MONTAIGNE EN SUISSE ET A AUGSBOURG ; SA FAÇON DE VOYAGER
M. de Montaigne trouvait à dire trois choses en son voyage : l'une, qu'il n'eût mené un cuisinier pour l'in-
1. Montaigne, en rédigeant ces notes de voyage, ne les avait point destinées à l'impression. Le style, on s'en apercevra aisément, porte maintes traces d'improvisation ; si quelques passages sont plus travaillés (voir plus loin. p. 562), c'est sans doute que Montaigne songeait à les intercaler, plus ou moins modifiés, dans une nouvelle édition des Essais. Le manuscrit (un in-lolio de 178 pages, qui s'est perdu depuis) fut découvert, en 1774, au château même de Montaigne, dans un coffre renfermant de vieux papiers, par le chanoine périgourdin Prunis. H fut publié la même année par Meusnier de Querlon (chez Le Jay, un vol. in-4° et trois vol. in-12j; une nouvelle édition en a été donnée récemment par M. d'Ancona ( L'italia alla fine del secolo XVI ; giornale del viaggio di Michèle de Montaigne ^C'iiià di Gastello, 1889). Le tiers environ de ce manuscrit a été écrit par le secrétaire de Montaigne sous la dictée de son maître; le reste est de la main même de l'auteur, qui s'est amusé à en rédiger une bonne partie en italien. Voir sur ce Journal un article de îSainte-
Beuve {Nouveaux LundiSy H, 156
et suiv.).
Montaigne, qui avait quitté son château le 22 juin 1580 et avait fait un assez long séjour à Paris, partit Ie5septembre deBfaumontsur-Oise, où il était allé assister «i l'enterrement d'un de ses amis; il étaitaccompagnédn quatre gentilshommes, tous plus jeunes que lui, et auxquels il parait avoir servi de guide : c'étaient Bertrand de Mattecoulon, son plus jeune frère, alors âgé de vingt ans, Bertrand de Cazalis, peut-être son parent, M. du Hautoi etM.d'Estissac (probablement le fils de cette dame d'Estissac,à laquelleun chapitre des Essais est dédié), qui allait compléter son éducation en Italie. La petite troupe visita d'abord les Vosges et la Suisse, poussa en Allemagne jusqu'à Munich et se dirigea vers l'Italie par le Tyrol.
Elle fit route ensuite vers Venise par Vérone. Vicence et Padoue, visita Ferrare, Bologne, Florence, Sienne et arriva à Rome le 50 novembre. Montaigne y resta jusqu'au 19 avril 1581 ; après avoir traversé les Apennins et fait un pèleiinageà Lor^iie, il se dirigea vers la Toscane et fit une cure de
APPENDICES
striiire de leurs* façons et en pouvoir un jour faire voir la preuve chez lui; l'autre, qu'il n'avait mené un valet allemand, ou n'avait cherché la compagnie de quelque gentilhomme du pays (car de vivre à la merci d'un héhtre de guide, il y sentait une grande incommodité) ; la tierce, qu'avant faire le voyage, il n'avait vu les hvres qui le pouvaient avertir des choses rares et remarquables de chaque lieu, ou n'avait un Munster^ ^ ou quelque autre dans ses coffres. Il mêlait à la vérité à son jugement un peu de passion du mépris de son pays, qu'il avait à haine et à contrecœur pour autres considérations; mais tant y a qu'il préférait les commodités de ce pays-là, sans comparaison, aux françaises, et s'y conforma jusqu'à y boire le vin sans eau. Quant à boire à l'-envi, il n'y fut jamais convié que de courtoisie et ne l'entreprit jamais....
Le corps de la ville ^ fit cet honneur à Messieurs d'Estissac et de Montaigne de leur envoyer présenter, à leur souper, quatorze grands vaisseaux pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept sergents vêtus de livrées, et un honorable officier de ville, qu'ils convièrent à souper : car c'est la coutume, et aux porteurs on fait donner quelque chose : ce fut un écu qu'ils leur firent donner. L'ofticier qui soupa avec eux dit à M. de Montaigne qu'ils étaient trois en la ville ayant charge d'ainsi gratitier les étrangers qui avaient quelque qualité, et qu'ils étaient en cette cause en soin de savoir leurs qualités, pour, suivant cela, observer les cérémonies qui leur sont dues : ils donnent plus de vin aux uns qu'aux autres. A un duc, l'un des Bourguemestres en vient présenter : ils
quatre mois 3ux bnins délia Villa, j)rès de Lucqnes. C'est là nue lui lut remise, le 7 septeuinre. la lettre qui lui nolillait son élection à la maiiie de Bordeaux. Il reixapna la France par Milan, Turin et leMontCenis, et rentra chez lui le 50 novembre 1581, après une
absence de 17 mois et 8 jours.
1. Des habitants du pays. Ces lij^nes sont datées de Lindau, sur le lac de Constance.
)1. C.-à-d.la Cusrno(frtiphii'de l'Allemand Sébastien Munster, sorte de guide à l'usage des voyageurs.