‹ Principe d'une théorie mathématique de l'échangeChapitre 59 sur 109 · L. WALRAS · texte numérisé non relu

L. WALRAS

190 BULL. L. WALRAS SEP. g

de l’amortissement proposé par cet auteur dans ses tableaux, et m’ayant fourni la fonction de la somme restant due à la fin de chaque année, telle qu’elle est donnée au début du § IV, avec les conditions de l’égalité de cette fonction à zéro, telles " qu’elles sont exposées aux n 03 20 et 21 de mon texte, m’a en quelque sorte ouvert la voie dans laquelle je n’ai plus eu qu’à m’avancer pour parcourir la question dans tous les sens. Je crois remplir un devoir en disant ce que je dois à deux personnes sans l’obligeance desquelles un travail qui est fait serait encore à faire; et, de plus, je saisis avec empressement l'occasion de m’honorer de la bienveillance et de la sympathie des hommes si distingués au milieu desquels je poursuis mes recherches. • L. W.

Doctrines de J. Mill et de H.-H. Gossen.

1. Je ne connais aucun socialiste qui ait professé cette opinion’, que je tiens de mon père et que j’ai émise, il y a vingt ans, dans mon mémoire intitulé : De l’impôt dans le canton de Vaud, que, « des deux espèces naturelles de capitaux et de revenus producteurs, les facultés personnelles et le travail devant être l’objet de la propriété individuelle, et les salaires devant former le revenu des individus, les terres et la rente doivent être l’objet de la propriété collective, et les fermages doivent former le revenu de Y Etat. » En revanche, il y a, à ma connaissance, quelques économistes qui ont, sinon démontré, du moins formulé très explicitement cette conciliation de l’individualisme et du communisme, et qui, de plus, se sont occupés de chercher et d’indiquer des

3 sÉP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU PRIX DES TERRES RULL. 191

voies et moyens en vue de la faire passer dans les faits. Ainsi, on trouve dans les Eléments d’économie politique de James Mill, traduits de l’anglais par J.-T. Parisot (Paris, 1823), à la section Y du chapitre IV, intitulée : De la taxe sur les rentes foncières, une théorie très complète, quoique très concise, de l’affectation des fermages aux dépenses publiques.

L’auteur établit d’abord en ces termes l’indépendance des deux questions de la propriété foncière et de l’industrie agricole : — « Il est suffisamment clair, dit-il, que la portion » des rentes foncières qu’on peut prendre pour payer les » dépenses du gouvernement n’affecte pas l’industrie du » pays. La culture de la terre dépend du capitaliste, qui se » livre à cette industrie lorsqu’elle lui procure les profits » ordinaires pour son capital. Il est tout à fait indifférent » pour lui de payer le surplus sous forme de rente à un » individu propriétaire du fonds, ou sous forme de taxe à un » collecteur du gouvernement. »

J. MilLrappelle qu’en Europe, au Moyen-Age, et dans les principales monarchies de l’Asie, de tout temps, les dépenses de l’Etat ont été payées par la rente foncière ; puis, par une hypothèse ingénieuse et hardie, qui place nettement la question sur le terrain du droit naturel, il ajoute : — « Si un » peuple entier émigrait pour aller habiter un pays nouveau » où la terre ne fût pas encore devenue propriété privée, il » y aurait une raison pour regarder la portion du produit » annuel, qui ailleurs constituerait la rente foncière, comme » devant spécialement subvenir aux dépenses du gouverne- » ment; savoir que, par ce moyen, l’industrie ne souffrirait » pas la plus petite gène, et qu’il serait pourvu aux dépenses » du gouvernement sans faire peser de charges sur aucun » individu. Les possesseurs d’un capital en recueilleraient » tous les profits; les ouvriers recevraient leurs salaires sans » aucune déduction ; et chaque individu emploierait son ca-

» pital de la manière qui serait réellement la plus avanta- » geuse, sans être obligé, par le pernicieux effet d’une taxe, » de le détourner d’une direction où il était très productif » à la nation pour lui en faire prendre une autre où il le » serait moins. Il y a donc un avantage particulier à faire, » des revenus de la terre, c’est-à-dire de la rente foncière, » un fonds pour subvenir aux besoins de l’Etat. »

Au point de vue théorique où il s’est ainsi placé, J. Mill se fait à lui-même cette objection assez peu fondée « que » les revenus de la terre, dans un pays d’une certaine éten- » due, et passablement peuplé, excéderaient le montant de ce » que le gouvernement aurait besoin de dépenser ; » mais il répond à cela qu’on en serait quitte pour abandonner l’excédant à la propriété privée. Puis il passe au point de vue pratique ou de réalisation de l’idéal.

2. Il reconnaît tout d’abord que « là où la terre a été con- » vertie en propriété privée sans rendre la rente foncière » spécialement passible des charges publiques, où elle a été » achetée et vendue dans cette condition, et où les espé- » rances et les calculs des individus ont été basés sur cet » état de choses, on ne pourrait sans injustice prendre la » rente foncière seule pour subvenir aux besoins du gou- » vernement ; » vu que ce serait dépouiller les propriétaires. Toutefois, il remarque que « cette rente que l’on achète et » l’on vend, sur laquelle les espérances des individus sont » basées, et qui, par conséquent, doit être exempte de toute >> taxe particulière, est la rente foncière actuelle, ou du moins » cette rente avec quelque faible perspective d’améliora- » tion ; » et qu’en conséquence l’Etat peut s’approprier sans aucune injustice toute l’augmentation susceptible d’être faite au produit net des terres , en sus de la rente primitive, par le fait soit d’une opération subite, soit d’une action lente. Il conclut donc à ce que toute la plus-value de la rente

5 SÉP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU PRIX DES TERRES BULL. 193 foncière résultant de l’augmentation de la population et de l’accroissement du capital soit absorbée par l’impôt foncier.

« Il est certain , dit-il en terminant, qu’à mesure que la » population augmente, et que le capital est appliqué à la » terre d’une manière de moins en moins productive, une » portion de plus en plus grande du produit net des terres » d’un pays entre dans ce qui constitue la rente foncière, » tandis que les profits du capital décroissent proportionnel- » lement. Cette augmentation continuelle de la rente fon- » cière, provenant des circonstances qui sont le fait de la » communauté, et non le fait particulier des propriétaires, » semble former un fonds non moins propre à appliquer » d’une manière spéciale aux besoins de l’Etat, que le » revenu de la terre dans un pays où elle n’a jamais été » propriété privée. Lorsque la rente primitive du proprié- » taire foncier, celle sur laquelle seule il peut baser tous » ses arrangements pour lui-même et pour sa famille, est » garantie de toute charge particulière, il n’a pas le droit de » se plaindre de ce qu’une nouvelle source de revenu qui » ne lui coûte rien soit appropriée au service de l’Etat, et si » la chose est vraie, il est évidemment indifférent que cette » nouvelle source de revenu soit tirée de la terre ou de » toute autre part. »

Toute cette théorie tient en huit pages. Il est fâcheux qu’elle soit entachée de quelques erreurs d’économie politique pure propres à l’école anglaise telles que l’identification de l’entrepreneur avec le capitaliste et la conception ricardienne de la rente, qu’elle soit basée sur des considérations trop sommaires de justice et d’intérêt, qu’elle soit insuffisamment développée et motivée ; car, autrement, il est à croire qu’elle aurait exercé une plus grande influence sur la direction des idées et qu’elle constituerait pour son auteur un titre de gloire.

3. Mais il semble vraiment qu’une fatalité ait pesé sur ce grand problème. En 1854, un ancien assesseur de gouvernement à Cologne, nommé Hermann-Heinrich Gossen, publiait à Brunswick, chez F. Vieweg et fils, un ouvrage intitulé Entwicklung der Gesetze des menschlichen Verkehrs und der dciraus fliessenden Regeln fur menschliclies Handeln (Exposition des lois du trafic social et des règles de l’activité humaine qui s’en déduisent) dans lequel il donnait à la fois une théorie mathématique de la richesse sociale extrêmement avancée et une théorie non moins remarquable de l’attribution des fermages à l’Etat. Cet ouvrage, un des plus beaux livres d’économie politique qui aient été écrits, est encore presque absolument ignoré, même en Allemagne. Des deux théories en question, voici en quoi consiste la seconde.

Elle commence à la page 250 du livre qui en a 277. Gossen estime qu’«7 conviendrait que la 'propriété de la terre appartînt entièrement à la communauté, et que celle-ci confiât l’exploitation de chaque parcelle à celui qui offrirait d’en payer la rente la plus élevée. Utilitaire pur, comme J. Mill, il appuie cette proposition de raisons d’intérêt beaucoup plus que de raisons de justice. Il la fonde principalement sur ce principe, qu’il a du reste établi mathématiquement dans sa théorie de l’équilibre économique, que la rente la plus élevée correspond à l’emploi le plus utile. L’Etat, ayant les terres entre les mains, les affermerait aux enchères dans certaines conditions énumérées par l’auteur et par lui plus ou moins heureusement justifiées. Je n’examinerai pas ces conditions; je n’en mentionnerai même qu’une seule qui est essentielle à considérer ici parce qu’elle fournit le moyen de réalisation de l’idéal. La rente à payer par le fermier à l’Etat augmenterait d’année en année d’un tant % qui serait à déduire de l’expérience, voici comment.

a étant la rente à un moment donné, z le taux de l’accrois-

7 SEP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU PRIX DES TERRES BULL. 195 sèment annuel, la rente a n après un nombre n d’années est fournie par la formule

Dans cette formule, l’expérience fournit a, a a et w; le calcul en tire 2 . Ainsi, en Prusse, l’administration des domaines de l’Etat, en renouvelant les baux, après 18 ans, augmente les fermages de 10 %. Elle pose ainsi

log (1 + 2 ) = l0g 11 ~ -- g — = 0.0022996 ,

soit plus de ’/* %. Mais cette évaluation est, paraît-il, inférieure à la réalité; et, aussi bien, l’augmentation de 10 /„ n’est-elle qu’un minimum. Un auteur anglais, Sinclair, a constaté que des biens qui, en 1542, sous Henry VIII, rapportaient 273,000 liv. st., rapportaient, 250 ans plus tard, 6,000,000 liv. st. On tire de là

6 000 000 z= 273 000 (1 + 2 ) 2S0 , log (1 + 2 ) = ! 2 £ 6000 -log 273 0>00 5 3 (j 8 ,

soit près de 1 1 / 4 °/ 0 . Gossen suppose dans ses calculs 2 — 0.01.

4. C’est au moyen de cette plus-value annuelle de 1 /„ que Gossen va faire passer toutes les terres aux mains de l’Etat ; et ce plan, aussi soigneusement détaillé que largement conçu, révèle, malgré des lacunes que nous mettrons en évidence mais qui étaient sans doute inévitables dans la première étude d’une question si complexe, non-seulement un savant ayant une connaissance profonde des lois économi-

Page 1