‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 38 sur 42 · k LE SE OR ER US) CAE · texte numérisé non relu

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qu'on y trouve précisément le contraire de ce que tendent de plus en plus à produire nos civilisations occidentales : esprit religieux, respect de la famille, mariages précoces, vie frugaleel calme, absence d'ambition excessive el mépris de la jouissance superflue.

En considérant pourtant le spectacle offert par l'Asie à l'Europe, il est impossible de ne pas se demander si ce qui a fait si longtemps son infériorité n’est pas destiné à faire un Jour sa force. La page la plus récente de l'histoire du monde a enregistré la guerre russo-japonaise dans laquelle l'événement a donné raison au Japon. Parmi les pages qu'il va nous falloir tourner ensuite, n'en est-1l pas quelqu’une semblable à celles qui enregistrèrent successivement la chute de toutes les civilisations parvenues à leur apogée : « Les Scythes, dit encore M. Perny, les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, les Ninivites, les Egypliens, les Grecs, les Romains ont disparu. La Chine a vu passer tous ces peuples fameux et rien ne montre qu’elle soit à son déclin. Sa civilisation porte donc en elle des principes vivaces, fondamentaux, qui l'ont maintenue à travers les âges. S1 la Chine avait le malheur de suivre l'exemple du Japon, elle üiendrait tête, à elle seule, à toute l'Europe civilisée. »

Il yalà, nous semble-t-1l, un aspect nouveau de la question de la population, aspect aussi troublant, aussi passionnant que celui qui fut abordé au xix° siècle. Le

triomphe des races jeunes ou restées jeunes sur les races

vieillies, grâce à l'infériorité que donnent à celles-ci l’affaiblissement d'une prolificité contenue à l'excès, c'est encore le triomphe de la nature ,qui n’a jamais cessé de donner raison à la force contre la faiblesse, à la barbarie contre la culture, à la vie intense et débordante contre la vie ralentie et fatiguée, et qui, périodiquement,avec une rigueur aveugle abaisse un jour ou l’autre, ce qui s'élève dans le monde : individus, gouvernements, civilisations et sociétés. La théorie de l'italien Vico sur la naissance, la croissance, la décrépitude et l’anéantissement des peuples nous revient ici à la mémoire, Et nous ne saurions mieux finir qu'en rapportant les idées exprimées à ce sujet par M. Turgeon dans son cours d'Histoire des doctrines économiques (auquel nous devons pour notre part tant d'heures intéressantes et de précieux enseignements), en remerciant une dernière fois nolre professeur de nous avoir permis de faire à ses leçons les emprunts qui illustrent ça et là notre travail.

« Il est un principe d’aclion et une force de décision que Malthus avait omis d'introduire dans les données du problème de la population : c’est la liberté réfléchie et la volonté agissante des hommes. Toutes deux, sous l'impulsion de l'intérêt,peuvent, en vue de conserver et d'accroître le bien-être acquis, exercer une action déprimante sur l'accroissement numérique des sociétés. Notre temps et notre pays nous en offrent un exemple

décisif. Mieux que personne, nous savons, en. France,

que la reproduction humaine a des limites et que ces limites sont fixées par les époux eux-mêmes. Nos départements les plus riches ont la natalité la plus basse ; nos départements les plus pauvres ont la natalité la plus haute. Point de doute : le confort et le luxe sont des agents d’infécondité. Trop de richesse corrompt les âmes et dépeuple les villes et les champs. Tant qu'ils restent simples, sobres et vertueux, les individus et les peuples eroissent en nombre et en force. Parvenus à l'opulence, les caractères faiblissent et les naissances diminuent. Puis la richesse elle-même décroît et la société tout entière décline et dépérit. À mesure que les appétits se raffinent et les besoins se multiplient, les bras deviennent moins robustes, les cœurs moins vaillants. Etun moment vient où 1l est facile de prédire que la vieillesse approche avec son cortège de misères, de faiblesses et de stérilité.

Cette impuissance voulue peut-elle être enrayée ? Beaucoup de médecins ont proposé beaucoup de remèdes. Si la richesse est encore susceptible d'augmentaton, ont dit certains économistes, la population la suivra dans sa marche ascensionnelle. Comme la fonction crée l'organe, ainsi un surcroît de capitaux appelle un surcroît de bras et fait surgirun surcroît de vies.— Mais la richesse est débilitante ; et l’on ne voit point que sa progression ait,en Grèce ou à Rome,relevé les énergies abattues et les courages énervés.

Les menaces et les contraintes d’une législation ha-

bile, ont dit certains juristes, peuvent encourager les

mariages et relever le taux de la natalité. — Mais la dépopulation est un mal complexe qui a des causes multi-

ples, profondes, cachées. Le législateur peut s'attaquer à une, à deux, à quatre, quand il y en a cent, dont plusieurs sont inaccessibles. Malgré leur ingéniosité, les lois romaines n'ont pu arrêter le dépeuplement de l’empire.

Le problème n'est ni juridique ni économique, ont dit certains philosophes ; il est moral. Pour rendre aux civilisés le goût de la paternité, 1l faut leur inculquer l’amour du devoir, l'esprit de sacrifice, le dévouement à la patrie et à la famille. A la richesse qui démoralise, opposons l'éducation qui élève et la religion qui sanctifie. — Oui certes. Mais il est plus difficile de guérir et de tremper les âmes que de soigner et de fortifier les corps. Toute l’histoire atteste que les peuples sont mortels comme les individus et qu'ils périssent d’épuisement par les mauvaises mœurs. Vifio parentum rara Juventus. Avis aux peuples modernes de moralité douteuse ! ;

Et alors il est impossible de ne point songer à Vico et à son explication de la vie et de la destinée des sociétés humaines. Comme chaque homme en particulier, chaque peuple a une existence limitée. Né dans la pauvreté, affermi et grandi par l'épreuve, il s’achève dans la richesse et la civilisation. Et après être parvenu au

plus haut degré de culture qu'il Jui soit possible d’at-

RE Ne

teindre, il est condamné à décroître el à disparaître. Et une fois arrivé à l’âge critique de la décadence et de la décomposition, il n’a que trois moyens de finir : ou par la conquête étrangère qui le revivilie en l'incorpo- . rant à un peuple jeune, ou par le despotisme qui le réforme et le restaure en le soumettant à une discipline de fer, ou par l'anarchie qui, le ramenant à la sauvagerie, le fait reculer jusqu’à ses origines et le force à se recommencer.

On s’est trop moqué de cette théorie, d’après laquelle le monde roulerait en une sorte de cercle vicieux, tournant sur place, avec des hauts et des bas, comme ces manèges où l'on se procure pour deux sous le plaisir du roulis et du tangage el les joies délicates du mal de mer, el qui montent, descendent, se relèvent et replongent en virant sur eux-mêmes. En réalité, il y a beaucoup de vrai dans celte explication de la croissance et du déclin des peuples : les Barbares ont infusé un sang nouveau au monde romain agonisant ; de l'anarchie du xvi° siècle est sorli le xvu*, qui fut un siècle d’admirable équilibre et de robuste santé; enfin, le despoüsme de Napoléon I* à restauré, unifié, discipliné la France moderne.

Mais cette façon de comprendre le cours des choses humaines doit être complétée. D'un côté, il apparaîl bien aujourd'hui que le mouvement de la population, avec sa progression dans la pauvreté et le renoncement,

et sa décroissance dans le bien-être et la jouissance,

est étroitement lié aux transformations de l’histoire : si bien que nous pouvons dire que la surpopulation des uns et la dépopulation des autres sont le facteur le plus important des destinées du monde et finalement la forme la plus saisissable et la plus saisissante de l’évolution humaine. D'autre part, en admettant que chaque peuple décrive un circulus plus ou moins large, en traversant trois périodes successives d’ascension, d'épanouissement et de déclin, il importe d'ajouter que l’humanité d'aujourd'hui est plus riche de connaissances et de ressources que l’humanité d'autrefois. Le peuple décadent, qui disparaît de la scène du monde, ne meurt pas tout entier; il laisse à ses successeurs un ensemble d'expériences, d'inventions, de lumières, qui enrichit l'avenir et constitue le progrès. Ce qu'ont fait Athènes et Rome n’a pas été perdu pour nous. Au-dessus des peuples qui passent, il y a l'humanité qui reste. La vie est vraiment fille de la mort. »

Vu :

Le Président de la thèse, CH. TURGEON.

Vu :

Le Doyen,

G. pe CAQUERAY. Vu et permis d'imprimer :

Le Recteur,

LARONZE,

«0e ape

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