‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 1 sur 42 · XII BIBLIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

XII BIBLIOGRAPHIE

Rouxel. — Loi physiologique de la populalion, Journal des Economistes. Paris, Guillaumin, 1885, in-8.

Villermé.— Comple rendu de l'ouvrage de M. Thomas Doubbleday sur « Une nouvelle loi de la population ». Journal des Economistes, t. VI. Paris, Guillaumin, 1843, in-8°.

Wolf (Julius). — Une nouvelle loi de la population, Revue d’Ec, politique, juin 1902. Paris, Larose, in-8o.

X. — Une ligue mallhusienne. Journal des Economistles, 78-80.

2° série, L. XI. Paris, Guillaumin, in-8.

Deux préoccupations graves sollicitent aujourd’hui les esprits en sens contraire.

Pour ce qui est de la France particulièrement, les classes laborieuses se plaignent de ce que le nombre des ouvriers et la nécessité qui leur incombe de travail ler pour vivre, les maintiennent sous la tyrannie d’un capital avare, toujours prêt à abuser de la concurrence pour réduire au strict minimum le taux des salaires. A l’égal du prolétarial, les membres des classes aisées, cantonnés pour la plupart en des situations plus ou moins improductives,s'étonnent de n’y pas trouver une mine indéfiniment exploitable, et se lamentent sur l’encombrement des carrières libérales.

Si bien que les doléances des uns et des autres, sans cesse renouvelées, donneraient à croire que la France ne peut attendre que des résultats d'une guerre ou d’une

épidémie le moyen de respirer à l'aise.

ee)

Tournés vers un horizon différent, — que beaucoup négligent aujourd'hui, — des patriotes voient avec regret, dans le développement sans cesse ralenti de notre population, une cause d’infériorité progressive qui menace d'ouvrir, un jour ou l'autre, notre pays à la pénétration, sinon belliqueuse, du moins pacifique, des peuples voisins. Il n’est pas nécessaire, pour que l'intégrité d’un pays soit compromise, qu'un ennemi en armes menace ses frontières ; ilsuffit qu'une diminution constante dans ses énergies propres l’oblige à recourir, de jour en jour davantage, à la production et au travail des étrangers, ou même, pour maintenir la densité de sa population, à l’infiltration lente des nationalités voisines. En 1866, la France comptait 38.067.064 habitants ; pour retrouver ce chiffre, à la suite des pertes subies en 1870, il lui a fallu près de 20 ans. Encore n’arrivait-elle, en 1890, au total de 38.218.000 âmes que grâce à l'appoint de 1.126.000 étrangers recensés, chiffre qui a encore augmenté depuis. Sans doute, un pays aussi fortement organisé, aussi aggloméré, aussi cohérent que le nôtre, est capable de s'assimiler presque complètement les éléments qu'il emprunte à ses voisins, de sorte que la nationalisation dont il les gralifie n'est pas un vain mot. Mais il est à craindre que ces afflux ne puissent se poursuivre indéfiniment sans préjudice pour le caractère national, et ils sont destinés pourtant à augmenter à mesure que le taux d’accrois-

sement de la population française, déja tombé de 6,8

pour 1.000 en 1840 à 2,1 par 1.000 en 1900-1902 et 1,5 pour {.000 en 1904,continuera de fléchir.Il y a une sorte de loi d'équilibre en vertu de laquelle les peuples relativement peu nombreux sont destinés à voir se déverser sans cesse sur leur territoire le trop-plein des populations voisines. Et le jour venu où ils s’effraient de cette pénétration et veulent s'y opposer par la force, ils risquent d'être vaincus d'avance.

D'un côté donc, inquiétudes résultant d’un phénomène artificiel de surpopulation, tant dans les milieux ouvriers que dans les milieux aisés, causé par le besoin incessant de mieux être qui fait que chacun est mal satisfait de sa condition et que celui qui est parvenu à réunir en ses mains quelques ressources ou quelques capitaux on redoute par-dessus tout la dépossession ou le le partage. D'autre part, phénomène effecuf de dépopulation, particulièrement grave en France, et que législateurs et sociologues, assiégés d’exigences contradictoires, ne savent comment conjurer.

C’en serait assez pour montrer que la question de la population, que nous allons aborder en cette élude, est autant que jamais à l’ordre du jour.

Mais il y a plus. Ce que nous avons dit de la France peut être étendu à tous les peuples occidentaux, dont la civilisation a pour effet de paralyser le développement numérique. S'il y a quelque pessimisme à craindre que la France soit, un jour ou l’autre, si enveloppée, si pé-

nétrée d'éléments étrangers que son intégrité nationale

à INTRODUCTION

puisse en être compromise, il est permis du moins de se demander si la vieille Europe, absorbée dans la poursuite d'une constante amélioration « qualitative », d’un progrès incessant de sa culture et de son bien-être, ne risque pas de s’atlarder dans une stagnation numérique singulièrement périlleuse et pour elle-même et pour les destinées du monde.

A côté d’elle, l'Asie contient une population proportionnellement beaucoup plus considérable, et qui, sans égard pour les conséquences immédiates que peut entraîner son accroissement, monte toujours. Depuis des siècles, la sécurité du vieux monde n’a tenu en partie qu’à la somnolence, à l'inertie, à l’immobilité de cette agglomération colossale. Elle n'a possédé jusqu'à nos jours ni la concience de sa force, n1 le désir d’en tirer pari. Dans le passé, la race jaune n’a guère connu de son accroissement intense que les inconvénients et les misères.

La famine, dès longtemps ignorée en Europe, sévit périodiquement en Asie : l'Inde et la Chine en fournissent plus particulièrement la preuve désolante.

Mais un jour peut venir où, sous une impulsion quelconque, l'Orient débordant se répandra sur l'Occident, et cela d’un élan irrésistible, dont l’histoire du monde a déjà fourni des exemples. L'éveil du Japon est gros de conséquences imprévues. On ne se doutait guère, il y a quelques années, du sursaut d'énergie, de

l'explosion de patriotisme, de la fièvre d'indépendance

et d'expansion, dont ce petit pays endormi devait nous donner le spectacle. En 1877, M. Georges Bousquet écrivait (1) : « Le jour où l'empire insulaire du Japon tombé en décomposition se rangera sous le protectorat, avoué ou clandestin, de l’Angleterre, de l'Amérique ou de la Russie, on verra surgir une question de l'Extrême-Orient, comme on a vu unequestiond’Orient, ou plutôt la conflagration dont l'Asie centrale semble prête à devenir le théâtre, s'étendra jusqu'aux confins du vieux monde, et l'avenir de tous les peuples se trouvera compromis dans la querelle, comme le sort de tous les territoires y sera impliqué... ».

De « décomposition » de l'empire Mikadonal il n’est plus guère question, et l'Europe a reçu, à cet égard, une leçon de modestie. Mais :1l reste à craindre que la conflagration redoutée par M. Bousquet — à propos d'un Japon protégé — entre les puissances européennes se produise nn jour où l’autre, aux dépens de l'Europe, sous l'impulsion cette fois d’un Japon libre ambitieux et conquérant. E

Nous reviendrons en terminant sur celle conséquence possible de la solution donnée à la question de la population par les races orientales dont la puissance numérique grandit sans cesse. « Là où la marée humaine monte toujours, comme le disait naguère M. le profes-

seur Turgeon à son cours, une force incommensurable

(1) G. Bousquet, Le Japon, t. II, p. 460.

s’accumule lentement, mais sûrement. A quelle fin mystérieuse l'Orient surpeuplé est-il destiné ? Ces formidables réserves d'hommes feront-elles œuvre de vie ou œuvre de mort ? C'est le secret de l'avenir. »

Mais, au cours de l’étude qui va suivre, on se rendra compte qu'en Europe et surtout en France, la question de la population a été considérée, depuis Malthus et pendant tout le xix° siècle, en un sens absolument opposé. La préoccupation dominante a été de concilier la progression de la population, dont on redoutait instinctivement l'excès, avec le souci de l'amélioration constante du sort des masses laborieuses. Nous avons déjà fait prévoir que la civilisation n'avait réalisé celleci qu'aux dépens de celle là. Nous verrons qu'elle est arrivée à ce résultat, pour ainsi dire, automatiquement, et que le Principe de population, tant redouté au début du xix° siècle a trouvé dans ses effets mêmes l'obstacle le plus sûr aux excès qu'il aurait pu engendrer.

D'où 1l suit que le malthusianisme constituera nécessairement le fond de cette étude, comme il a servi de base à toutes les discussions soulevées depuis un siècle par le problème de la population. À vrai dire, ces discussions ont fortement ébranlé la vieille doctrine, qui, en tant que théorie économique, prêtait le flanc à de graves objections. Nous essayerons toutefois de mon-

trer ce qu'elle fut réellement dans la pensée de son

premier auteur,et en quel sens elle ne méritera jamais d’être complètement oubliée.

Dès le début, Malthus a trouvé un adversaire acharné dans la doctrine d'opposition appelée aujourd’hui « socialisme » et qui fut représentée notamment, au commencement du siècle, par William Godwin. Tout récemment les deux thèses adverses — sensiblement modifiées l’une et l’autre — ont trouvé en M. Julius Wolfet M. le D' F. Oppenheimer de nouveaux et vigoureux champions. C’est à l’exposé de cette lutte entre le mal- (husianisme et le socialisme que nous avons consacré particulièrement les pages qui suivent. Nous tenterons d'y donner une idée aussi exacte que possible de ce que fut cet antagonisme depuis l'apparition de l'Essai sur le principe de population, et de ce qu'il est encore de nos jours, en précisant le terrain occupé présentement par chacune des théories adverses.

Puis nous ferons une place naturellement plus mesurée, à quelques autres théories modernes relatives à la population et qui ne laissent pas de se combattre encore les unes les autres. L

Enfin, nous jetterons, en manière de conclusion, un coup d'œil d'ensemble sur les résultats acquis, en essayant de fixer le point où toutes ces controverses incessantes ont amené et laissé la question.Chemin faisant, nous serons heureux de citer un certain nombre de

fragments importants empruntés à l’enseignement de

notre professeur, M. Turgeon, que nous remercions très vivement d'avoir bien voulu éclaircir, compléter

ou illustrer nos idées par les siennes.

20 septembre 1907.

SECTION I

« Les institutions humaines, quelque vieieuses et oppressives qu'elles soient, et quelques maux qu'elles paraissent occasionner à la société, ne sont réellement que des causes légères et superficielles semblables à des plumes qui flottent à la superficie, si on les compare à ces sources bien plus profondes de mal qui découlent des lois de la nature et des passions des hommes « (Zssai on the Principle of Population.

beréd,, -t. 1l}p. 246):

Pour retrouver la physionomie propre du Malthusianisme à travers les déformations que lui ont fait subir aussi bien l’enthousiasme indiscret et maladroit des uns que la critique de part pris des autres, il est utile avant d'en exposer la doctrine, de rappeler quelle en fut la genèse et comment il eut, à l'époque où 1l parut, toute la portée d’une réaction sociale et, par certains

côtés, d’une réaction politique.

Le malthusianisme fut d’abord une protestation contre les tendances révolutionnaires, appelées aujourd'hui socialistes et anarchistes, qui se firent jour à la fin du xvu* siècle, et que William Godwin surtout représentait, non sans éclat, en Angleterre. La misère qui régnait alors dans les basses classes du peuple frappait douloureusement tous les esprits. L'assistance publique et obligatoire, consacrée par le statut de la reine Elisabeth sous forme de la « taxe des pauvres », paraissait, non seulement comme impuissante à enrayer le mal, mais comme lendant à l’aggraver en ce qu’elle favorisait l'imprévoyance et la paresse.

Epris d'équilibre social et confondant — ce qui fut et demeure une erreur très commune — l'équilibre avec l'égalité, beaucoup trouvaient insupportable le spectacle de l'opulence qui régnait dans les classes élevées de la société et de l'extrême misère qui déprimait le menu peuple. Pour les réformateurs, l’ordre établi qui produisait de si blessantes inégalités était sûrement défectueux, et le gouvernement, gardien de l’ordre social, avait le devoir urgent de les réformer ou mieux encore de les abolir.

Tandis que la « Political Justice » de Godwin portait la pelle et la pioche dans les instilutions anglaises, un jeune économiste et pasteur protestant, Thormas-Robert Malthus, qui avait étudié jusqu'à l’âge de dix ans dans le grand livre de la nature et joui d’une sorte de « lais-

ser faire » à la façon de l’Emile de Rousseau, mais qui

avait reçu ensuite une instruction solide au collège de Cambridge, achevait la lecture d'Adam Smith, et y goûtait la notion nouvelle et séduisante de l’« ordre naturel des choses ». Ayant d'autre part sous les yeux le spectacle de l’insuccès de toutes les tentatives imaginées pour modifier les conditions sociales, il s’avisa que l'inégalité des ressources, loin d'être un fait nouveau et accidentel, pouvait bien faire partie de cet « ordre naturel », et qu'en tout cas, l’abîme des misères humaines ressemblant au tonneau des Danaïdes en ce qu'il paraissait être sans fond, la société commettait une imprudence en essayant de le combler au détriment de son bien-être acquis. Un beau jour, prenant la plume dans tout l'élan d'une conviction juvénile, 11 dit vertement son fait aux réformes etaux réformateurs : ce fut le premier « Essai sur le principe de population » daté de 1798. On y lisait le passage suivant :

« Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s’il ne peut obtenir deses parentsla subsistance qu'il peut justement leur demander, et si la société n'a pas besoin de son travail,n’a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert vacant pour lui. Elle lui commande de s’en aller, et elle mettra ellemême promptement ses ordres à exécution s'il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. Si ces convives se serrent et lui font place,

d’autres intrus se présentent immédiatement, deman-

dant la même faveur. Le bruit qu'il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent,remplit la salle de nombreux réclamants. L'ordre et l'harmonie du festin sont troublés, l'abondance qui régnait auparavant se change en disette, et le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gène qui règne dans toutes les parties de la salle, et par la clameur importune de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments sur lesquels ont leur avait appris à compter. Les convives reconnaissent trop lard l'erreur qu'ils ont commise en contrecarrant les ordres stricts à l'égard des intrus, donnés par la grande maîtresse du banquet, laquelle désirant que tous ses hôtes fussent abondamment pourvus, et sachant quelle ne pouvait pourvoir un nombre illimité de convives, refusait Aumainement d'admettre de nouveaux venus quand la table était déjà remplie (1).»

« Les institutions humaines, ajoutait Malthus, quoiqu'elles puissent occasionner de grands maux à la société, ne sont réellement que des causes légères et superficielles, semblables à des plumes qui flottent sur l'eau, en comparaison des sources bien plus profondes du mal qui découlent des lois de la nature et des passions des hommes. »

Ainsi posé, le Malthusianisme se dressait dans le cou-

rant désordonné des idées nouvelles comme un quartier

(4) Essai sur le principe de population, 1"* édition anglaise.

de roc au milieu d'un torrent, et s’y implantait solidement. L'obstacle, battu des eaux depuis plus d’un siècle, n'est pas encore complètement désagrégé.

Toutes les doctrines de reconstruction ou de révolution sociale, de la base au sommet, du principe aux conclusions, en étaient bouleversées. A l’ordre politique, Malthus opposait l’ordre naturel, allégeant du même coup la société déjà inquiète d'une responsabihté qu'il rejetait tout entière sur ce qui, providence pour les uns, fatalité pour les autres, ordo rerum pour la nouvelle école, était en somme pour tous, l'inlangible et l’irresponsable nature. Du même coup, toute réforme devenait inutile. Bien plus, le désir même d’une réforme était tenu pour téméraire et maladroit, attendu que les lois naturelles immuables, qui gouvernaient un état de chose tant critiqué, devaient être considérées comme inéluctables et même comme les moins mauvaises possible, en ce sens que, s’il eût été au pouvoir des hommes de les modifier, ils eussent dû se garder de le faire dans leur propre intérêt.

À la vérité, le malthusianisme, — et c'est ce que l'on ne vit pas assez tout d'abord, — restait d'accord avec les esprits les plus avancés sur le but à poursuivre : l'amélioration du sort des pauvres. Mais le moyen qu'il préconisait pour y arriver était purement et simplement le contraire des remèdes révolutionnaires. Partant de ce principe que l’espèce humaine tend constamment à

s’accroître plus rapidement que les moyens de subsis-

tance qu'elle est forcée de demander à la terre, Malthus observait que cet excédent chronique de population provenait précisément des individus qui en souffratent le plus, c'est-à-dire des moins prévoyants,de ceux qui appartenaient aux classes les moins favorisées de la société. Il en concluait que la source du mal dont souffrait le peuple était en lui-même, et ce point de vue modifiait toute la question sociale ; car il fallait en chercher la solution non plus dans une meilleure répartition des ressources, mais dans une modération progressive des appétits.

La nouvelle doctrine tendait donc à détourner l’attaque dirigée contre le prétendu égoïsme des rassasiés, pour en porter tout l'effort sur ce nouveau point faible signalé par elle : l'ignorance des affamés. Cela ne manqua pas de grouper autour d'elle tout ce qui, par intérêl ou conviction, tenait pour l’ordre établi. C’est ainsi que le malthusianisme fut érigé en « étendard de la bourgeoisie » et, comme tel, porté aux nues par les uns et voué à l’exécration par les autres.

Ce caractère très accentué de réaction, qui faisait du malthusianisme une arme puissante au service d’un parti, en même temps qu'un point de mire pour le parti adverse, a contribué dans une proportion énorme à propager cette doctrine. Mais ce succès n’a pas été sans inconvénient pour l'auteur et pour la doctrine elle-même ; car 11 faut à la polémique des partis des

théories tout d'une pièce que, suivant les cas, elle s’a-

charne, avec un égal aveuglement, à soutenir où à renverser. « Envahi par la passion politique, comme l'a dit M. le professeur Turgeon, le malthusianisme revêlit peu à peu (et celte transformation était inévitable) les couleurs et comme la livrée d’une théorie politique ; il devint bon gré mal gré un argument bourgeois opposé par les riches aux aspirations, aux revendications des pauvres. À quoi bon travailler au mieux-être du prolétariat,si les masses doivent devenir toujours plus pauvres en devenant toujours plus nombreuses ? Mais en prenant ainsi des contours mieux arrêtés, un ton plus tranchant et un relief plus tranché, le malthusianisme perdit la finesse de ses nuances, sa souplesse, sa plasticité un peu indécise, et fit oublier {ce qui est plus grave) sa valeur critique et son désintéressement scientifique. Érigé systématiquement en instrument de classe, il cessa d’être une philosophie (1). »

C’est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'on ait critiqué de tout temps, sous le titre de Malthusianisme, un ensemble d'idées presque toujours mal définies qui, ne représentant, pour les uns, que l'immoralité inavouable des possédants et, pour les autres, que la défense intéressée des riches, peut motiver aisément les épithètes de la plus généreuse indignation. Depuis Godwin, qui y voyait « une homélie bien amère » et

« le plus épouvantable morceau que jamais un malheu-

(1) M. Turgeon, à son cours d’histoire des doctrine économiques,

année 1905.

reux imprimeur ait été forcé de composer », le malthusianisme s’est appelé et s'appelle encore « monstre du raisonnement», « proposition extravagante et monstrueuse »,« hydre à sept têtes » (ce sont les termes dont se sert M. le docteur Oppenheimer), ou bien « théorie de l'assassinat politique, de l’assassinat par philanthropie, par amour de Dieu », pour parlercomme Proudhon.

Mais si l'on a très bien compris que le malthusianisme contenait les éléments d’une réaction sociale, on a trop oublié que cette réaction était l’œuvre d'un économiste, d’un philanthrope et d’un moraliste.

Comme économiste, Malthus mérilait tous les égards dus à un adepte d'une science encore neuve, lorsque a recherche de celui-ci est droite et consciencieuse et que la science à laquelle il se voue est susceptible de rendre dans l'avenir quelque service à la sociélé. A l’époque où Malthus écrivit, la science économique, encore en formation, croyait avoir trouvé sa formule définitive dans le « laisser faire », c’est-à-dire dans la soumission raisonnée aux lois de la nature. Malthus eut, comme toute l'Ecole, dontil n’est pas un des moindres représentants, la superstition de la bonne nature, qui non seulement « commande » et veut être obéie, mais qui commande pour le plus grand bien des hommes el de telle manière que de l’obéissance à ses ordres doit résulter, pour l'humanité, sinon toujours la satisfacuon du désir actuel, du moins, en fin de compte, le

summum de bonheur possible pourla collectivité future.

S1 l’on ajoute que Malthus fut, non seulement un chrétien, mais un prêtre, et que la notion de cette nature toute puissante et toute prévoyante s’identifiait pour lui avec la notion de la Providence, on comprendra mieux la valeur et la chaleur de sa conviction, la loyauté et la sincérité de son désintéressement, quand il se défendait d'avoir excusé l'égoïsme et pris parti contre les faibles. L'inutilité, le danger même qu'il voyait à fournir et surtout à promettre sans compter des ressources inépuisables à une catégorie de consommateurs prodigues, ne dispensaient pas à ses yeux la société du devoir d'assistance auquel la religion donne le nom de charité ; mais la charité trouve à s'exercer de mille manières, et si, pour des raisons diverses ,partisans et adversaires de la nouvelle doctrine n'avaient pas craint de mieux pénétrer la pensée de Malthus, ils auraient pu lire tels ou tels passages que voici, où l'auteur s'explique nettement sur ce point :

« S1 tous pouvaient être soulagés, s1 la pauvreté pouvail être bannie, même au prix du sacrifice des {rois quarts de la fortune des riches je serais le dernier à dire un seul mot pour m'opposer à ce projet, et je me garderais d'avancer qu'il faut user de mesure dans nos largesses. Mais comme l'expérience a prouvé, et je crois sans exception, que le malheur et la misère se proporüionnent toujours à la quantité d’aumônes qui se distribuent sans choix, nous sommes fondés à en conclure,

en raisonnant comme on a coutume de le faire sur les

lois naturelles, que cette forme n’est pas celle qui caractérise la véritable bienfaisance et doit porter le nom de vertu » (1).

L'’aumône « distribuée sans choix » est celle qui ne présente pas ces deux qualités indispensables d’être facultative et moralisatrice : « Il est tout à fait important pour le pauvre que personne ne puisse envisager la charité comme un fonds sur lequel on a droit de compter. Le pauvre doit apprendre à user de ses propres forces, à déployer toute son énergie et toute sa prévoyance, à envisager ses vertus comme sa seule ressource. Que si elles viennent à lui manquer, les autres moyens de secours ne doivent être pour lui qu’un objet d'espérance. Il faut même que cette espérance lui paraisse fondée sur sa bonne conduite et sur la pensée que ce n’esi ni par indolence n1 par imprudence qu'il est tombé dans Ja misère » (2).

Ce langage est d’un véritable économiste : la charité mal comprise et mal pratiquée fait plus de mal que de bien, mais l'auteur du Principe de population est encore un philanthrope el un moraliste, et c’est à ce double titre surtout que la critique lui devait plus d'égards.

« Tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que l’objet pratique que l'auteur a eu en vue par dessus tout, quelque erreur de jugement qu'il ait pu com-

(1) Essai sur le principe de population. Trad. Prévost,1845, p. 534. (2) Ibid., p. 534.

mettre d’ailleurs, est d'améliorer le sort et d'augmenter le bonheur des classes inférieures de la société » (1).

« SI J'ai réussi, dit-il encore, à faire saisir à mes lecteurs le but principal de cet ouvrage, ils comprendront aisément que quand je recommande de ne pas faire naître plus d'enfants que le pays n'en peut nourrir, c’est précisément afin qu’on nourrisse tout ceux qui naissent » (2).

Ces passages n'auraient pas dû laisser de doute sur le but qu'il se proposait. Quant au procédé qu'il eroyait indispensable pour y parvenir, une critique moins passionnée n eût Jamais songé à en contester le caractère de moralité. Ceux qui ont porté contre le pasteur de Haileybury ces accusations ignominieuses qui ont fait fortune, n'ont même pas l’excuse d’avoir pu se méprendre sur sa pensée, car il est impossible de s'exprimer plus clairement qu’il ne l’a fait à cet égard : « Je repousserai toujours, écrit-1l, tout moyen artificiel et hors les lois de la nature que l’on voudrait employer pour contenir la population, et comme étant un moyen immoral, et comme tendant à supprimer un stimulant {le désir du mariage) nécessaire pour exciter au travail ». Au cas contraire « il y aurait lieu de craindre un accroissement d’indolence, et il pourrail arriver que ni les diverses contrées prises individuellement, n1 la terre entière envisagée d’une manière collective, n'arrivas-

(1) Essai sur le principe de population, p. 632, CIRE

sent au degré de population qu’elles doivent atteindre » (1).

L'immoralité de la doctrine de Malthus est née, en réalité, dans l'esprit de ceux qui n’ont pas voulu comprendre la rigueur toute religieuse du précepte qu'il proposait. La critique s’en est fait un thème facile, à tel point qu'il est malaisé actuellement de rendre à l'œuvre sa vérilable physionomie.

Avant de donner sur le malthusianisme une impression aussi exacte que possible,ce que nous tenterons de faire presque exclusivement par le procédé de l’analyse, 1l n’était donc pas inutile de combattre l’idée préconçue,grossière el fausse,que l’on s’en est trop communément formée, et d'essayer de faire tomber des lèvres le léger sourire qui — soit ironie, soit indulgence — s y dessine volontiers au seul énoncé de la célèbre doc-

trine.

(1) Trad. Prévost, p. 13.

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