‹ Principaux chapitres et extraits des "assais";Chapitre 81 sur 479 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

de lustres rend un visage si pâle, si terni et si laid à ce qui est leur qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gagnent.

C'étaient deux contraires fantaisies : le philosophe Chrysip4)us^ mêlait à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres auteurs, et en un, la Mëdée d'Euripides ; et disait Apollodorus^ que, qui 5 en retrancherait ce qu'il y avait d'étranger, son papier demeurerait en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'avait^pas mis une seule allégation*.

11 m'advint l'autre jour de tomber sur un tel passage : j'avais traîné languissant après ^ des paroles françaises^, si exsangues, si décharnées et si vides de matière et de sens que ce n'étaient voirement"^ que paroles françaises; au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une pièce^ haute, riche et élevée jusques aux nues : si j'eusse trouvé la pente douce et la montée un peu allongée, cela eût été excusable : c'était un précipice si droit et si coupé que, des six premières paroles, je connus que je m'envolais en l'autre monde ; de là je découvris la fondrière d'où je venais, si basse et si profonde que je n'eus onques puis le cœur de m'y ravaler^. Si j'étolTais l'un de mes discours de ces riches dépouilles, il éclairerait par trop la bêtise des autres*^.

1. Chrysippe de Soles (Cilicie), restaurateur et délenseur de l'école stoïcienne, mort vers 207 avant J.-C.

2. Apollodore d'Athènes, grammairien et mytliojîraplio (n^sièfle avant J.-C); 'il reste de lui une Bibliothèque^ précieuse pour la connaissance des temps primitifs de la r,r-èce.

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