‹ Principe d'une théorie mathématique de l'échangeChapitre 93 sur 109 · L. WALRAS · texte numérisé non relu

L. WALRAS

culture, l’industrie ou le commerce, soit à des consommateurs pour y construire ou y entretenir des maisons d’habitation, des châteaux, des jardins ou des parcs, sans autre condition, pour les uns et pour les autres, que de payer le fermage le plus élevé. Théoriquement, on peut soutenir que les terres seraient, après l’opération, en-tre les mêmes mains qu’auparavant. Pour les terres détenues par des entrepreneurs ou des consommateurs non antérieurement propriétaires, ces entrepreneurs ou ces consommateurs paieraient le fermage à l’Etat au lieu de le payer aux propriétaires, et les propriétaires toucheraient les intérêts de leurs obligations au lieu de toucher le fermage de leurs terres. Et, pour les terres détenues par des entrepreneurs ou des consommateurs antérieurement propriétaires, ces entrepreneurs ou ces consommateurs paieraient d’une main à l’Etat le fermage des terres et recevraient de l’autre main de l’Etat l’intérêt des obligations. Pratiquement, il est à croire qu’il se ferait de grands changements dans l’emploi des terres; mais ces changements seraient lents, et, comme ils seraient déterminés par la condition de la plus grande valeur possible de la rente, ils le seraient par la condition de la plus grande utilité possible de la terre. Pendant un certain nombre d’années, le montant total des fermages des terres ne suffirait pas à payer le montant total des intérêts des obligations. La dette de l’Etat s’accroîtrait tous les ans de la différence, sans toutefois jamais excéder la valeur normale des terres. A un certain moment, grâce à l’augmentation du taux de la plus-value, à la diminution du taux de la moins-value, ou à la transformation de la moins-value en plus-value, changements qu’il dépendrait de l’Etat lui-même, nous le répétons, de provoquer ou de hâter par un système de législation et d’administration tendant tout entier au progrès économique, c’est-à-dire à l’augmentation du capital et de la population, le montant

93 SÉP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU PRIX DES TERRES BULL. 281 des fermages suffirait à payer le montant des intérêts, et la dette cesserait de s’accroître. Enfin, le montant des fermages arrivant à dépasser le montant des intérêts, l’amortissement commencerait et, comme on le voit par la forme des courbes, s’effectuerait dès lors avec rapidité. Quand il serait terminé, le montant des fermages des terres serait disponible pour les dépenses publiques et l’on supprimerait tous les impôts. L’intérêt social et la justice sociale seraient absolument satisfaits, l’idéal social serait réalisé. Tel est ce plan dont la critique la plus approfondie et la plus minutieuse ne fait que mettre en relief la solidité et la grandeur et qui, publié en 1854, n’a pas trouvé, pendant trente-cinq ans, un lecteur ni v-o*'. parmi les socialistes ni parmi les économistes.

Gossen a indiqué des moyens et dressé des formules et des tableaux en vue de faire participer les générations présentes au bienfait de cette opération. Nous ne le suivrons pas dans cette voie qui d’ailleurs reste ouverte. L’histoire nous apprend que les changements essentiels et radicaux dans l’organisation des sociétés ne s’effectuent presque jamais régulièrement et pacifiquement. Pour amener la suppression de l’esclavage, il a fallu l’effondrement de la société antique qui le pratiquait et son remplacement par la société féodale. Le servage n’a disparu, et la société féodale n’a fait place à la société moderne, qu’à la faveur d’une révolution violente. Il semble de plus en plus qu’il en doive être de même pour la transformation de la propriété foncière individuelle en propriété collective : car, bien loin qu’on songe nulle part à faire rentrer l’Etat en possession de la totalité de la terre, on le dépouille partout de plus en plus de la jouissance de cette portion de la rente qui lui avait été réservée par l’impôt foncier. Dans le canton de Vaud, où l’impôt foncier avait été établi, au commencement du siècle, sur le pied d’une quotité proportionnelle, on s’est bien gardé de constater l’augmen-

tation de la valeur de la terre, pour n’avoir pas à remettre à l’Etat une fraction plus considérable de la rente. En France, où l’impôt foncier a été institué par la Révolution sur le pied d’une quotité fixe, on a fait mieux : on a si bien dégrevé au profit des propriétaires fonciers que la part de l’Etat, fixée à 240 millions à une époque où la valeur totale annuelle de la rente était estimée à 1 200 millions, se trouve réduite, aujourd’hui que cette valeur totale atteint environ 4 milliards, à moins de 180 millions. Evidemment, notre démocratie parlementaire manque de cette notion de l’Etat, que certains gouvernements aristocratiques ou monarchiques de l’antiquité et du Moyen-Age ont possédée à un si haut degré. Elle incline à prendre pour l’intérêt public, qui est l’intérêt de la totalité des individus, des coalitions d’intérêts particuliers assez nombreux et assez forts pour constituer une majorité électorale. Ce serait d’ailleurs une grande illusion que de compter sur elle pour faire les études préparatoires, pour établir le plan d’ensemble, pour effectuer la subordination des détails au but qu’exigerait une opération financière aussi colossale que celle que nous venons d’esquisser.

Et pourtant, il ne faut pas tomber dans un pessimisme excessif. Les égarements que nous venons de signaler sont moins imputables à la démocratie elle-même qu’à l’économie politique qui devrait être son guide et qui se fait sa complice dans l’abandon du patrimoine de tous aux convoitises de quelques-uns. Les idées venant à s’éclaircir et à se rectifier, les faits pourraient changer du tout au tout. Une opération comme celle dont il s’agit ne serait pas, après tout, dans l’ordre social, plus difficile et plus compliquée que ne l’ont été, dans l’ordre industriel, le percement du tunnel du Mont-Cenis ou l’ouverture du canal de l’isthme de Suez. Ce qui a rendu ces dernières entreprises possibles, c’est l’avancement des sciences physiques et naturelles, pures

95 SEP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU PRIX DES TERRES BULL. 283 et appliquées; et ce qui rend la première impossible, c’est le fait que les sciences morales et politiques, pures et appliquées, ne sont guère autre chose, à l’heure qu’il est, qu’un bavardage. En réalité, les sciences morales et politiques en sont aujourd’hui au point où en étaient les sciences physiques et naturelles il y a trois cents ans. Le fait cardinal de la science sociale, le fait qui ressort de toute l’économie politique pure et qui commande toute l’économie sociale, c’est le fait de la plus-value, et de la plus-value croissante, de la rente foncière dans une société progressive. Ce fait une fois constaté par la théorie de la richesse sociale, la théorie de la propriété n’a plus qu’à subir l’écrasante évidence du rapport qui existe entre la valeur de la rente foncière et les exigences des services publics, par conséquent du droit de la communauté ou de l’Etat sur la terre et sur les fermages. Eh bien, ce fait est méconnu par l’économie politique contemporaine comme le fait du mouvement de la terre était méconnu par l’astronomie du XVI e siècle. De même qu’au temps de Galilée, les conséquences du fait du mouvement de la terre dérangeaient dans leurs croyances religieuses un certain nombre d’individus en possession du pouvoir, de même aujourd’hui les conséquences du fait de la valeur de la rente contrarient dans leurs opinions politiques certaines personnes influentes qui savent parfaitement s opposer à son énonciation et favoriser celle du fait contraire. Gossen nous apprend, dans la préface de son livre, que la divulgation de ses idées lui a fait perdre sa position, et mon père, qui avait besoin de la sienne pour élever sa famille, a toujours dû garder inédits les deux derniers chapitres de sa Théorie de la richesse sociale dans lesquels sa théorie de la propriété est exposée. Au contraire, on arrive à tout en se persuadant à soi-même et en tâchant de persuader aux autres que des terrains qui se vendent 1000, 1 500, 2000 francs le

mètre carré n’ont pas de valeur. On peut, à la rigueur, espérer que la vérité triomphera en économie politique comme elle a triomphé en astronomie, et que la science sociale, dans un siècle ou deux, aura passé des mains des socialistes, qui ne sauraient avoir à son égard qu’un rôle exclusivement critique et négatif, et des mains de ces savants officiels qui sont chargés de ne pas la faire et qui s’acquittent de ce soin avec une conscience admirable, aux mains d’hommes de science dignes de ce nom, en possession d’une instruction première et d’une instruction spéciale suffisantes et jouissant de toute l’indépendance et de toute la liberté néces- Vf saires. Peut-être, en conséquence, le progrès social se fera-t-il, dans un avenir plus ou moins rapproché, d’une façon régulière et pacifique et non plus brutale et désordonnée, tout comme, de nos jours, le progrès industriel se fait déjà d’une façon rationnelle et non plus empirique. J Peut-être l’abolition du prolétariat, par la suppression des f impôts qui pèsent sur le salaire du travail, s’effectuera- |j t-elle autrement que ne se sont effectuées l’abolition de l’esclavage et celle du servage. Peut-être, en un mot, la révolution sociale pourra-t-elle se ramener aux proportions j| de l’opération de trésorerie ci-dessus.décrite. Il faut le désirer, j et, qu’on l’espère ou non, il faut agir comme si cela pouvait et devait avoir lieu. C’est pourquoi la science, après avoir formulé l’idéal de la justice et de l’intérêt, doit indiquer en outre des voies et moyens pour sa réalisation. Cela fait, sa tâchj est remplie, sa responsabilité dégagée; et le reste est affaire à la politique.

math, du Prix des Terres.

Léon Walras .

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