que latin; c'esCainsi ({lie l'enfant eut pour langue maternelle celle de Ckéron et de Virgile-*. A six ans, on l'enferma dans l'une de ces ce geôles de jeunesse captive » auxquelles ne pouvait échapper un enfant de bonne maison, le collège de Guyenne, à Bordeaux. Bien que ce collège fût dirigé par André de Govea, qui était alors le a premier principal de France », et comptât parmi ses maîtres des hommes comme Buchanan et Guérente, Montaigne en *arda-un fort mauvais souvenir. C'est qu'à côté des maîtres, il y avait les «^pédagogues », sorte de précepteurs particuliers, qui, en dehors des heures de classe, ne quittaient guère les écoliers; ce sont cWx, évidennnent, que Montaigne a peints sous les couleurs ({ue l'on sait ^, et que. nous voulons croire un peu chargées. Il avait eu, au surplus, la chance de tomber entre les mains d'un (( honnne d'entendement », qui sut, en exploitant
1. Situé à une quar.intaine do kilomètros à l'oMost (1(^ Hei-gorac (canton do VolinosK sur ios contins <lo?i (l«'pa!t(Mii(^nts do la l)ordOL,^ne ot do la G i rondo.
^. Sur le pôro de Montaigne, voy. notre Extrait MX.
3. Sur les détails de cette éducation, voy. plus loin, p. 85-02.
•4. Voy. p. 557 ss.
MONTAIGNE
l'attrait du fruit défendu, secouer sa torpeur native et éveiller en lui le goût de l'étude et de la réflexion.
Comme son père le destinait à la magistrature, il lit ensuite son droit, probablement à Toulouse. A vingt et un ans, il fut pourvu, grâce à une dispense d'âge, d'une charge de conseiller à la Cour des aides de Périgueux, récemment créée, et en 1557, il passa, en cette même qualité, au Parlement de Bordeaux, auquel la Cour de Périgueux venait d'être rattachée. Il occupa durant seize ans des fonctions qui ne l'astreignaient point, paraît-il, à une résidence trop rigoureuse : à diverses reprises, en effet, il lit des séjours assez prolongés à Paris, qu'il aimait (( jusques à ses verrues et à ses taches* », ou à la cour, qu'il accompagna, en 1561, à Bar-le-Duc, et à Piouen, en 1565. C'est au début de cette période qu'il connut La Boétie, et que se forma entre les deux jeunes hommes cette amitié passionnée, cette intimité de tous les instants, qui devait être prématurément brisée (18 août 1563). Deux ans après la mort de son ami, Montaigne se laissa docilement « mener au mariage » ; il épousa (25 septembre 1565) la fille d'un' de ses collègues au Parlement, Françoise de la Chassaigne^ qui lui apportait une dot fort considérable (équivalente à 500000 francs environ). En 1568, la mort de ^on père, qu'il avait aimé avec tendresse et qu'il pleura- sincèrement, vint encore accroître sa fortune ; c'est vraisemblablement pour se consacrer tout entier à son administration qu'il résigna ses fonctions (juillet 1570), pour lesquelles, du reste, il n'avait jamais eu de goût. En 1571, il se retira dans son château, décidé à passer « dans la paix et la sécurité » les jours qui lui restaient à vivre. Ce rêve de paix et de sécurité, à la veille de la Saint-Barthélémy, n'était pas aisé à réaliser : Montaigne parvint néanmoins, par des prodiges d'habileté, où la fermeté et la franchise entrèrent pour beaucoup, à (( soustraire ce coin » à la tempête qui désolait alors le pays et soufflait sur la Guyenne avec une particulière violence 2. Sa grande affaire, durant les huit années qui suivirent, fut la composition des Essais : les deux premiers livres