‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 2 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« La population est nécessairement limitée par les moyens de subsistance. »

I. Le principe de population : notre division. — II. Progression géométrique et progression arithmétique, — III. Place du principe de population dans la thèse mallhusienne.

Le principe de population, tel que le pose Malthus, s'exprime par la formule très connue : « Lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique » (1).

À cette première proposition s'en oppose une seconde : le « principe productif des subsistances », sous la forme suivante : « Les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique » (2).

Du rapprochement de ces deux principes résulte

(1) « Essai sur le principe de population », par Th. R. Malthus,

Traduction Prévost, p, 8.

(2) Zbid., p. 10,

29 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE I immédiatement un rapport d'inégalité qui sert de point de départ à tout le système.

La tendance constante de la population à croître au delà des moyens de subsistance, c'est l’idée qui domine et résume tout le malthusianisme. Ce qui dans l’œuvre de Malthus n’est pas le commentaire de cette idée est destiné soit à la préparer, soit à en tirer les conséquences.

D'où la division toute naturelle que nous allons adopter pour cet exposé en trois parties é

Nous verrons dans la première comment le malthusianisme établit que la « faculté d’accroissement de la population » est supérieure à celle des subsistances ; dans la seconde, comment 1l démontre la « tendance » constante de l'espèce humaine à user de cette faculté et à croître effectivement jusqu'à « la limite extrême » des subsistances ; dans la troisième, enfin, quelles con-

séquences 1] nous propose, au point de vue économique el social.

Le malthusianisme commence par «essayer de déterminer d’une part quel serait l'accroissement naturel de la population si elle était abandonnée à elle-même sans aucune gêne, et d'autre part quelle peut être l'augmenlation des productions de la terre dans les circonstan-

ces les plus favorables à l’industrie productive » (1).

(4) Trad. Prévost, p. 7,

Le résultat de cette recherche tient dans les deux principes que nous venons de donner en tête de ce chapitre : « principe de population », et « principe productif des subsistances ».— Voyons comment s'établit chacun d’eux :

a) Principe de population. — Dans quelle proportion peut croître la population, si l’on ne tient absolument compte que de la « faculté productive » proprement dite de l'espèce humaine ?

Théoriquement cette faculté productive est sans borne, aussi bien pour l'homme que pour tous les êtres organisés. De même que « si la face de la terre, selon l'observation du D° Frankbn, était dépouillée de toute autre plante, une seule espèce, par exemple le fenouil, suffirait pour la couvrir de verdure » de même, «sil n'y avait plus d'autres habitants, une seule nation en peu de siècles l'aurait peuplée » (1).

Cela est «incontestable ». Reste à interroger les faits pour savoir en combien de temps ce phénomène pourrait se produire, et, dans ce but, pour déterminer à peu près quel serait l'accroissement dans une période donnée.

Mais une difficulté se présente : dans la pralique, la population est arrêtée par toutes sortes de causes que nous n'avons pas encore à examiner en détail, et qui

sont 1c1 l'«excès du travail »,là les «métiers insalubres »

(1) Trad. Prévost, p. 6.

ou les vices des grandes villes », là encore la « difficulté de pourvoir aux besoins d’une famille » — de sorte que nous ne connaissons en somme aucun pays où les conditions que nous cherchons soient réalisées, c'est-à-dire où la population « ait pu croître sans obstacle » (1).

Prenons cependant, comme se rapprochant le plus de notre hypothèse, l’exemple des Etats-Unis d’Amérique, « où les moyens de subsistance ne manquent point, où les mœurs sont pures et où les mariages précoces sont plus faciles qu’en Europe » (2). Pendant plus d'un siècle et demi la population de ce pays a doublé plus rapidement que Lous les vingt-cinq ans, la durée de la période de doublement ayant été même plus rapprochée de vingt ans que de vingt-cinq (3). Certaines villes en outre ayant eu pendant ce temps plus de décès que de naissances, il a fallu que, pour combler le déficit, l’accroissement dépassàl la moyenne dans les pays environnants. Quant aux « établissements de l'intérieur », où la principale occupation était la culture, et où les causes de mortalité des grandes villes ne venaient pas abaisser la moyenne, la population y doublait en quinze ans. On à observé enfin pendant de courtes périodes la réahisation de l'hypothèse d'Euler, basée sur une mortalité

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(3) Malthus, dont les observations s'arrêtent en 1800, se fonde sur « quelques estimations et calculs récents », sans nous préciser

les sources auxquelles il les a puisées. Ses conclusions sur ce point ont été fortement critiquées.

de 1 sur 36 et sur un rapport de 3 à l entre les naissances et les morts, et dans laquelle la période de doublement ne serait que d’un peu moins de 13 ans.

Or, nous avons pris les Etats-Unis comme nous fournissant l'exemple d’une population croissant avec le moins d'obstacles possible, mais non absolument sans obstacle. Nous serions donc fondés à enchérir sur les résultats oblenus ; mais « pour nous mettre à l'abri de toute espèce d'exagération » ne retenons au contraire que l'accroissement le moins rapide, « accroissement prouvé par le concours de tous les témoignages, et qu'on a démontré provenir du seul produit des naissances (1) » et qui correspond à une période de doublement de vingt-cinq ans.

Comme il n’y a d’ailleurs aucune raison pour qu’une génération soit moins prolifique que celle qui l’a précédée, il est évident « qu'un nombre de mille millions d'hommes doit doubler en vingt-cinq ans, par le seul principe de population, tout comme un nombre de mille hommes » (2), autrement dit que la race humaine doit croîlre suivant les termes d'une progression géométrique, dont chacun double le précédent, et, proportionnellement aux nombres : 1, 2, 4, 8, 16, 32, 6#, etc., et Malthus conclut :

« Nous pouvons donc tenir pour certain que lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va

(2) 1bid., p. 8.

doublant tous les vingt-cinq ans et croit de période en période selon une progression géométrique » (1).

b) Principe productif des subsistances. — Passons aux subsistances ; et tout d’abord remarquons que leur accroissement n'est pas, par nature, illimité comme celui de la population, attendu qu'il dépend du nombre et de l'étendue des terres cultivées, et une fois « toute la terre fertile occupée », — ceci par hypothèse, — de « l'amélioration des terres déjà mises en valeur ». Cette amélioration, « par la nature de toute espèce de sol », ne peut faire avec le temps que des progrès » de moins en moins considérables », par suite, si l’on peut dire que, pour la population tout accroissement (2) « devient une cause d'accroissement nouveau » et plus considérable, on est obligé de reconnaître que pour les subsistances tout accroissement au contraire est dans l’avenir une cause d'affaiblissement et d'épuisement, un pas de plus vers la limite d’une fécondité à laquelle la raison et la science imposent des bornes, bien qu’elles ne puissent dire encore à quel point extrême ces bornes pourront être reculées.

Comme nous l'avons fait pour la population, envisageons maintenant la pratique, et, prenant pour exemple l'Angleterre, où 1l y a encore « beaucoup de terres incultes », ou d'autre part «il y a quelque lieu d'espérer que l'industrie peut être mieux dirigée », plaçons-nous

(4) Trad. Prévost, p. 8.

(2) 1bid., p. 8.

« dans les circonstances les plus favorables qu’on puisse feindre ({) » :

Si, dans une première période de vingt-cinq années, nous supposons que par la meilleure administration et par les encouragements les plus puissants donnés aux cultivateurs, le produit des terres y pourrait doubler... cette supposition paraîtra excéder les bornes que l'on peut raisonnablement assigner à un tel accroissement de produit » (2).

Croire que dans les vingt cinq années suivantes ce produit se trouverait quadruplé, «ce serait heurter toutes les notions que nous avons acquises sur la fécondité du sol » (3).

Mais, pour aller à l'extrême limite du possible, « feignons que chaque période de 25 ans ajoute au produit annuel de la Grande-Bretagne une quantité égale à tout son produit annuel », ce qui « suffirait pour convertir en peu de siècles tout le sol de l’île en jardin » {#). Ilen résultera que la faculté d’accroissement des subsistances sera exprimée par une progression arithmétique, — progression dans laquelle, le premier terme étant pris pour unité, chacun des termes successifs ajoute au précédent la valeur de cette unité, el qui se traduit en

Chiffres par 0,29, #,n,0, 17, 6, etc.

(HElradeErévost p.29:

(2) Ibid., p. 9 et 10.

(3) 1bid., p. 9 et 10.

(4) Ibid., p,10

Appliquons à toute la terre cette supposition, qu'il est inutile de nous atlarder à démontrer fondée, puisqu'elle est la moins favorable possible à notre thèse, et constitue de notre part une sorte de concession :

« Nous sommes donc en élat de prononcer, en partant de l’état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance dans les circonstances les plus favorables à l’industrie ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique » (1).

Ainsi se trouvent établis le Principe de population, el le Principe productif des subsistances. Quelle est maintenant la place de ces deux principes dans le système proprement dit ?

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Pour répondre à cette question, examinons l'effet des deux principes dans un pays où, par hypothèse, ils pourraient s'exercer librement, c'est-à-dire dans un pays neuf, riche encore de toutes les ressources du sol (2) et juste assez peuplé pour que ces ressources au début suffisent à contenter tous les appétits :

Au bout de vingt-cinq ans la population, supposée de onze millions d’âmes, serait devenue de vingt-deux

(1) Trad. Prévost, p. 10.

(2) En réalité Malthus prend pour exemple la Grande-Bretagne ; il eût pu prendre n'importe quel autre pays ; puisqu'il la transforme immédiatement au gré de son hypothèse, quant au sol en le supposant neuf, puisqu'il admet que le produit en double dans les vingt-

cinq premières années,

millions par l'effet du principe de population, « el la nourriture étant aussi doublée suffirait encore à son entrelien ». « Après une seconde période de vingt-cinq ans, la population serait portée à quarante-quatre millions, et les moyens de subsistance n’en pourraient plus soutenir que trente-trois. Dans la période suivante la population arrivée à quatre-vingt-huit millions ne trouverait des moyens de subsistances que pour la moitié de ce nombre.

« À la fin du premier siècle, la population serait de cent soixante-seize millions et les moyens de subsistances ne pourraient suffire à plus de cinquante-cinq millions, en sorte qu'une population de cent vingt et un millions d'hommes serait réduite à mourir de faim » (1).

Rien évidemment n’est plus artificiel que cette déduction. Il ne faut pas oublier que la première condition pour que la population croisse en progression géométrique, c’est qu'elle croisse sans obstacle. Or le plus simple et le plus invincible des obstacles est le défaut de subsistance. L’objection souvent produite « que l'accroissement de la population en progression géométrique avec doublement en vingt-cinq ans est insoutenable », tomberait ici absolument à faux.

Cependant cette sorte d'expérience n’a pas été faite uniquement pour jouer sur les chiffres, et nous allons voir le parti qu’en la réduisant à sa juste valeur en tire

le malthusianisme.

(1) Trad. Prévost, p. 11.

Remarquons d’abord que- dès la fin de la seconde période de vingt-cinq ans, les subsistances élant strictement suffisantes pour nourrir 33 millions d'hommes, 1l n'en aura pas pu survivre un de plus, et qu'au heu de se porter dans la troisième période à 88 millions, la population n’en pourra avoir atteint au maximum que 66, sur lesquels 44 millions seulement auront survécu. A la fin du siècle ces 44 millions n’en auront donné que 88, sur lesquels 55 ayant trouvé des subsistances, 33 millions encore auront succombé. En additionnant les pertes nous trouvons Î1 millions pour la seconde période, 22 pour la troisième et 33 pour la quatrième : au total 66 millions, et non 121 comme dans le précédent calcul.

Or, la limitation qu'avec Malthus nous avions supposée faite à la fin du siècle, et que nous venons maintenant de supposer faite à la fin de chaque période de vingt-cinq ans s'éfablirait en réalité au jour le Jour. Ainsi retombent immédiatement dans le néant les fantômes de ces cent-vingt et un millions de victimes de la faim sur lesquelles il est évident que les quatre-vingt dix-neuf centièmes ne seraient pas nées.

Maintenant de tout ce qui vient d’être dit — de la

progression géométrique et de la progression arithmé-

tique — et de la saisissante image qui n’a fait que pas-

ser SOUS nos yeux pour s'évanouir aussitôt — rl ne reste , Q , » > A , , La

qu'une chose, mais qui du moins paraît démontrée jus-

qu’à l'évidence : c'est que la faculté d’accroissement de

l'espèce humaine est limitée par celle des subsistances ; c'est que si la population et les subsistances sont livrées à elles-mêmes et suivent leur faculté d’accroissement propre, l'espèce humaine est destinée à étre mise en coupe réglée par la famine ;: — et cela à partir du moment où elle aura atteint le niveau des subsistances : moment fatal qui depuis longtemps a sonné dans la plupart des « établissements » anciens, européens ou autres — et que les nouveaux « établissements » sont destinés à voir arriver tôt ou tard, quelle que soit la richesse du sol qui les porte.

À partir de ce moment, chaque nouvelle vie humaine en limite une autre déjà réduite au strict nécessaire. Chaque année de faible récolte est une année de famine. Le mal tend sans cesse à s’aggraver, et ce que l’on peut espérer de mieux de la pari de ceux « qui sont nés en trop », c'est qu'ils disparaissent avant l'âge où ils deviendrait eux-mêmes prolifiques.

S1, dans de telles conditions, la famine ne se charge pas de faucher régulièrement les existences qui débordent, c’est que d’autres causes de limitation capables de la suppléer dans son funèbre office seront venues prévenir son action, qui reparaîtrait aussitôt si l'influence de ces causes venait à se ralentir.

C’est la loi de la « dure nécessité » suivant les propres termes employés par Malthus : « Le Principe de population, de période en période, l'emporte tellement sur le

Principe productif des subsistances que pour maintenir

le niveau, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu'à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès ; que la dure nécessité la soumette à son empire ; que celui en un mot de ces deux principes contraires dont l’action est si prépondérante, soit contenu dans certaines limites ». (1)

Mais nous avons raisonné jusqu'ici sur l'espèce humaine comme sur une espèce animale quelconque. Or l'espèce humaine douée de prévoyance et de volonté est susceptible à la fois de prévoir les maux qui doivent résulter pour elle de cet accroissement excessif, el de s’en garder comme elle se garde de beaucoup d’autres excès qui lui sont suggérés par ses instincts, et quin’en sont pas moins réprimés par la nature. Et si la nécessité

‘apparaît d’une limitation constante qui maintienne la population en équilibre avec les subsistances, n'est-il pas naturel de supposer que l’homme, d’autant plus conscient et maître de ses actes qu'il avance davantage en civilisation, procède lui-même à cette limitation comme 1l est physiologiquement en son pouvoir de le faire, au lieu de se livrer à la rigueur de cette loi naturelle : le « Principe de population », qui ne cesse de provoquer un excès qu'elle réprime aussitôt après au grand

détriment du bien-être et du bonheur de la société ?

A\Mrad. Prévost, p.14.

C'est en donnant à cette question une réponse franchement négative que nous entrons à proprement parler dans la thèse malthusienne. Cette idée, que l'espèce humaine, malgré la faculté de prévoyance qui lui est propre, tend sans cesse à se multiplier au delà des moyens de subsistance mis à sa portée, celte idée et les conséquences qui en résultent, constituent réellement le fond de la doctrine que nous examinons. L'étude en fera l’objet des deux chapitres suivants.

En terminant, remarquons que ces deux fameuses lois : le principe de population et le principe productif des subsistances, non seulement ne contiennent pas tout le Malthusianisme, mais ne jouent en quelque sorte vis-à-vis de cette doctrine qu'un rôle de préparation. Cette remarque nous paraît utile parce que la célèbre formule dite « du Principe de population » et qui en réalité résume, en une double proposition (1), le principe de population et le principe producüf des subsistances, a eu, par sa simplicité même et par son originalité, l'inconvénient de populariser le Malthusianisme sous son aspect le plus superficiel et, par là même, le plus critiquable.

Il est évident que dans toute la première partie de

(1) « Malthus, dans une formule qui a eu une prodigieuse célébrité, avait affirmé que la population tendait à s’accroitre suivant une progression géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne pouvaient s’accroître que suivant une progression arithmétique » (Manuel d'Economie politique de M. Gide, éd, 1903, p. 568).

son œuvre, Malthus, qui savait bien qu'il plaidait le plus pour obtenir le moins, n’a pas apporté à recueillir el à contrôler ses observations toute la réserve prudente qui caractérise l’ensemble de sa doctrine. C’est la cause qui lui a valu de la part de certains esprits trop prompts à juger, cette critique négligeable en somme, mais qui paraît avoir élé pénible à sa conscience d'économisle et à son amour-propre d'écrivain : «On a dit, nous rapporte-t-il, que j'avais écrit un volume «in-quarto » pour prouver que la population croît en progression géométrique el les subsistances en progression arithmétique !»

Cette déceplion lui eût été sans doute épargnée s’il n'eùt cédé à la tentation de présenter son principe sous une forme particuhèrement originale et saisissante, aux dépens de la rigoureuse exactitude. Il est cerlain que,si prudent à tous égards, il ne l’a pas été suffisamment en cela, oubliant quelles sont, pour conquérir ou pour égarer l'esprit du lecteur, l'influence d’un mot bien ou mal

choisi et la (oute puissance d'une formule.

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