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Qu'il nejutreait point cescor^ rections bien nécessaires

MONTAIGNE

Un chapitre de la a Theologia naturalis » de Raymond Sebond*.

Hic decîaralur experimentaliter qiiod omnia serviunt homini, et sunt ad bonum hominis.

Et quia probatum est quod omnia sunt propter homineni, et quicquid omnes creaturse acceperunt, totuni accepernnt propter hominem, ideo oportet etiam videre qualiter serviunt homini, et qualiler sunt ad bonum liominis; et ut homo magis cognoscat se obligatum esse per experientiam visibilem. Inde quia homo non habet nisi animam et corpus, et ideo quicquid servit honiini, vel quicquid est ad bonum hominis, vel servit animaB vel corpori, et est ad bonum animœ vel corporis. Et primo declarabimus, sciHcet qualiter omnia serviunt corpori, vel ad necessitatem, vel ad deîectationem, vel solatium seu adjutorium. Unde aliquœ sunt creaturae, quse sunt necessariae homini, et hoc quantum ad corpus, sine quibus corpus non potest esse neque permanere, sicut sunt quatuor elementa, et sol, et multa alia. Necesse est enim homini uti terra, aère, sole et similibus. Ista enim nécessitas magis videtur, scilicet cogitando et imaginando ipsorum absentiam. Nam si imaginemur terram non esse, quomodo possemus manere? Item si aqua, si ignis, si aer, si sol auferentur a nobis, et quomodo pos-

1. Ce chapitre est run de ceux que Montaig^ne, dans sa prétendue Apologie, a combattu avec le plus d'énergie et d'éloquence. Compa-

rez à l'optimisme dogmatique de Sebond l'ironique peisillage dune grande partie du chap. de Montaigne (notamment p. 197 ss.).

APPENDICES. 567

Traduction de Montaigne

Comme tout ce qui est au monde est fait pour llwmme et sert à ses commodités, et, premièrement , de celles qui touchent le corps.

Ce n'est pas assez d'avoir montré que tout ce que les autres créatures ont en elles, elles l'ont pour nous, si je n'enseigne encore comment tout revient à notre profit, alin que j'imprime plus avant, et par expérience visible, l'ohligation que nous avons envers Dieu. L'homme est composé du corps et de l'àme : ainsi lont ce qui le concerne regarde son àme ou son corps : et les choses qui lui servent lui servent pour le respect de l'une ou de l'autre de ces deux parties. Voyons premièrement du corps, et comme toutes choses sont accommodées ou à sa nécessité, ou à son plaisir, ou à son secours. Premièrement il y en a de si nécessaires qu'il est impossible que le. corps soit ni vive saiis elles, comme les quatre éléments, le soleil et beaucoup d'autres, desquelles il nous faut user continuellement : mais nous nous apercevrons mieux du besoin que nous en avons, imaginant leui' défaillance : coumu» si nous consid/^rons qu'il n'y eut point de terre, d'eau, de feu, d'air, de soleil, il est évident que nous ne saurions être. Tes choses donc nous oui entièrement nécessaires. S'il n'y avait point d'arbres, de plantes et de blés, nous ne sam'ions connnodément vivre. S'il n'y avait point de bètes, qui nous servent les unes de viandes, les autres de délense, les autres de récréation, et quelques-unes d'instruclion exemplaire, il est certain que notre vie serait pleine d'extrême incommodité. Toutes ces choses sont donc nécessaires au corps humain : l'homme ne s'en saurait

MONTAIGNE

semus vivere? Ergo isla sunt necessaria omnino, sine quibus homo vivere non posset. Et, si non essent arbores, neque planta?, ne(|ue bladaS quomodo homo jiicunde viveret et bene? Et si non essent aninialia, quomodo homo viveret decenter? Quia ahqua sunt sibi in cibum, ahqua in adjutorium, ahqua ad utrumque, ahqua ad solatium, aliqua in exemplum. Omnia ergo ista sunt homini necessaria quoad corpus, et homo non potest carere istis, et accipit beneficium istorum, veht noht, et hoc incessanter et continue. Sic ergo omnia quae sunt in mundo sunt pro homine, et die ac nocte laborant pro homine, et serviunt sibi continue. Et sic universum est pro homine, et propter hominem, et propter bonum suum sic mirabihter ordinatum.

Et si forte dicat homo quia ista quae serviunt homini etiam serviunt et bestiis et animahbus, ut inspiratio aeris, lumen solis, aqua, terra, herbse, et alia plura : ad hoc respondetur quod verum est, sed, serviendo bestiis et brutis, serviunt homini, quia bestise et animalia sunt propter hominem, et non propter se; et ideo servitium quod fit propter hominem, scilicet animahbus, fit ho-c iTiini. Sive ergo illa quae serviunt homini, sive illa quaeserviunt servientibus homini necessaria sunt. Ergo omnia sunt data homini, omnia obsequium impendunt homini. Vide igitur, homo, istum mundum universum, et considéra si sit aliquid in eo quod tibi non serviat; omnis enim natura ad hoc laborat in obsequiis tuis, ut famuletur utilitati tuae, deserviatque tuis necessitâtibus etj delectamentis, secundum al'fluentiam indesinentem. Hoc

1. Blada (pour ablata)^ terme du bas latin équivalent à frumenln, qu'il a remplacé dans plusieurs langues romanes. C'est

(avec regranari, p. 370, 1. 23) \'< seule expression dans ce chapitre qui Justifre ce que Montai^rne a dil (p. 17-4) de la latinité de Sebond*^

APPENDICES. 369

passer et en reçoit continnellemenl et incessamment du plaisir et du service, veuille ou non. Par quoi il n'y a rien en ce monde qui ne travaille jour et nuit pour le bien de l'homme; l'univers est pour lui, à cause de lui, et a été d'une merveilleuse structure compassé et ordontié pour son bien. Et si on me dit que les bétes s'aident à leur besoin, aussi bien que nous, de la plupart des choses que j'ai alléguées, comme de la respiration de l'air, de la lumière du soleil, de l'eau, de la terre, et choses semblables, je leur répondrai que cette commodité, que les animaux en reçoivent, est à cause de nous et retourne en Un à la notre : car si eux-mêmes sont pour nous et non pour eux, le profit de leur commodité est plus nôtre que leur. Soit donc que telles choses servent à l'honnne, soit qu'elles servent à ce qm"* le sert, tout revient à un. Nous les pouvons toujours dire nous être nécessaires, nous être données et être employées pour nous. Or sus, homme, jette hardiment ta vue bien loin autour de toi, et contenqjle, si de tant de membres, si de tant de diverses pièces de cette grande nuichine, il y en a aucune qui ne te serve. Considère comme le soin et la sollicitude de nature ne vise qu'à ton profit, comme elle a asservi tous ses desseins et tous ses elléts à ton seul besoin et utihté, de quelle aHluence elle tt^ lournit incessannnent de toute taçon de biens, jusques adx délices mêmes et à tes plaisirs. Ce ciel, cette terie, cet air, cette mer et tout ce qui est en eux, est continuellement embesogné |)our ton service. Ce branle divers du soleil, cette constante variété des saisons de l'an ne regarde qu'à ta nécessité et à te pouvoir renouveler continuellement des IVuits pour ton usage. Pense donc, pense qui est le créateur de ce bel ordre, qui d'un si terme et durable lien a voulu attacher la nature à tes connnodités. Tu sens bien la i^randeur de OC présent, tu ne le saurais nier. Mais pounpioi ne saistu soudain qui en a été le donneur? C'est parce que ce

Ma\T. EXT. DES ESSAIS. 24

570 MONTAIGNE

CrThiiii, hoc terra, hoc aer, hoc mare, hoc cum omnibus qua3 iii eis sunt complere non cessant; hoc etiamcircuitus temporum per quatuor tempora anni, innovanao et renovando omnia quolibet anno continue ministrant. Cogita ergo,homo, quis hoc instituit, quis istud prsecepit naturae, ut sic unanimiter tibi serviat. Beneficium sentis, et hoc negare non potes. Quare ergo datorem tanti beneficii non cognoscis? Quoniam hoc datum non est tuum debitum, sed ahenum beneficium. Unde tu non accepisti ea quae habes a teipso, ergo nec ahse res quœ serviunt tibi acceperunt illa quae habent a seipsis, quia tune essent majores quam tu; nec etiam a te acceperunt. Sed cum tu accipis servitium earum rerum, et continue accipis beneficium earum, et non dedisti rébus id quod habent, et per quod serviunt tibi, nec ordinasti ipsas res ut servirent tibi, cum semper accipis servitium ab eis, ergo obhgatus es pro illo beneficio suscepto, sed non obhgaris ipsis rébus, quœ tibi serviunt : quia hcet tibi serviant, non tamen Hberse, sed qûodammodo coactœ. Ergo ahcui alteri obhgaris, non ahcui inferiori, ergo âhcui superiori, qui omnes res sic tibi servire facit. Multum ergo tibi dédit, qui tibi hoc totum dédit. Multum ergo ilh obhgaris, et teneris ilh regratiari, qui tibi tantum dare vohiit. Unde omnis creatura clamât tibi : (( Accipe, redde! Actipe beneficium, accipe servitium, redde debitum. » Caelum dicit : « Ministro tibi lumen in die ut vigiles, tenebras in nocte ut dormias et quiescas : ego ad tuam recreationem facio temporum innovationes ac mi.tationes, scilicet lemperamentum veris, fervorem œstatis, plenitudinem autumni et frigus hiemis : ego vario dies et noctes, nunc brèves, nimc longas, ut varietas tollat fastidium, et ordo facial delectamentum. »

APPENDICES. 571

n'est pas une dette qu'on t'ait payée, ains un bienfait parti de la franche libéralité d'autmi. Il n'y a rien du tien, tu n'as rien en toi de toi-même, non plus (jue les autres créatures n'ont d'elles-mêmes ce qu'elles ont, autrement elles seraient plus grandes que toi. Au reste, quand elles te servent, quand elles font quelque chose pour toi, quand tu te les vois assiduellement si serviables, souvienne toi que ce n'est pas par ton moyen qu'elles ont ce qu'elles ont, car tu n'avais pas de quoi le leur donner. Ce n'est pas toi qui les as engendrées et ordonnées pour te servir ; elles ne te récompensent pas de quelque chose qu'elles te doivent : ainsi tu en restes certainement obligé, mais non pourtant à elles, car, à la vérité ce n'est pas librement, ains par quelque contrainte qu'elles s'emploient pour tni. Garde donc cette obligation pour un autre : inférieur à toi ne peut-il être, il est donc supérieur. C'est lui qui a rangé les autres créatures sous ton obéissance, il t'a fait sans doute un beau et riche présent, tu lui es merveilleusement temi : et serais étrangement dénaturé, si tu ne le remerciais de toute ta puissance. Écoute la voix de toutes les créatures qui te crient : « Reçois, mais paie; prends mon service, mais reconnais-le; jouis de ces biens, mais rendsen grâces. » Le ciel te dit : « Je te fournis de lumière le jour, atin que tu veilles; d'ombre la nuit, afin que lu dormes et reposes; pour ta récréation et commodité, je renouvelle les saisons, je te donne la fleurissante douceur du printemps, la chaleur de l'été, la fertilité de l'automne, 4es froidures de l'hiver. Je bigarre mes jours, ores les allongeant, ores les accourcissant, ores je les taille moyens, afin que la variété te rende la course du temps uKuns ennuyeuse, et que cette diversité te porte de la délectation. » L'air : « Je te communique la respiration vitale, et otfre à ton obéissance tout le genre de mes oiseaux. » L'eau : (( Je te fournis de quoi boire, de quoi te lavor. j'nrrose et humecte les lieux secs et arides.

MONTAIGNE

A3r dicit : « Gommunico tibi flatum vitalem, et mitto tibi ad tuum obsequium omne genus avium. » Aqua dicit : (( Potiim tibi prœbeo, sordes tuas purgo, rigo sicca et arida, et ad tuum cibum ministre diversa gênera piscium. )) Terra dicit : <( Ego te porto, ego te nufrio, pane conforte, vino te Isetifico, omnium generum fructibus oblecto, diversis animalibus mensam tuam repleo. » Jlundus totus dicit : (( Vide quomodo te amavit,- qui propter te fecit me servire tibi, quia factus sum propter te, ut et tu servias illi, qui fecit me, et tenet propter te, et te propter se. Si sentis beneficium, redde debitum. )) Ecce ergo qualiter omnia quse sunt in mundo serviunt experimentaliter homini, et sunt ad bonum hominis ex parte corporis.

APPENOrCES. 575

et si te fais présent pour ton vivre de l'infinie diversité de mes poissons. » La terre : a Je te soutiens, tu as de moi le pain de quoi se nourrissent tes forces, le vin de quoi tu éjouis tes esprits; tous les fruits que tu manges sont de moi, et si, ta table se voit chargée d'un grand nombre de mes animaux. » Le monde : « Considère de quelle aiTection t'a chéri celui qui m'a ordonné pour le servir : mars je te sers afin que tu serves celui qui m'a fait : il m'a fait pour toi, et toi pour lui. Puisque tu jouis de ses bénéfices, paie-les, reconnais-les, et l'en remercie. » Voilà comment nous apprenons, par expérience, que tout ce qui est en ce monde est fait pour le bien et commodité de l'homme, eu respect à son corps.

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