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ET DE LA VIE

PAR

Le Colonel LEDEUIL

DÉPENSEUR DE CHATBAUD U N, CH B VALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR AUTEUR DE PUBLICATIONS SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

La rare activité de PIERRE TRÉMAUX nous conduit des tranquilles occupations du village aux lointaines et périlleuses explorations, de Tart à la science et de la science aux découvertes couronnées par celles du principe qui régit la vie, les atomes et les mondes. C'est-à-dire à la plus importante découverte dont l'homme puisse jouir. Ce principe surabondamment démontré par Texpérience et Tapplication à tous les phénomènes matériels connus, les distinguent nettement des actions volontaires et intellectuelles qui ne répondent pas au même principe.

Né h Charcey (Saône-et-Loire), le 20 juillet 1818, P. Trémaux était tout jeune encore qu*il contrôlait déjà les opérations qu'il voyait faire.

C'était au village.

iV —

'instituteur avait été appelé pour mesurer des cuves.

calculs se faisaient devant i'enfant. — « Père, l'insti- !ur se trompe! » dit tout à coup l'écolier. — Et le e de faire retirer bien vite un gamin aussi irrespeeiix. — « Mais il s'est trompé, vous dis-je! » répétait le iemain le petit Pierre devant son père et une vieille le du voisinage, qui pronostiqua la première l'avenir 'enfant, et la preuve la voilà : " J'ai pesé l'eau de cette ine et cubé ce récipient ; eh bien, si mon calcul à moi

juste, l'eau de la sapine doit remplir le récipient, lis que vos cuves ne répondent pas au calcul. » L'eau, sée par le jeune expérimentateur, arriva aux pleins ds du vase, sorte de cône tronque' à base ovale. — J'en s bien sûr, s'écria Pierre, redressant sa jolie tôte ^e rosée de son travail et de son succès. — C'est bien, le père, nous verrons plus tard. — C'est bien; oui, t bien, reprit la vieille dame Duhesme, qui eut un ,ir dans les yeux : mais comment cet enfant en satt-il i que son maître?

e destin de P. Trémaux eut été décidé de ce jour, si

père avait eu de la fortune. Etant de ces hommes ) rares, qui suivent le caractère de leurs enfants pour ir en eux un trait caractéristique du penchant qui linera un jour dans leur vie, ce fait l'avait frappé. Il voulu ouvrir à cette jeune intelligence, toujours en te de preuves, la carrière qu'elle demandait à courir, s il y avait six enfants avec Pierre et après Pierre, i travail seul du père pour pourvoir aux appétits de ,e cette petite race plantureuse de Bourguignons; Trémaux n'eut pas d'autres ressources que l'école imunaie jusqu'à seize ans.

nfin cependant on l'envoie à Dijon.

ijon ! c'est-à-dire des cours de physique, des cours de hématiques, de botanique, d'art! P. Trémaux n'en t pas sonbonheur. Ses yeuxsontpartout, auxmusées

et aux bibliothèques; ses oreilles écoutent tout, leçons de sciences et d'humanités. — Je mé dédommage, écrivait-il à son père, de la disette où j'ai été au village. — Et pour preuve, à la fin de Tannée, il lui envoie la médaille d'architecture qu'il a remportée, lui, nouveau et tard venu, sur ses camarades plus âgés et plus anciens. L'attention était sur lui. Les ponts et chaussées le demandèrent comme dessinateur et, après examen, le nommèrent conducteur.

Rappelons-nous les couronnes et les ambitions de notre enfance, alors qu'on ne voit pas de noblesse audessus de celle de l'intelligence, ni de bonheur plus grand que de sentir son âme active et capable des plus hautes entreprises; rappelons-nous ces belles années d'idéal et d'espérance, tant déçues pour beaucoup, hélas, dès leur entrée dans la vie réelle, et nous jugerons quel rêve le jeune Trémaux pouvait faire sur ses premiers lauriers, quand, pour surcroît de fortune, le département de la guerre demandant en 1840 des jeunes gens distingués pour l'exécution des fortifications de Paris, il fut aussitôt désigné ; un beau rêve sans doute qui, pour lui, devait se réaliser; monter, monter toujours, jusqu'à ravir quelque secret aux dieux.

Et voyez, dans Paris, cette ombre qui glisse, hâtée de gagner l'ombre projetée par le monument. Quel air préoccupé! Ce bâtiment appartient à la ville et contient des richesses. C'est un rôdeur, bien suri Oh! comme il examine et tourne tous les coins. Il guette l'instant de forcer le seuil sans doute. Il entre, on l'arrête : — Que voulez-vous? — Etre des Beaux-Arts. — Trop tard, le délai est expiré! ... On l'inscrit pourtant, les examens ont lieu, il est reçu. — Ah! j'en suis donc! soupire notre héros, plus heureux que s'il avait conquis la moitié du monde. « A moi de faire le reste, » ajoute-t-il.

Et dès lors, il met tant d'exactitude et de zèle au travail

des fortifications que, Tenceinte achevée, radministration lui offre en récompense de choisir la région où il veut être placé. — A Paris, répond P. Trémaux, car je suis élève des Beaux-Arts. Et il tire, ce disant, la série complète des médailles de construction et d'architecture que TEcole lui a décernées. — Ah ça, ah ça, balbutiait le directeur stupéfait, mais où avez-vous pris le temps d'étudier et de gagner tout cela? — Sur mes nuits. I Le succès de P. Trémaux avait été prodigieux. L'Ecole des Beaux- Arts l'avait ainsi qualifié : Succès presque sans exemple, Charcey, à cette nouvelle, se glorifia de son enfant et le Conseil général du département lui vota, comme par acclamation^ dit M. de Lamartine, des fonds d'encouragement.

Notre lauréat en usait à se perfectionner quand il fut appelé au Creuset. Le Creuset avait alors 4.000 âmes, il en eut bientôt 14.000. P Trémaux traçait les plans, d'autres les exécutaient. La transformation s'opérait comme par enchantement sous l'œil étonné de M. Schneider aîné, directeur de l'usine, qui recevait notre architecte en ami et en familier. Ces deux natures actives, franches, ouvertes, étaient faites pour se comprendre et s'apprécier; et quand une chute de cheval lui ravit l'homme de sa prédilection, P. Trémaux pleura.

Fut-ce cette mort, fut-ce son étoile qui le guida? La vérité est que, résistant aux offres de M. Schneider cadet, futur président du corps législatif, qui voulait l'attacher au Creuset, P. Trémaux qui avait obtenu, en 1845, un grand prix de l'Institut, passa en Algérie où il avait un frère. Son objectif était Rome. Rome, de Paris,* par la régence de Tunis? Quoi d'étonnant pour M. Trémaux? Il a horreur des sentiers battus. Bien mieux, il ira à Rome par l'Egypte, le Soudan, la Nigritie, et bien d'autres chemins. C'est ainsi que La Fontaine allait à l'Académie.

Au moment de faire voile pour Iltalie, en effet, pas de bateau à cette destination, mais un navire qui appareille pour l'Egypte. Il cède à la tentation et s'embarque. Au Caire, le consul français, M. Adolphe Barrot, lui annonce qu'une expédition, organisée par Méhémet-Ali pour l'exploitation des sables aurifères, est en partance pour la Nigritie sans attaché officiel pour les travaux scientifiques et insiste pour qu'il accepte cette mission, il accepte.

C'est alors que le génie de M. Trémaux se développe et que, dans la nature immense et nouvelle où il marche, il marche aussi dans la lumière et les découvertes. Son esprit émerveillé se réfléchit; chaque jour, c'est surprise, mais aussi méditations et pensées fécondes. Il ne reviendra pas riche seulement de notes et de documents sur les ruines des civilisations antiques ou la composition des roches d'un continent inconnu. A voir des êtres semblables à lui et de mœurs si contraires, ce problème s'est posé à son esprit? Quelle est V origine de r homme ? Il le résoudra plus tard.

Suivons le voyageur.

Le cours du Nil, les déserts, le Soudan, l'Ethiopie étaient des mines sans doute, mais des mines à qui il fallait un mineur de la curiosité, de l'énergie et du savoir de M. Trémaux. Géographie, géologie, flore et faune, architecture et ethnographie, il devait tout aborder, et ne reculer ni devant les maladies, ni devant les périls. Il ajouta à ces mérites celui d'une observation sagace et sûre.

Ses relations sur le Soudan et la Nigritie sont des notes écrites au jour le jour, sans plan et sans artifice, mais tirant de leur naturel et de la soudaineté de leurs changements à vue un charme particulier. Contrairement à ce qu'il en est souvent des hommes de science, tout est attrait dans sa compagnie. Il nous entraîne à battre son

école buîssonnière jusque sous la dent des crocodiles et des lions. La science semble sa muse. Il a pour elle les attentions d'un homme sincère et délicat. Habile et prompt à la pénétrer, son langage avec elle est doux, facile, expansif et tout sympathique. QuMl décrive, qu'il raconte, qu'il enseigne, c'est avec une clarté et une simplicité qui attachent. Il a bien, au cours de la conversation, quelques constructions négligées, quelques mots répétés, il est moins au style qu'à l'idée. Que demander au surplus à un homme qui vous parle juché et cahoté sur la bosse peu polie d'un chameau, avec un soleil tropical du désert sur la tôte ou dans les accidents des forêts vierges. M. Mérimée, dans son rapport au sujet de la souscription de l'Etat aux publications de M. Trémaux, disait que son style a plutôt la beauté de la foret avec ses accidents, ses grandeurs, que celle du jardin aligné et dressé.

Son amour de la science n'est pas le seul talisman qui donne tant d'intérêt à ses récits; il en possède un autre. Mais avant d'en parler, qu'il nous soit permis de faire juger par quelques citations du mérite que nous venons d'accorder à notre voyageur.

a Nous avancions silencieusement entre ces deux rives du Nil, oii dorment d'imposantes ruines. Après avoir marché quelque temps en amont d'un contour bien prononcé du fleuve, le bateau ralentit son mouvement et s'approcha de la rive orientale. L'édifice qui, le premier, présenta ses restes à nos regards était celui dont l'obélisque qui décore aujourd'hui la place de la Concorde, à Paris, a popularisé le nom en France; c'était Luxor, dont on voyait principalement les pylônes, le portique de la première cour et quelques massifs de constructions. Nous mîmes pied à terre pour visiter ces ruines.

» En approchant du pylône de ce monument, nous

examinâmes d'abord l'obélisque qui faisait pendant à celui de la place de la Concorde, et que Londres jalouse s'était fait donner par Méhémet-Ali ; mais il attend encore le bâtiment qui doit le transporter dans la brumeuse Angleterre. L'impassible Arabe, en apprenant les projets d'enlèvementdecesobélisques, s'est borné àdirema-/îcA^, — cela ne sera pas. — Si ce ma-fiche a été démenti par la France, il paraît devoir être vrai pour TAngleterre. Quelle que soit la cause de l'indifférence britannique à cet égard, ce magnifique monolithe paraît devoir dormir longtemps encore dans cette position.

» Si quelque chose vivait dans cette masse inerte, combien cet obélisque devrait se réjouir de l'oubli du gouvernement anglais, combien il déplorerait le sort de son compagnon exilé, qui, après quelques années seulement, voit déjà ses flancs se fendre et céder sous l'influence des intempéries du Nord! Il faut à Tobélisque le Nil bleu et non la Seine, pas plus que la Tamise; il lui faut le ciel ardent et les chaudes caresses des vents du désert, et, à ses pieds, un sol chargé de ruines qui attestent la longue série de siècles qui ont passé sur ses angles sans les user. Là, le voyageur promène son regard avec une respectueuse attention sur les ibis et les signes mystérieux incrustés dans ses quatre faces. Ces caractères énigmatiques pour ces yeux parlent à son imagination, et font passer devant son esprit les images de l'antique splendeur des Pharaons. Cherchez ces impressions profondes devant l'obélisque remis à neuf de la place de la Concorde, emprisonné dans sa grille dorée. Le bon bourgeois qui, en passant, y jette un coup d'oeil, se contente de trouver assez bizarre l'idée qu'ont eue ces Egyptiens d'autrefois de graver l'image de canards sur ce monolithe

«... Plus loin , on pénètre dans la grande salle hypostyle

du temple de Karnak. Là, on est saisi d'un effet si imposant, si grandiose, que Thomme se trouve subjugué; sa voix reste muette, il n'a plus qu'un sens, la vue ; plus qu'un sentiment, ladmiration extatique. C'est une forêt de cent trente-quatre colonnes colossalesdisposéesen quinconce, dont les chapiteaux supportent des blocs gigantesques qui forment le plafond. La grandeur de ces colonnes est telle, que sur le chapiteau de chacune on a calculé que cent hommes pourraient trouver place. Les douae du milieu sont de la même dimension que celles de la cour qui précède ; elles sont chargées de sculptures et d'hiéroglyphes, ainsi que les sophites, les plafonds et les murs du pourtour. Quelques pans de murs et quelques parties du plafond sont tombés et ont formé des débris qui ajoutent le pittoresque au sublime. Il n'était pas jusqu'aux jets de lumière que laissaient pénétrer les brèches actuelles qui, en scintillant à travers ces ruines, ne vinssent apporter du prestige à cet ensemble merveilleux. L'effet était tel, que je ne pense pas qu'à l'époque même de sa première splendeur cet intérieur ait pu produire une plus puissante impression, car à l'effet imposant se joint le caractère quarante fois séculaire dont le temps a revêtu ces ruines. Et l'origine reculée de leur édification est un bien puissant attrait ajouté à leur beauté réelle.

» Cette multitude de colonnes, entre lesquellesdes allées passent en tous sens, me rappela involontairement, sous une forme grandiose, un effet qui m'avait maintes fois frappé en me promenant sous les nombreux bosquets de palmiers des bords du Nil. Leurs troncs élancés qui s*élèvent de toutes parts à des distances à peu près égales, nécessaires au développement des palmes, le sol nu et horizontal sur lequel on circule librement entre ces colonnes naturelles, l'épais feuillage qui forme le toit, et jusqu'à l'épanouissement du tronc dans sa partie supé-

rieure qui reproduit le chapiteau; tout cela me fut si bien représenté par Taspect de ce quinconce de colonnes, que je m'écriai : Voilà la source, Torigine de Tart égyptien. Oui, la civilisation qui créa ces monuments, cet art, ne vient ni de Tlnde, ni des bords du Gange, ni de TEthiopie. Elle est née sur le sol d'Egypte, la patrie par excellence du palmier

« Au sud des déserts, il existe d'autres nécropoles de pyramides près de Napata, à Kourou, à Zouma et à Tankassi, au-dessous de Meraoueh, non loin des bords du fleuve. La pyramide est un monument funèbre qui, appliqué dans certains cas à des souverains déifiés, devient naturellement une sorte de monument religieux:

voilà l'origine, le but de la pyramide Dévastation,

bouleversements, mort, telles sont les sensations que font naître ces ruines, dont les monuments les plus saillants sont des pyramides : fastueux tombeaux ne rappelant que la mort, seuleitient la mort qui survit; si l'on peut s'exprimer ainsi, aux agitations et aux splendeurs éphémères de la puissance humaine. Voyez quelle dérision du sorti Ces monuments, faits pour perpétuer le souvenir des personnages qui les élevèrent, ont conservé quoi? de muets entassements de pierres, et quelquefois un nom hiéroglyphique tout aussi muet et qui ne retrace que l'assemblage de quelques syllabes tout à fait inconrtues dans l'histoire. Voilà à quoi ont servi tant de pénibles travaux.

wDiodorenousdit que l'espritd'Ergamenès fut nourri de la littérature des Grecs; mais il est certaines remarques relatives à ces ruines qui semblent nous dire au contraire que ce sont les Grecs qui vinrent étudier la science en Ethiopie. Faut-il voir là encore le résultat des réticences connues des Grecs, par lesquelles ils ont voulu se donner l'initiative de laci vilisation du monde ? L'une de ces remar-

ques, c'est que sur les murs mêmes de ce sanctuaire de la science et de la religion, on voit des noms et des griffonnages grecs qui se trouvent mêlés aux noms éthiopiens et qui ne peuvent être que Tœuvre inexpérimentée des écoliers. On serait donc plutôt porté à reconnaître que ce sont les Grecs qui, après avoir puisé la science en Egypte, vinrent encore Tétudier chez les Ethiopiens. ( Voyage en Ethiopie),

» ... La nuit était complète ; j'avais le fleuve bleu à ma droite; à gauche la forêt sombre, pleine d'animaux féroces, et le lion ou les lions devant moi. Cependant je ne pouvais hésiter; il n'était pas possible de songer à passer la nuit dans l'endroit où je me trouvais; les hôtes sauvages du lieu m'eussent infailliblement surpris, soit en rôdant, soit en venant boire, soit en suivant ma piste. J'espérais d'ailleurs que les lions, après s'être désaltérés, abandonneraient le bord de l'eau et me livreraient ainsi passage.

» Après un certain temps de silence, les cris, les hurlements des autres animaux recommencèrent au loin dans la forêt, et de proche en proche se firent entendre de nouveau tout près de moi. Il fallait à tout prix atteindre la barque; je m'enhardis un peu en songeant qu'au besoin je pouvais me jeter dans le fleuve pour y trouver un refuge : c'était en cas d'attaque la seule chance de salut qui me restât, chance bien incertaine cependant, car tous ces animaux nagent mieux que l'homme; seulement je pouvais avoir pied plus loin que mes agresseurs et les combattre alors dans des conditions plus avantageuses; mais d'un bond aussi je pouvais être atteint sans m'y attendre. Gomme on le voit, j'étais réduit à prévoir des éventualités fort peu encourageantes.

» Tout en cheminant, j'arrivai à un endroit où la rive du fleuve était interceptée; une lisière de buissons et

d'arbres dont les branches tombaient dans l'eau couvraient les talus abrupts et se reliaient à la forêt; il fallait absolument abandonner le bord du fleuve, mon unique refuge. J'hésitais; le cri de là hyène, qui était sur mes talons, coupa court à mon hésitation, et je m'engageai sous le bois. Là, l'obscurité était complète; du côté du fleuve seulement j'apercevais des demi-jours scintiller entre les troncs d'arbres. Tout autour de moi c'était un étrange frémissement de la nature; je portais mes mains en avant de moi, pour ne pas me heurter aux mille obstacles qui m'enveloppaient. De temps à autre, je m'arrêtais pour prêter l'oreille, puis j'avançais de nouveau en tâtonnant.

» Tout à coup de vigoureux rugissements retentirent non loin de moi, une grande agitation se produisit sous la forêt, je me pressai involontairement contre les troncs d'arbres. Pourtant, ce tumulte sembla s'éloigner et décroître; ce ne devaient être que quelques animaux paisibles qui avaient fui épouvantés; mais mon espoir de l'éloignement du lion était évanoui; il était encore sur ma route obligée, où ses rugissements se renouvelaient de temps en temps. Néanmoins j'avançai encore jusqu'à ce que j'eusse rejoint le Nil.

» J'avais déjà entendu en Algérie lavoix de ce puissant animal, mais elle ne m'avait jamais semblé si terrible. Le fait est que, sans qu'elle parût coûter le moindre effort de poumons, cette voix remplissait l'espace de sons caverneux; elle semblait communiquer une commotion à tous les objets des alentours et avoir la même intensité dans le lointain que dans le voisinage.

» Lorsque les rugissements eurent cessé, j'attendis encore plus longtemps, espérant que cette fois les lions laisseraient enfin le passage libre; puis j'enlevai mes chaussures pour marcher plus silencieusement, et j'arrivai ainsi en vue de l'extrémité de l'eau qui interceptait

la traversée du bras du fleuve. Alors il me vint à Tidée que Teau ne devait plus être assez profonde pour m'y réfugier, et que je me trouvais à la merci de mes ennemis. Je m'arrêtai court, et, sans avancer plus loin, je me décidai à tenter de traverser le bras du fleuve; je m* y introduisis avec précaution, pour ne pas agiter Teau, et j'arrivai ainsi sur l'autre bbrd dans la presqu'île.

» Presque aussitôt, au bruit que firent mes premiers pas sur le sable, un animal que je ne pus qu'apercevoir se leva devant moi et entra précipitamment sous le couvert du bois ; au même moment, deux épouvantables rugissements, mêlés de grognements et d'affreux soupirs, retentirent dans cet endroit. La sonorité, la puissance du râle, étaient telles, qu'il semblait se produire à mon oreille. Je restai cloué à ma place par l'émotion, mes yeux plongeant en vain dans l'obscurité; mais des craquements de branches, le feuillage agité et bruyamment froissé sous l'impulsion de mouvements puissants et

désordonnés, faisaient conjecturer la scène terrifiante

qui se passait près de moi. A tout cela se mêlait je. ne sais qu^el sourd et horrible bruit rauque.

» Pourtant ma pensée reprit son cours, et mon premier mouvement fut de battre en retraite aussi silencieusement que possible; je reculai vers la rive que je venais de quitter.

» Evidemment, l'animal inconnu que j'avais fait fuir était tombé sous les griffes des lions en pénétrant dans le bois où ils étaient, selon toute apparence, en embuscade. Le sort de cette malheureuse bête, qui n'avait pas même eu le temps de jeter un cri, eût été probablement le mien sans cet incident » {Le Soudan).

Après ces quelques citations, nous ne saurions donner une plus exacte appréciation du mérite des ouvrages de M. Trémaux qu'en transcrivan.t le rapport qu'en fit

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