‹ Principaux chapitres et extraits des "assais";Chapitre 57 sur 479 · LIVRE T · texte numérisé non relu

LIVRE T

moins supportable à l'honime et plus pénible que n'est la vie que je lui ai donnée*. Si vous n^aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privés. J'y ai à escient mêlé quelque peu d'amertume, pour vous empêcher, voyant la commodité de son usage, de l'embrasser trop avidement et indiscrètement. Pour' vous loger en cette modération, ni de fuir la vie, ni de refuir à la mort 2 que je demande de vous, j'ai tempéré l'une et l'autre entre la douceur et l'aigreur. J'appris à Thaïes, le premier de vos sages, que le vivre et le mourir était indifférent: par où^, à celui qui lui demanda pourquoi donc il ne mourait, il répondit très-sagement : Pour ce quil est indifférent^. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres de te mien bâtiment ne sont non plus instruments de ta vie qu'instruments de ta mort. Pourquoi crains-tu ton dernier jour? Il ne confère non plus à ta mort que chacun des autres^. Le dernier pas ne fait pas la lassitude : il la déclare. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive ^. ))

Voilà les bons avertissements de notre mère Nature.

Or j'ai pensé souvent d'où venait cela, qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyions en nous ou en autrui, nous semble sans comparaison moins etï'royable

1. Cf. J.-J. Rousseau : « Si nous étions immortels, nous serions Jes êtres très misérables... si l'on nous offrait l'immortalité sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste présent? etc. »

{Emile, U.)

2. C.-à-d. qui consiste, tant à ne point finir la vie qu'à ne point avoir horreur de la mort; cette dernière expression est un latinisme (rcfiKjeVi' nwrli'in).

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