‹ Principes d'économie politique [microform]Chapitre 11 sur 64 · I.A NATURE · texte numérisé non relu

I.A NATURE

lia À «son tour rencontre une double limite : ""'r D’abo'rd la production agricole est lilè i-iUme.üs P~-

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réduire. Au contraire, I simples

à la matière des transformations qu son en gêne

et dont les lois phys'q^es ou chimiques

moins mystérieuses J"® j. j ^ ^vailler sons ses ordres

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Sans doute, il n’est peut-être pas une seule terre dont l’agriculteur ne pût, à la rigueur, accroître le rendement : seulement, passé un certain stage de l’industrie agricole, il ne peut le faire qu'au prix d’un travail qui va croissant, en sorte qu’il arrive un moment où l’effort à exercer pour forcer le rendement serait hors de proportion avec le résultat.

Soit un hectare de terre qui produit 15 hectolitres de blé, ce qui est à peu près la moyenne de la France. Supposons que ces 15 hectolitres de blé représentent 100 journées de travail ou 300 francsde frais. Eh bien 1 la loi du rendement non proportionnel (non proportionnel au travail) alTirme que pour faire produire à cette terre deux fois plus de blé, soit 30 hectolitres, il faudra dépenser plus de .2 journées de travail ou plus de 600 francs de frais 1 Pour doubler le produit, il faudra peut-être tripler, peut-être quadrupler, peut-être meme décupler le travail et les frais I

Elle est certainement confirmée par la pratique de tous les jours. Interrogez un agriculteur intelligent et demandezlui si sa terre ne pourrait pas produire plus que ce qu’elle

que rencontre l'industrie agricole lient à ce fait qu’elle opère sur des êtres vivants, pourquoi n’essaierail-elle pas de surmonter cet obstacle en se passant hardiment du concours que lui apportent les forces mystérieuses de la vie et en s’efforçant de fabriquer de toutes pièces les substances alimentaires, tout comme un industriel fabri<|ue les produits chimiques? — Nous savons en effet, que tous les tissus des êtres vivants, animaux ou végétaux, sont formés exclusivement d'oxygène, d'hydrogène, d'azotesurtout de carbone, et, pour une très petite part, de quelques sels miné, raux, tous éléments qui peuvent être considérés comme existant enquantité surabondante dans l’écorce terrestre et dans l'atmosphère. Le problème ne paraît donc pas insoluble théoriauement et les chimistes le considèrent comme à la veille d'être résolu. Certes, si l*un d’eux y réussit, il aura réalisé beaucoup plus que le Grand OEuvre rêvé par les alchimistes : il aura changé de fond en comble toutes les lois de Péco nomie politique. Car si jamais les alimenis pouvaient être manufacturés de toutes pièces dans des fabriques, alors VagricuUurê deviendrait inutile et, l'homme ne demandant plus à la terre que ce qu’il loi faut de place pour y poser sfjn pied et y bâtir son toit, il n'y aurait pas un hectare de terre qui nepQl nourrir une po[>uIjilion aussi dense que celle qui s’entasse dans nos grandes villes — Mais jusqu’à présent la loi onine vivum ex vivo n’a pu être tournée.

la nature.

donne? 11 vous répondra : « Assurément. La récolte de blé serait plus considérable si je voulais mettre plus d engrais, donner des labours plus profonds, purger le sol des moindres racines de chiendent, défoncer à bras d’hommes, au besoin repiquer chaque grain de semence à la main, ensuite protéger la moisson contre les insectes, contre les oiseaux, contre les herbes parasites. — El pourquoi ne le faites-vous pas? — Parce que je n’y trouverais pas mes frais : ce supplément de récolte coûleraitbeaucoup plus qu’il ne vaudrait. 11 y a donc dans la production d'une terre quelconqueun point d’équilibre qui marque la limite qu’on ne dépassera pas, non point qu’on ne pût la dépasser si on le voulait a tout prix, mais on ne le veut pas parce qu il n y a aucun

intérêt individuel ni social à le faire.

S'il pouvait en être autrement, c’est-à-dire si on pouvait augmenter indéliniment la production d’une superficie de terrain donné, à la seule condition d’augmenter proportionnellement le travail et les frais, les propriétaires, certes, ne manqueraient pas de le faire; au lieu d’étendre leur exploitation sur un domaine plus ou moins vaste, ils la concentreraient sur le plus petit espace de terrain possible: ce serait beaucoup plus commode. Mais en ce cas aussi la face du monde serait tout autre qu’elle n’est. Le simple fait que les choses ne se passent point ainsi et que l’on étend sans cesse la culture à des terrains moins fertiles ou moins bien situés, démontre suflisammenl que l’uu ne peut pas en pratique demander à un même terrain au delà d’un certain rendement (Voir au Livre 111, la nerUe foncière).

La loi du rendement non proportionnel n’est pas d’ailleurs spéciale, comme on le croyait, à l’industrie agricole ou extractive. C’est une loi générale de la production qu’on peut formuler ainsi : au delà d’un certain point tout accroissement de rendement exige un accroissement plus que proportionnel de force. C’est ainsi que pour porter la vitesse d’un navire de 20 nœuds à 25, donc pour l’augmenter de 1/4 seulement, il faut tripler la force du moteur.

j04 PRINCIPES d'économie POLITIQUE.

Les illusions qu’ont fait naître les machines.

Les forces naturelles captées par les machines font des prodiges sur lesquels l’habitude nous a blasés. Non seulement elles permettent d’exécuter le.s mêmes travaux qu autrefois dans des conditions de rapidité, de facilité, de précision stupéfiantes, mais surtout elles ont permis d’accomplir des travaux auxquels on n’aurait pu songer autrefois. Pour ne citer que deux exemples entre cent, le journalisme et les chemins de fer qui ont si profondément modifié toutes les conditions, non seulement économiques, mais polilique.s, intellectuelles et morales, de la vie moderne, sont l'un et l’autre des créations de la machine à vapeur ».

11 faut cependant se mettre en garde contre les espérances folles qu’ont fait surgir ces merveilles. On voit déjà l'homme presque libéré de la loi du travail pour le pain quotidien, ne travaillant plus que 3 ou 4 heures, par jour — un socialiste a même calculé 1 heure 20 minutes 1 — et néanmoins produisant plus de richesses qu’il n’en faut pour faire vivre

tout le genre humain dans l’abondance.

N’y a-t-il pas déjà en France, à celte heure, plus de 12 millions de chevaux-vapeur qui développent une force supérieure à celle de 120 millions d’hommes*? Or, comme

I Un numéro de journal, comme le Times on certains grands américains, avec les annonces, représente a peu près volume comme celui-ci, et même, les jours ou .1 y a un volume tout entier. En admettant que le journal lire a plaires, c’est donc l'équivalent de volumes comme ce^.-c.-

• Lmbien faudrait-il de copistes pour reproduire a la main relûmes dans dix heures, c'esl-k-dire dans le même ^

s'imprime? En suppos ni que chacun écrivit 10 pages par heure,

lirait plus de 300.000 copiâtes,

2 Le cheval-vapeur calculé à 7Ô kilogrammetres représente une force un peu supérieure à celle d'un cheval ordinaire -et comme la orced celui-ci est évaluée à 7 fois celle d’un homme, ou peut dire que la force

LA NATURE

c’est tout au plus s’il y a en France 8 à 10 millions d hommes en âge de fournir un travail productif, on peut dire que la force productive de chacun d’eux est multipliée par 12, ou si l’on préfère celle image plus pittoresque, que chaque travailleur français a désormais une douzaine d’esclaves a son service, ce qui devrait lui procurer une situation quasiéquivalente à celle des patriciens de Rome, c’est-à-dire lui permettre de cumuler les agréments de la richesse et ceux de l’oisiveté. Dès lors pourquoi, grâce à ce nouveau régime d’esclavage qui remplacera les antiques servitudes, pourquoi les hommes de demain ne pourraient-ils pas vivre de la vie noble des anciens, et comme les Grecs sur l’Agora ou les Romains au Forum, consacrer à la vie politique, aux délassements artistiques, aux exercices gymnastiques ou aux nobles spéculations de la pensée, les heures dérobées au travail matériel — avec celle différence que ce qui était alors le privilège d’un petit nombre deviendra le lot de tous!

Pour dissiper cette ivresse, surtout celle des socialistes qui exultent, on pourrait d’abord faire remarquer qu’il n est pas bien sûr qu’un semblable état social fût désirable. Sismondi, au commencement du xix" siècle, s’était montré sceptique et même inquiet à l’égard des bienfaits du machinisme et, quoique ce pessimisme lui ail été séyèrernenl reproché par tous les économistes et même l’ait fait taxer d’ignorant, il contenait une part de vérité. L’esclavage antique n’a pas été moins funeste aux maîtres qu’aux esclaves en faisant perdre à ceux-là l’habitude de l’effort et le goût du travail, et dès lors, il y aurait tout lieu de craindre que l’esclavage des forces naturelles ne produise pour les hom-

d’un cbeval-vapeur représente environ iO fois celle d’un homme. Mais comme cette force peut être continue, par exemple sur les navires à vapeur tandis que celle de l’homme ou du cheval ne peut dépasser « à lU heures par jour, on peut dire que le travail lourni par un cheval-vapeur dans une ma<'hine à feu continu représente 20 à 25 fois celle d un homme. Les maohlnpï de« nn niphn'c !:P int< qu’on construit auiminl'hui vont Jusqu’à 60.000 et 70.000 chevaux : c'est donc l’équivalent de plus d’un million et demi de rameurs !

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

mes du xx* siècle les mêmes effets désastreux. Il faudrait préalablement, en tout cas, leur créer un autre idéal que celui des citoyens romains : pane/n et circenses.

.Mais surtout, il suRU d’analyser ces chiffres fantastiques pour voir qu’il y a beaucoup à en rabattre. Sur cette armée de chevaux-vapeur, plus des trois quarts sont affectés uniquement au transport, sous forme de locomotives ou de bateaux à vapeur. Or. ceux-ci ont produit certainement une révolution considérable en reculant les limites que la distance imposait aux déplacements des individus, à l échange des produits et à la communication des idées, en portant au plus haut point la solidarité du genre humain et à ce point de vue ils rendent un service moral dont on ne saurait exagérer l’iraportaoce — mais on ne saurait dire précisément qu’ils multiplient les produits. Ils les multiplient pour le moment en les apportant des pays d'ovtremer, mais il est clair que c’est là une situation provisoire et qui tient simplement à ce que ces pays sont encore déserts et n’ont pas besoin de garder pour leur consommation tout ce qu ils produisent. , .

Même dansl’industrieet l’agriculture beaucoup de inachi-

nes n’ont d’autre résultat que d'accélérer le travail, mais non d’augmenter la quantité des produits. La machine à battre le blé, pas plus que la machine à casser le sucre n’ajoutent un atome a la somme de nos richesses : au contraire 1 car il V a toujours un peu de déchet. Beaucoup de machines et de forces ne sont employées, comme 1 a fait remarquer M. Leroy-Beaulieu, qu’a produire d'autres machines. Nous ne songeons pas a contester que les machines ne restent une magnifique application du principe hédoiiislique en ce sens qu’elles peuvent réduire quasi indéfiniment le travail pour lin résultat donné — quoiqu’on fait nous allons voir que la classe qu’elles touchent immédiatement, la classe ouvrière, ne semble pas, même à ce point de vue, en avoir beaucoup bénéficié — mais nous disons seulement qu elles n ont point augmenté la somme des produits autant qu’on le croit.

Les produits dont la multiplication pourrait apporter la

LA, NATURE

plus notable amélioration dans la condition des hommes, seraient les produits agricoles, car la première condition du bien-être matériel, c’est de se nourrir et s il se peut, de se bien nourrir. Or tel est précisément le domaine dans leque jusqu’à présent le machinisme s est le moins déve oppé. n’vVait en France (en 1905) pas même 200.000 che vauxvaVeur employés dans l’agriculture, soit moins de 2 p 0/0 du total l Ce lent développement du machinisme dans l industrie nourricière est-il dû seulement, comme on le croit a l’esprit routinier des populations agricoles ou ne serai t-il nas dû plutôt à la nature même de la production agricole? C’est cette dernière explication qui nous parait être la v rité. La terre'est le laboratoire de la vie et la vie a des lois de développement qui lui sont propros (voir ci-dessus,

Il v a aussi une industrie qui est d’une importance capitale au point de vue du bien-être : c’est la construction des maisons. Or, les machines ne s’appliquent guère a ce genre de production, si ce n’est dans des conditions exception-

qbIIcs*

C’est donc dans un domaine plus restreint qu on ne pense, — dans la fabrication seulement — que l’utilisation des forces naturelles a donné tout ce qu’on pouvait en attendre en fait d’abondance et de bon marché. On peut même dire qu’en cette partie elle adépassé la mesure puisqu elle aboutit à la surabondance et que, comme nous le verrons, elle force les grands industriels à s’entendre pour restreindre

leur production*.

1 L«s manufactures anglaises produisent assez de mètres de cotonn^^^^^

pour faire 120 fois le tour du globe terrestre (5 milliards de yards). Rien ne les empêcherait d’en fabriquer assez pour revetir V tout entier d’un fourreau de cotonnade, si seulement elles trouvaient à > irvendrel L’Jiî^e Baldwin à Philadelphie peut livrer 5 à 6 locomotives

^^Yes^^fabdiTues de montres sont arrivées à faire une montre en une serie innombrabl2 d opérations parcellaires dont la duree totale ne dépassé pas 2 heures 40 minutes, ce qui permet de ia vendre (en gros) au pn

Blupéiiaut de 2 fr. 75 1

108 principes d’économie politique.

Enfin on n’aperçoit nullement que le machinisme ait réduit la contribution de travail que doit fournir l’espèce humaine, pas même celle de la classe ouvrière, dans un pays quelconque. Stuart .Mill, il y a 68 ans, avait écrit celte parole mélancolique : « c’est une question de savoir si toutes les inventions mécaniques ont abrégé le labeur quotidien d'un être humain quelconque ». 11 est bien vrai que depuis qu’elles ont été prononcées la durée de la journée de travail a été bf'aucoup abrégée par tout pays seulement celle réduction n’est point due au machinisme mais tout au contraire à l’excès de durée dû au machinisme, lequel a fini par provoquer l’intervention du législateur, et surtout à ce que le raccourcissement de la journée de travail a été compensé par une intensification de travail — plus nerveuse que musculaire, il est vrai, mais qui n en use pas moins les forces, plus rapidement peut-être*.

On peut mettre aussi au compte des machines beaucoup des maux qui tourmentent nos sociétés modernes : crises, concentration de l’industrie et de la population dans des cités sordides, dans « les villes tentaculaires », et surtout le chômage. C’est ici la conséquence la plus remarquable de l'emploi des machines et celle qui pendant si longtemps a soulevé contre elles l’irritation des classes ouvrières. Elle vaut bien un chapitre spécial.

Si les machines portent préjndica à la classe ouvrière.

11 semble que si un cheval-vapeur fait le travail de lO hommes, chaque nouveau cheval-vapeur créé va permettre U un seul homme de faire le travail de 9 travailleurs et par

1 11 est tel métier qui porte 1.000 à 1.400 broches tournant à rai.son de 180 tours par seconde. L’ouvrier doit les suivre toutes de l’œil et doit conduire, aux Etats-Unis, jusqu’à 4 ou 5 de oes métiers 1

LÀ NATURE

conséquent, va condamner ceux-ci au chômage. Et comme cha^nT ces 9 hommes s’efforce de con^rver sa p aœ ü s’établira entre eux une surenchère au rabais qui avilira

^ EtTest parce que cette fatale conséquence a parjj évidente aux ouvriers qu’en mainte circonstance ils ont démoli fes machines comme récemment encore à Concarneau pour les machines à souder les boites de sardines.

Sont-ils complètement dans l’erreur? Les économistes

darqaes, plccupés de prouver qu’il ne ex.s er

dansSolre OTganisalion économique de contradiction entre l’intérêt social et les intérêts individuels, se sont évertués a driionteTque les machines donnent au contraire aux onvriers, plus de travail et plus de bien-être.

Voici les trois arguments classiques :

4 0 Ron marché. — Toute invention mécanique, diLon, a

oour*ésultat un abaissement dans le coûtée production et

conséquent dans les prix. En admettant même que le ^ainirp baisse l’ouvrier bénéficiera donc, en tant que con “TateSr de la baisse des prix dont il souffrira en tant

‘'“a ce'îfon'pe’ut répondre d'abord qu'il o'obliendi-a aucune ^ éirxn cî lA nroduit en question ne rentre pas dans sHonsommation. ce qui est fort possible. La fabrication de certaines dentelles à la mécanique a pu en abaisser le pn mais comme la pauvre femme qui les faisait n a pas l habitude de s’en parer, cela ne la dédommage en aucune façon.

En admettant même que le produit en question rentre dans la consommation du travailleur, il n y entrera sans doute que pour une part infime et la compensation sera dé- Hsoire L’oîivrière qui tricotait des bas et qui, par su le de l’invention d’une machine à tricoter, perd son sala re, ne i'oa consolera pas aisément par 1. perapecUved acheter deaormais ses bas à bon compte chez le marchand.

Pour que la compensation dont on dZ's

drait que le progrès mécanique se réalisât a la fois dans t^fesZ IranZ Je la frodueUan. de telle taçou que la

Gidb. — Éc. POL.

1 1 0 PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

baisse des prix qui en est la cooséquence fût générale et simultanée. En ce cas, oui! on pourrait dire qu’il importerait peu à l’ouvrier de toucher un salaire réduit de moitié, si toutes ses dépenses se trouvaient aussi réduites de moitié. Malheureusement nous avons constaté tout à l’heure que les découvertes mécaniques n’ont pas lieu dans toutes les branches de la production, mais seulement dans un petit nomtre d’entre elles, et qu’elles n’affectent que dans une faible I mesure les dépenses qui occupent la plus grande place dans

, le budget de l’ouvrier, à savoir la nourriture et le logement

j 2* Accroissement de production. — Toute invention mé-

4 canique, continue-t-on, par cela seul qu’elle amène une

■ I baisse des prix, doit provoquer une augmentation de débit

correspondante, et par conséquent elle finit toujours par rappeler les travailleurs qu’elle avait momentanément expul- ; sés. Au lieu de leur enlever de l’ouvrage, elle leur en crée.

{ Et les exemples à l’appui abondent : par suite de la multi-

plication des livres depuis l’invention de l’imprimerie, combien plus d’ouvriers typographes que de copistes au Moyen I Age‘I

I A cela on peut répondre d’abord que, quoique l’accrois-

sement du débit soit une conséquence fréquente de l’abaissement des prix, ce n’est pas vrai dans les cas suivants : —

I a) Toutes les fois qu’un produit ne répond qu’à un besoin

limité. L’exemple des cercueils est classique mais il est bien ! d’autres produits (blé, sel, parapluies, lunettes, instru-

ments) pour lesquels une baisse de prix n’augmenterait que

* Autre exemple plus précis. En Angleterre, en 1835, le nombre des ouvriers employés dans les filatures et manufactures de tissus de colon était de 220.000; il est aujourd’hui de plus de 700.000. Cependant c’est là surtout que les machines ont fait merveille.

D’ailleurs les machines ont créé une quantité d'industries tout à fait nouvelles (et parmi elles, la construction des machines elles-mêmes) qui ouvrent par conséquent au travail des débouchés nouveaux. La toute récente industrie des automobiles et cycles occupe en France 100.000 ouvriers.

I ’ faiblement la consommation et même, pour certains articles

' ' de luxe, il se pourrait qu’elle la diminuât. On peut même

dire que les marchandises pour lesquelles la consommation augmente exactement en raison inverse de la baisse du prix sont très rares. Croit-on que si le prix des chaussures diminue de moitié, on en usera deux fois de plus? — b) Toutes les fois qu’une industrie est solidaire d autres industries. C’est un cas très fréquent. La production des bouteilles et des tonneaux est limitée par celle du vin, et le prix des boul teilles et des tonneaux aura beau baisser, on n’en vendra

L pas davantage si on n’a pas plus de vin à y mettre. De même,

la production des ressorts de montres est limitée par celle des montres, la production des boulons par celle des ràils j ou des chaudières, celle des rails et chaudières est limitée à

son tour par d’autres causes indépendantes des prix, telles : que le développement des transports, la production mi-

! nière, etc.

: 9e plus, en admettant même une augmentation de con-

I sommation proportionnelle ou plus que proportionnelle à

l’abaissemenl des prix, encore faudra- t-il un temps plus ou l- moins long et peut-être même plusieurs générations avant

Ique cette évolution s’accomplisse. Il faut du temps pour que les prix anciens s’abaissent, d’autant plus que la résistance intéressée des fabricants et les habitudes acquises en ralentissent la chute; la concurrence finit bien par l emporter, mais des industries rivales ne s’établissent pas en un jour. Il faut plus de temps encore avant que rabaissement des prix ait fait pénétrer le produit dans ces nouvelles couches de la société qui ne changent pas en un jour leurs goûts et leurs besoins. Et pendant ce temps, que fera l’ouvrier qui est obligé de vivre au jour le jour? — pour ses petits-enfants peut-être il y aura compensation, mais non pas

pour lui. . ,

3“ Restitution du travail supprimé. — Tout emploi de

machine qui économise la main-d œuvre, dit-on enfin,

j; entraîne nécessairement un gain pour quelqu un, gain réa-

j lisé soit par le producteur sous forme d'accroissement de

xll, •• ■ ; - T--.- .

kv:?

H2 PRINCIPES D ÉCONOMIE POUTIQUE.

profit, s'il continue à vendre ses produits à l'aDcien prix, soit par le consommateur sous forme de diminution de dépenses si, ce qui est le plus vraisemblable, le prix du produit s’abaisse au niveau du nouveau coût de productiou. L’argent qui se trouve en moins dans la poche des ouvriers congédiés n’est donc pas perdu : il se retrouve dans la poche du fabricant ou dans celle des consommateurs. Or, que fera le fabricant de ses nouveaux profits ou le consommateur de ses nouvelles épargnes? Il les placera ou les dépensera : pas d’autre alternative. Donc, dans un cas comme dans l’autre, il faudra bien que cet argent aille encourager quelque industrie et développer la production, soit en achetant de nouveaux produits, soit en fournissant à la production de nouveaux capitaux.

En fin de compte donc, toute invention mécanique aurait pour résultat de rendre disponible, de «dégager », comme on dirait en termes de chimie, non seulement une certaine quantité de travail, mais aussi une certaine quantité de capital, et comme ces deux éléments ont une grande affinité l’un pour l’autre, et que même ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, ils finiront bien par se retrouver et se combiner.

C’est là surtout l’argumentation de Bastiat. Elle est vraie in abstracto : seulement il faut se demander où et quand se fera cette combinaison. Sera-ce dans dix ans, sera-ce à l’autre extrémité du monde? Peut-être les économies réalisées par le consommateur s’emploieront-elles à construire un canal à Panama ou un chemin de fer en Chine. Le capital une fois dégagé n’est pas en peine de trouver où se placer; il a des ailes, il peuts’envoler n’importe où. Le travailleur n’est pas aussi mobile : il n’est pas propre à n’importe quel emploi et ne peut aisément aller le chercher au bout du monde. Il finira cependant par se décider à un changement de métier. Mais il est probable qu’il y perdra une partie de ses capacités acquises et que par conséquent son salaire en sera réduit. En tout cas la crise sera longue et douloureuse. Et comme elle se renouvelle à chaque invention nouvelle, elle entretient le chômage à l’état chronique. Et cette population

LA NATURE. > '

flottante d’ouvriers sans travail, qui représentedeS à 10 p. 0/0

de la population occupée, pèse sur le marché et déprécie les

salaires en offrant ses bras à vil prix. ^ ^

Les ouvriers, victimes au moins temporaires de 1 expropriation causée par les machines, ne se plaignent donc pas tout à fait à tort*.

Faut-il donc — c’était le programme de Ruskin et de ses disciples — prêcher aux hommes l’abandon des machines à vapeur, le retour au travail manuel ou aux forces naturelles plus humaines, celles de l’eau et du vent ?

Non, car il n’y a rien ici de spécial aux machines. Tout progrès} économique, qu’il s’agisse d’invention mécanique ou de mode nouveau d’organisation du travail, ne peut avoh pour effet que de rendre inutile une certaine quantité de travail. Et étant donnée l’organisation de nos sociétés modernes fondée sur la division du travail, où chacun de nous vit d’un genre de travail déterminé, il est impossible que ce progrès, quel qu’il soit, ne rende pas inutile le travail de quelqu’un et ne lui enlève pas du même coup son gagne-pain.

Là est la contradiction fatale.

Tout au plus est-il permis d’espérer que la grande transformation économique et mécanique dont le xix* siècle a été

le témoin touche à son terme.

L’histoire nous montre en effet, dans l’évolution économi-

• Au reste ce n’est plus contre les machines que protestent aujourd hui les ouvriers, mais contre leur appropriation par les capitalistes. Ils admettent qu’elles n’auraient que des bienfaits, pour eux comme pour tous, si elles appartenaient à la Société, car en ce cas elles n’auraient d autre effet que de réduire la part de travail de chacun — mais non plus de

supprimer le pagne-paio de personne.

Kl, en allendant, ce qu*Us réclament, c’est qu en cas d invention nouvelle, personne ne soit renvoyé. Ainsi, en juillet 190S, le Congrès des allumettiers a adopté l’ordre du Jour suivant :

• Le Congrès, considérant que les bénéfices réalisés par les progrès dans le machinisme ne doivent pas seulement aniuer dans la caisse patronale, mais doivent aussi être affeclés à ramélioralion de la condition des Irava leurs, décide de s’opposer en principe à toute réduction nouvelle du persoDuel j».

tt-

114 PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

que de l’humanité, des périodes de transformation brusques suivies de longues périodes d’un état plus ou moins stationnaire : il est donc vraisemblable que la grande révolution économique de notre temps sera suivie d’un long temps de repos ou du moins de progrès très lents, semblable à la période de plusieurs milliers d’années qui l’a précédée. L’invention de la machine à vapeur a donné déjà, sans doute, à peu près tout ce qu’elle pouvait donner. On en inventera une autre plus parfaite, dit-on. Qu’en sait-on? et quand bien même cetle prévision se réaliserait, ilest vraisemblablequelasubstitution de cette machine innommée à la machine à vapeur ne produirait pas une révolution comparable à celle qui a substitué la machine à vapeur elle-même au métier à bras. Le réseau des télégraphes électriques et des chemins de fer est fait ou sera terminé d'ici à un demi-siècle dans le monde entier : voilà encore une transformation définitive et qui ne sera plus à faire. Admettons que l’on dirige des ballons : peut-on imaginer quô le transport par ballon ou par aéroplane des voyageurs et surtout des marchandises aura les mêmes conséquences économiques que le remplacement du roulage par les chemins de fer? Enfin l’espèce humaine, d’ici à peu de générations, va être casée dans ce qui reste de place à la surface de notre planète; il n’y aura plus de terres vacantes, et la révolution économique provoquée par la concurrence des pays neufs sur nos vieux marchés cessera aussi ‘ .

^ Stuart Mill, dans une page éloquente et souvent citée, a prophétisé que la baisse indéfinie des produits amènera un « étal stationnaire », dans lequel « on verni, en fin de tout, le fleuve de l'industrie humaine aboutir à une mer stagnante ».

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