XL VIII
Montaigne en voyage. .
Le voyager me semble un exercice profitable. L'àme y a une continuelle exercitation * à remarquer des choses inconnues et nouvelles. Et je ne sache point meilleure école, comme j'ai dit souvent, à façonner^ la vie, que de lui proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantaisies et usances^, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. Le corps n'y est ni oisif ni travaillé*, et cette modérée agitation le met^ en haleine. Je me tiens à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis^, et sans m'y ennuyer, huit et dix heures,
vires ultra-sortemque senectae'.
Nulle saison m'est ennemie, que le chaud âpre d'un soleil poignant.... Et puis c'est affaire à ceux que les affaires entraînent, en plein hiver, par les Grisons, d'être surpris en chemin en cette extrémité^. Moi qui, le plus souvent, voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il fait laid à droite, je prends à gauche; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m'arrête.... Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi, j'y retourne : c'est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ni droite ni courbe. Ne trouvé-je point, où je vais, ce qu'on m'avait dit (comme il advient souvent que les jugements d'autrui ne s'accordent pas aux miens, et les