L’ÉPARGNE
Les deux aspects de l’épargne.
Le mot éparqne sert à désigner dans notre langue deux catégories d’actes très différents et qui n’ont même aucun
rap|.orU0lre eux, quoique dans le langage courant et même
(tans les trailés d’économie politique ils soicul généralement
R On entend par épargne 1 art qui coûsiste a satis-
faire à ses besoins en consommant le moins possible, cestà-dire àtirer le meilleur parti des matières premières ou de l’argent qu’on a à sa disposition, à les économiser,^ qui est le vrai mot. C’est une application du prmcipe hedonislique qui consiste, comme nous le savons, a se procurer le (Maximum de satisfaction avec le minimum de sacrifices. Une habile ménagère saura faire cuire et apprêter son dîner avec deux fois moins de charbon et deux fois moins de beurre qu’une autre qui les gaspillera — et mieux que cela, elle saura, avec une moindre somme d argent, faire un menu plus nourrissant pour son mari et ses enflants. Ce n est pas seulement pour l’alimentation mais pour les besoins de Luut ordre que l’économie trouve sa place; un homme soipoeux conservera un habit à l’état de neuf trois fois plus longtemps que tel autre qui l’usera de suite. El tel avec un modeste budget arrive à se procurer autant de satisfactions ou même à mener aussi grande vie que tel autre qui a,
cotuuic OD dit, les mains percées.
Il ne faut pas croire que cette forme de l’épargne soit négligeable dans l’économie nationale. 11 est vrai que, considérée séparément, chacune de ces économies est peu de chose, mais répétée sur tous les actes de consommation, elles forment un total énorme et peuvent représenter une portion notable du revenu national. Le gaspillage des Américains dans leur consommation, même pour les classes ouvrières, est un fait bien connu. On prétend que c’est à elle qu'ils doivent en partie l’activité de leur production : c’est possible, mais c’est à elle aussi qu’ils doivent de ne recueillir de celte activité qu’une somme de bien-être très intérieure à celle que ferait supposer l’énormité de leurs salaires et de leurs revenus. El c’est au contraire grâce à une sage économie que des familles françaises peuvent vivre confortablement avec des revenus qui seraient la misère pour les Américains.
Ce n’est pas seulement pour la consommation familiale, mais aussi pour la consommation nationale que cette économie peut trouver à s’exercer. Beaucoup de peuples utilisent mal les ressources de leur territoire et peut-être le plus sûr avantage du système protectionniste, s’il était rationnellement établi, serait de faire l'éducation des pays à ce point de vue. Patten fait remarquer, par exemple, que le coton et le maïs, produits indigènes Ides États-Unis, pourraient remplacer avec avantage d’autres textiles ou céréales qu’ils font venir de l’étranger. Récemment un projet bizarre a surgi en Angleterre qui rentre dans le même ordre d’idées : on a pensé que l’on pourrait mieux utiliser la lumière du soleil que la nature a dispensé à l’Angleterre d’une façon très peu pratique, le jour étant trop long en été et trop court en hiver. Et d’autre part le jour civil, c'est-à-dire celui qui règle la vie et les affaires, s’adapte mal au jour solaire : il commence trop tard et finit trop tard aussi, ce qui entraîne une consommation de lumière artificielle qui, totalisée pour les. Iles Britanniques, représente une dépense considérable. Il s’agirait donc de faire varier l’horloge officielle par une loi {Day Liqht Saving Bill, loi
l’éparone. 661
pour économiser la lumière du jour) de façon qu’à partir du mois d’avril elle marquât 8 h. 20 quand le soleil ne marque encore que 7 heures et obligeât ainsi tous ceux qui sont de service à se mettre au travail. Naturellement on aurait fini la journée 1 h. 20 plus tôt, et précisément à cause de cela on n’aurait pas besoin d’allumer le gaz.
L’économie est un art véritable et qui, comme tous les arts, a besoin d’être appris. Ce serait un grand bienfait, une grande source de richesses, si elle était bien enseignée et particulièrement à celles qui ont plus spécialement la tâche de lappliquer, aux femmes. L' enseignertie.nl ménager , commei on l’appelle, prend aujourd’hui une très grande extension, surtout en Allemagne. A Berlin et dans d’autres villes il y a des écoles qui donnent un enseignement théorique et pratique, avec cuisines à la place de laboratoires*. 11 y a même en Allemagne et en Suisse un enseignement ambulant, avec cuisines ambulantes aussi qui vont, comme les roulottes des saltimbanques, de village en village.
i 2. — L’épargne se prend aussi dans un autre sens. Ce n’est plus comme tout à l’heure, la consommation économisée,c‘esl la consommation différée. L’homme, au lieu de satisfaire ses besoins présents, songe à ses besoins futurs et, comme le dit très bien la locution populaire, il « met quelque chose de côté » pour le lendemain ou pour sa vieillesse ou pour ses enfants. Ce n’est plus simplement l’économie c’est la ■prévoyance. *
L’épargne dans le langage ordinaire, et même dans le langage des économistes, est généralement associée au placement, c’est-à-dire à l’emploi productif de l’épargne. Mais ce soni là deux actes tout à fait indépendants, et qu’il faut étudier séparément, car l’épargne trouve en elle-même son propre but et se suffit a elle-même. Pourvoir aux besoins futurs est déjà un acte économique assez important.
< « J'y ai entendu une leçon sur la préparation des haricots vraiment intéressante et d une logique scientifique rigoureuse »I Ce témoignage impressionnant est de M“>« Moll- Weiss, L'enseignement ménager en Allemagne (publications du Musée Social, 1905).
ggj principes d’économie politiqub.
L’éDargne a été longtemps préconisée par les économistes oomt'T fa seule soufca de 1. fort.jae et eomn, le seul moven de salut pour la classe ouvrière. , * •
”7u couUire l’opluiou publique s’est assez peu sympathique à l’épargne; et même des espr supérieurs, 'comme' Montesquieu psr exemple, ont pu écrire : « Si les riches ne dépensent pas beaucoup les pau
vpGS mouronl do f&iiD ». , •
On sera peut-être tenté de concilier ces deux “
disant que c’est aux pauvresà ^
penser? Mais noua croyons qu au point de vne social c est
nlutôt l’inverse qui devrait être la règle.
En ce qui concerne les
quoi qu’en pense Montesquieu, aux ouvriers qu a eux-memes nui n’en ont guère besoin. Voici pourquoi.
D’abord si l’épargne se complète par le est la règle générale, nous allons voir tout a l heure (p. 672) que le rifhe qui épargne ne fait que transférer à d’autres parmi lesquels précisément les travailleurs - sa faculté de
consocnrnalioo. ^
Mais même si le riche nedonnait pas a son argent un emploi productif, s’il le IhésaurUail dans le sens le plus étroit do ce mot - hypothèse, qui n’est plus d’ailleursque bien rarement réalisée* - alors même, s’il porte préjudice a luimême ou aux siens, il ne porte du moins préjudice a personne autre. Ces pièces de monnaie qu’il enfouit en terre ou daus son coffre-fort, que sont-elles en effet? Chacune d elles, nous le savons, doit être considérée comine «« ^on ^ui donne droit à son possesseur de prelever sur I enseinble des richesses existantes une certaine part (voir p. -b9)-Jdr r ^ Phomme qui épargne ne fait rien de plus que de déclarer
I ^ ’ qu’il renonce pour le moment à exercer son droit et a préle-
I ?er sa^t. tL bien 1 libre à lui : il ne fait tort a personne.
A Harnaeon il noua le dit lui-mème, plaçait son argent, et aa fanjeiise
J,eU.TéVxi; enfoui, d». »» i«di« 1“'“
«on pour prêter à gros iolérêt l’argent qu elle eontenail.
l’épauonk.
Fia part qu’il aurait pu consommer et qu’il abandonne sera consommée par d’autres, voilà tout* I
L’ulilité sociale de l’épargne consiste à former, par la réunion des épargnes privées, une masse de capital disponible où les entreprises nouvelles pourront venir puiser au fur et à mesure de leurs besoins — utilité qui est donc la même pour la Société que pour les individus : pourvoir aux besoins futurs. Si la France a pu tenir honorablement son rangde grande puissance industrielle, à côté de pays supérieurs par leurpopulation, leur activité, leur outillage, c’est surtout à sa puissance d’épargne qu’elle le doit ••
Puisque l’épargne est utile au pays, elle est donc un de-
* Ce qui rend l'avarice justement mépri.sable au point de vue moral c’est qu’en dérobant Targent à la circulation, l'avare se dérobe lui-méme à toute fonction sociale et vit nécessairement en égoïste. Mais au point (le vue purement économique, un Harpagon est un personnage tout à fait inoiïensif.
La thésaurisation ne serait susceptible decauserquelque préjudice à la Société que dans le cas où, s'exerçant sur des objets non susceptibles d'être conservés, elle aurait pour conséquence une vériiable destruction de richesses; comme, par exemple, cet avare de la fable de Florian, qui conservait des pommes jusqu'à ce qu'elles fussent pourries et,
Lorsque quelqu'une se gâtait En soupirant 11 la mangeait I
Pourtant, dira-t-on, si les riches se mettaient à épargner tous leurs revenus, si, par esprit de pénitence, üss'astreignaientà vivre de pain et d'eau, que deviendraient l'industrie et le commerce?
En ce cas, sans doute, la production des articles destinés à la consommation des classes riches cesserait, faute de demandes, mais la production des denrées nécessaires à la consommation du peuple continuerait; et comme cette production servirait désormais d'unique débouché pour tous les placements des riches, elle recevrail de ce chef un puissant stimulant : il est d>>Qc probable que ces denrées deviendraient plus abondantes et baisseraient de prix.
2 Le chancelier de l'Empire Allemand, .M. deBuIow, disait au Reichstag (nov. 1908) non sans quelque exagération flatteuse : « La France doit sa richesse à son sol béni, à l’activité et à l'ingéniosité de sea habitants, mais encore plus à son admirable esprit d’économie, à cette force d’épargne qui distingue chaque Français, chaque Française. La France est devenue le banquier du monde. Ce que la France gagne de moins que nous par la production, elle le compense par l'épargne ».
principes d'économie poutique.
SÆj
voir pour ceux qui peuveot la faire, c’est-à-dire pour les riches les rentiers. C’est à eux qu’il incombe d épargner, parce que ce sont eux seulement qui peuvent le faire sans laisser en souffrance aucun besoin légitime. Ils sont ou du moins ils devraient être — dans l'ancienne et forte acception
de ce mot — « les économes » de la Société.
Au reste, même en ce qui concerne les riches, nous ne prétendons pas que l'épargne doive constituer leur unique ni même leur principal devoir. l’our eux aussi il y a des dépenses qui constituent un devoir social plus pressant que l’épargne, tel celles pour les œuvres philanthropiques, esthétiques" scientifiques, etc. S’ils ne les font pas c est Étatou les villes qui devront s'en charger, mais elles ne le pourront que par le moyen d’impôts qui grèveront tout le monde.
Mais en ce qui concerne les pauvres, et c est surtout a ceux-ci qu’on prêche l’épargne, les économistes et moralistes ont peut-être un peu dépassé la mesure. Nous ne dirons pas que pour eux elle est trop sou vent impossible a pratiquer, car l’épargne est toujours possible, même pour le p us pauvre • l’élasticilô des besoins de l’homme est merveilleuse et, de même qu’ils sont indéfiniment extensibles, ils sont aussi indéfiniment compressibles. Un homme qui n aurait pour revenu qu’une livre de pain par jour pourrait peut-être s habituer à ne manger qu’un jour sur deux et par conséquent en épargner la moitié. D’ailleurs, nous avons vu que les
classes ouvrières trouvaient le moyen de dépenser lamentablement des milliards de francs en petits verres d eau-devie et en pipes de tabac; or, il est certain qu elles pourraient les épargner si elles le voulaient et quelles feraient
beaucoup mieux de le faire.
Si néanmoins nous pensons que les conseils d épargne donnés avec tant de morgue aux pauvres ne sont pas toujours justifiés, c’est parce que toutes les fois que l épargne est prélevée sur le nécessaire ou même sur les besoins égilimes de l’homme, elle est plutôt funeste qu I es ab-
s irde de sacrifier le présent à l’avenir toutes les fois que le sacrifice du présent est de nature à compromettre l avenu .
l’épargne. 665
Toute dépense privée ou publique qui a pour résultat un développement physique ou intellectuel de l’homme, doit être approuvée sans hésiter, non seulement comme bonne en soi, mais comme préférât le même à l’epargne.Qae\ meilleur emploi l’homme pourrait-il faire de la richesse que de fortifier sa santé ou de développer son intelligence? Sans doute les consommations d’eau-de-vie et apéritifs doivent être déconseillées, mais l’argent si mal employé à cet objet trouverait chez le boucher, l’épicier, le bonnetier, un emploi plus utile peut-être qu’à la caisse d’épargne, car il faut bien remarquer que les dépenses de l’alcoolique sont prises moins sur le superflu que sur le nécessaire. Une alimentation fortifiante, de bons vêtements, un logement salubre, un mobilier confortable, des soins médicaux et hygiéniques plus fréquents, des livres instructifs, des promenades ou même des voyages, certains sports, des concerts, etc., sont des dépenses non seulement permises, mais recommandables. On peut môme dire qu’elles constituent moins une dépense qu’un placement et le meilleur de tous, puisqu’elles augmentent la valeur de l’homme et sa productivité.
Si l’épargne, sous la forme individuelle et bourgeoise, n’est pas très en honneur dans les milieux ouvriers, elle tend au contraire à se (févelopper sous forme de contributions aux syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuels, caisses de chômage, etc. Et cette épargne, collective dans son but comme dans son organisation, donne plus de résultats que l’épargne individuelle pour des sacrifices moindres. Elle tend à créer un fonds impersonnel, mais au service de tous, véritable mainmorte laïque. Elle fait appel à la solidarité autant qu’à l’intérêt individuel.
Nous dirons donc, comme conclusion, que l’épargne est un luxe — si bizarre que paraisse l’accouplement de ces deux mots — qui n’est guère accessible qu’aux sociétés riches et, dans ces sociétés mêmes, qu’à ceux-là qui ont le superflu, c’est-à-dire au petit nombre.
Aussi bien la statistique nous apprend que les pays qui créent des épargnes en ce monde sont assez rares, et que
même chez ceux-là l’épargne représente rarement plus de I /6 du revenu national *.
pargne sous forme de thésaurisation*. Lest meme, avec le travail et la division du travail, un des rares actes économiques qui soit préhumain et dont on puisse dire en toute
exactitude qu’il est « naturel ».
Et néanmoins il ne faudrait pas croire que 1 épargne se fasse d’elle-même etspontanéraent! Il faut au contraire, pour qu’elle se réalise, un ensemble de conditions assez dimciles
à remplir : . . . l i :
1® il faut d’abord, comme condition subjective chez celui
qui épargne, une certaine dose de prévoyance, c est-à-dire de cette faculté particulière qui consiste à ressentir un besoin futur comme s’il était présent. L’homme qui veut éparcrner met en balance deux besoins, un besoin auquel
il doit refuser satisfaction, par exemple, la faim qui le
pj.0§se et un besoin futur auquel il voudrait assurer satis-
faction, par exemple, le désir d’avoir du pain pour ses vieux iours. D’une part il se trouve retenu par la pensée du sacnlice plus ou moins considérable qu’il devra s’infliger, mais d autre nart il se trouve sollicité par l’avantage plus ou moins considérable qu’il attend de l’épargne. Sa volonté oscdle entre ces deux forces antagonistes, et suivant que 1 une des deux sera la plus puissante, elle se déterminera dans un sens ou dans l’autre». Remarquez que le besoin présent est une
ent être évaluée.^ les épargnes sur un revenu total de 30 milme. 8 à 9 milliards sur un revenu
■ 1 C'est à celle prop nnnuellfts de la France liards; et pour TAnglel
chez les plantes l’épargne, sous forme de réserves accu m.ilées pour les besoins de l'avenir, est un phénomène très freq^nt.
3 Nous avons déjà signalé ce conflit a propos du travail, p. 12J.
L’ÉrAHONB.
réalité — nous le sentons corporellement, — tandis que le besoin à venir n’est qu’une pure abstraction : nous ne le sentons que par l'imaginatioD. 11 faut donc des habitudes d’esprit, des dispositions morales qui nous aient familiarisés avec l’abstraction, et elles ne peuvent être le fait que d’un état de civilisation déjà avancé.
Nos occupations, surtout dans nos sociétés modernes, notre éducation, nous forcent à nous préoccuper sans cesse de l’avenir. Savants cherchant à pénétrer les secrets des temps futurs, politiques soucieux du lendemain, hommes d’affaires lancés dans les spéculations, simples commerçants préoccupés des échéances de la fin du mois et de l’inventaire de la fin d’année, tous à notre insu, quoique à uu degré plus ou moins élevé, nous sommes familiarisés avec cet inconnu et nous le faisons entrer en ligne de compte. Mais c’est là un effort intellectuel inaccessible au sauvage qui n’a conscience que du besoin qui le presse et qui, suivant l’expression célèbre de Montesquieu, coupe l’arbre au pied pour avoir le fruit — difficile même à ceux de nos concitoyens dont la condition sociale et les habitudes mentales se rapprochent de celles des hommes primitifs et qui, comme eux, vivent au jour le jour. Sauvages, enfants, indigents, vagabonds, tous sont également, et pour les mêmes raisons, imprévoyants*.
2® Il faut aussi que le travail soit assez productif pour laisser un excédent sur les nécessités de la vie, car s’il est imprudent de sacrifier les besoins à venir aux besoins présents, il serait insensé, à l’inverse, de sacrifier le présent à l’avenir. Se réduire à mourir de faim présentement dans la crainte de mourir de faim l’année prochaine ou dans dix ans, ce serait une conduite digne d’Harpagon et c’est préci-
' Voyei Bagebot, Eoonomio Scudieg. — Thu growth of capital.
Comme exemple curieux d'imprévoyance on peut citer ces sauvages de 1 Orénoque qui, dit-on, vendent facilement leurs hamacs le matin mais pas le soirl et tout au moins ces noirs du Sénégal qui vendent leur mil à {'.centimes le kilo avaut la récolle et 3 centimes apres (Deherme, VA frit^ue Occidentale),
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
sèment un des caractères qui ont le plus contribué à rendre l’avarice ridicule et méprisable. Nous venons de voir (p. 665) qu’il serait contraire à l’intérêt social aussi bien qu’à l’intérêt individuel d’imposer de trop grands sacrifices à la consommation présente au profit de la consommation différée.
Or pour l’homme qui n’a que le nécessaire il n’y a pas d’excédent; l’épargne pour lui constitue donc une opération très douloureuse et même dangereuse : elle entraîne l'amputation d’un besoin essentiel.
Pour l’homme qui dispose au contraire d’une quantité de richesses surabondantes, l’épargne n’est plus un sacrifice méritoire* : elle peut même devenir une nécessité, car au bout du compte les facultés de consommation de tout homme sont limitées, fussent celles d’un Gargantua. Nos besoins et même nos désirs ont un terme et la nature l’a marqué elle-même en y mettant la satiété (voir ci-dessus, p. 47).
3“ Il faut encore, comme condition objective, une certaine qualité dans la chose épargnée, celle de pouvoir être con~ servée. Or, c’est là une propriété qui, dans l’état de nature, est assez rare. 11 n'est qu’un petit nombre d’objets de consommation dont la consommation puisse être différée sans inconvénient et sans entraîner la détérioration ou même la perle totale de la chose. Souvent les choses se détruisent aussi vite, quand on n’en fait point usage et qu'on les met de côté, que lorsqu’on s’en sert. Les meubles et étoffes se fanent; le linge se coupe et jaunit dans l’armoire; le fer se
* Les économistes s’appliquent à mettre en lumière le sacriÛce imposé par répargne, Vabstinence (comme I*appelait Senior qui y voyait la cause créatrice du capital), et à exagérer ses vertus et ses mérites. Les socialistesau contraire raillentcetle prétendue abstinence et ces privations du capitaliste et c’est contre elles que Lassalle décoche ses Oèches les plus aiguës, H ne faut voir là des deux côtés qu’une thèse tendancieuse pour légitimer ou, en sens contraire, pour discréditer l'appropriation du capital. En réalité, tous deux ont raison par un côté, car le sacrifice imposé par l'épargne est susceptible de passer par tous les degrés, depuis rinfini jusqu’à zéro.
ik
L*ÉPAR6NB. 669
rouille ; les denrées alimentaires se gâtent ou sont dévorées par les insectes: le vin lui-même, après avoir gagné, finit par perdre. Et quoique le blé soit une des richesses qui se conservent le mieux et qu’il doive certainement à celle propriété la place si importante qu’il occupe entre toutes — lui-même ne peut se conserver au delà de quelques années sans de grands soins.
En fait, l’épargne n’a eu qu’un emploi très restreint, faute d’objet convenable, jusqu’au jour où l’on a employé la monnaie ou du moins les métaux précieux comme accumulateurs de la valeur. Alors seulement l’épargne a été créée, contenant en puissance tous les merveilleux développements qu’elle a pris depuis. L’or et l’argent sont, comme nous l’avons vu, à peu près les seuls corps qui soient inaltérables : il est vrai qu’ils ne sont pas eux-mêmes des objets de consommation, mais peu importe, puisqu’ils sont à toute époque échangeables contre ces objets. Dès lors, celui qui veut épargner, au lieu de chercher à conserver des objets périssables, les échange contre de la monnaie, met cette monnaie en lieu sûr et au bout d’un temps, aussi long qu’on voudra, lui ou ses arrière-petits-enfants n’auront qu’à échanger cette monnaie contre la richesse qu’ils choisiront. Quand on découvre aujourd’hui quelque trésor enseveli depuis des siècles, c’est une consommation di{]érée pendant tout ce temps qui se réalise enfin au profil de l'heureux découvreur.
Depuis que le crédit et ses organes ont été inventés, l’épargne a trouvé un mode de réalisation plus merveilleux encore que la monnaie. Voici un individu qui dispose d’une richesse de 1.000 francs, sous une forme quelconque, qu’il pourrait consommer : il préfère ajourner sa consommation. Il déclare donc ne pas vouloir user présentement de son droit de consommation et se fait inscrire en quelque sorte sur le Grand-Livre de la Société pour une valeur de 1.000 francs. Et après un laps de temps quelconque, lui ou ses arrière-neveux auront le droit de retirer de la masse des richesses qui exislerontà ce jour, non plus certes celles qu’il
y avait laissées et qui out été depuis longtemps consommées par d’autres, mais leur équivalent.
4® Enfin, pour réaliser et faciliter l’épargne, il faut encore des inslruments, des institutions, — ne fût-ce qu’un grenier pour conserver le blé, un cellier pour le vin, une tirelire pour la monnaie. C’est ce qui va faire l’objet du chapitre suivant*.
Le placement.
Si nous étudions le placement dans le chapitre de l’épargne, c’est parce que ces deux actes, quoique toujours associés en fait, sont, par leur nature, essentiellement différents.
11 est vrai que le placement suppose l’épargne comme condition préalable, car nous ne pouvons placer que ce que nous avons économisé et de là vient la solidarité que le public et même les économistes établissent entre ces deux faits. Mais inversement l'épargne n’implique pas le placement. Épargner c’est s’abstenir présentement de consommer; c’estune consommation ajournée ;c’ est mettrede côté, comme on dit, en vue d’un besoin ultérieur; c’est « garder une poire pour la soif v>. Placer, eui contraire, c’est « faire valoir » son
’ N'y a-t-il pas encore une aulre condition importante que nousaurioDs omise? — Ne faut-il pas, pour que Tépargne soit possible, que rangent ou le capital rapporte un certain intérêt*t
C*est ce qu'enseignent généralement les traités d'économie politique, mais à tort, croyons nous. L'existence d*un certain intérêt est indi.'^pensable pour le placement, comme nous le dirons tout à l'heure, mais non pour l'épargne proprement dite ; celle-ci trouve en elle-méme, c'est àdire dans la prévision des besoins futurs et des imprévus auxquels elle est destinée à pourvoir, sa raison suffisante. Etau contraire on peut prétendre sans paradoxe que si le placement d'intérêt devenait par hypothèse impossible, Tépargne, la tb< saurisation, bien loin d'ètre anéantie, serait extrêmement stimulée,^ car Je même individu qui aujourd'hui se contente d’épargner 100.000 francs, par exemple, parce qu’il compte vivre suffi.snmment et indéfiniment avec 3 ou 4 000 francs de revenu, du jour qu'il lui faudra vivre non sur le revenu, mais sur le fonds lui-même, sera bien plus intéressé à grossir ce fonds le plus possible.
l’épargne.
capital, c'est-à-dire c’est renoocer à son pouvoir de consommation pour le transférer à d’autres, lesquels utiliseront ce pouvoir de consommation par quelque mode productif (généralement en le transmettant sous forme de salaires à des ouvriers). Par conséquent, le placement n’est pas un acte de consommation, mais au contraire un acte de production.
Le placement autrefois ne se faisait guère qu’en achat de terres. Il était difficile sous forme de capitaux, et même presque impossible, pour deux raisons :
1* Faute de moyens de placement. A une époque où le prêt à intérêt était prohibé, ou du moins ne pouvait se faire que d’une façon détournée, où les principaux emprunteurs, qui sont les grandes sociétés par actions et les Étals modernes, n’existaient pas encore, où même les maisons à louer n’étaient guère en usage, chacun ayant la sienne — on n’aurait su où placer son argent. 11 n’y avait guère que la thésaurisation. Tel est encore le cas aujourd’hui dans les pays d’Orient et pour les deux mêmes raisons : manque de sécurité et réprobation de l’usure*.
2® De plus, une autre condition non moins essentielle faisait défeut, la sécurité, qui, en garantissant le prêteur contre les brigandages du dedans, les invasions du dehors, les confiscations des gouvernants eux-mêmes ou la mauvaise foi d’un débiteur puissant — peut seule le déterminer à se défaire de ses économies et à les livrer à la consommation productive sur la foi certaine d’une restitution.
Aujourd’hui ce double obstacle a été supprimé. D’une part, la sécurité politique dans tout pays civilisé est suffisante — bien que la sécurité morale, c’est-à-dire celle qui résulte de la fidélité à tenir ses engagements, n’ait pas fait
' En 1907, le gouverneur de l’Égypte, lord Cromer. dans son rapport, citait ce fait d'un cheik de village, qui, ayant acheté une propriété pour 25.000 livres sterling (630.000 fr.) comptant, reparaissait une demi-heure après la signature du contrat, suiri d'une file de mulets qui portaient sur leurs dot cette somme qu’il venait de déterrer de son jardin.
PRINCIPES d'économie POLlt’IQOE.
peut-être de grands progrès. D’autre part, notre époque offre à ceux qui veulent faire des placements mille ressources inconnues à nos pères. En 1815. on ne comptait que 5 valeurs cotées à la Boursede Paris ; en 1 869 on en comptait déjà 402 • on en compte aujourd’hui plus de mille, sans compter des 'centaines d’autres cotées dans les départements ou dans les Bourses de l’étranger. Toutes les entreprises industrielles ou financières sous forme de sociétés par actions, les opérations agricoles ou foncières par l’interm^ iiaire des sociétés de Crédit foncier, et surtout les emprunts continuels des États par l’émission de titres de rente, offrent de nos iours des facilités sans nombre aux personnes qui désirent placer leur argent Toutes leur offrent en perspective un intérêt plus ou moins élevé, le plus souvent aussi de véritables primes sous la forme de remboursements supérieurs à la somme prêtée, et même, dans les cas autorises par la loi, des lots d’une valeur de lOO.OUO et jusqu a 500 000 francs ce qui. entre parenthèses, constitue un appat d une moralité fort douteuse. Peut-être même pourrail-on trouver que ces placements sont rop abondants! car ils facilitent trop ce mode d’existence qui consiste a vivre en rentier et dont il ne faudrait pourtant pas abuser, bien que nous l’avons justifié dans une certaine mesure (p. 386). Si les gen n’avaient pas tant d’occasions pour placer leur argent i s seraient contraints, ou tout au moins stimules, à le taire valoir eux-mêmes en se faisant industriels, commerçants ou
agriculteurs.
1 Dans le Bulletin de flnslilul Internalional de Slalislique, M Neymark
Drésenle périodiquement le compte des valeurs mobilières existant dans
fe monde En 1910, le montant total était de 815 comme le chiffre des émissions nouvelles varie ««‘re ^5 et 20 milliar par an, le total approchera bientôt des l-O-O milliards ^ Toutefois M. Neymark fail remarquer que certaines valeurs étant cotees sur plusieurs Bourses, il y a des doubles emplois qu il faut déduire. Restent néanmoins environ 700 milliards, dont 150 environ apparlieonent a 1 Angleterre, un peu plus de 100 milliards à la France, et a peu près autant a
l’Allemagne.
l'éparonb.
En tout cas, de là vient l'extraordinaire pullulement des petits capitalistes. La terre, là même où elle est la plus morcelée, ne se prête pas à une division aussi ténue que ceHedes placements en capitaux. Rien que pour la renlisur 1 Étal français, on évalue le nombre de ceux qui possèdent un titre de rente, gros ou petit, à plus de 2 millions».
L utilité du placement, au point de vue de la production, est d ailleurs incontestable : c’est le placement qui fournit à toutes les grandes entreprises les capitaux dont elles ont besoin et, sans lui, jamais elles n’auraient pu se constituer.
Au point de vue social, le placement doit même être considéré comme un mode d'emploi de la richesse plus altruiste que la thésaurisation ou la dépense, car la première a toujours, et la seconde le plus souvent, un caractère égoïste, tandis que celui qui place que fait-il? Au lieu d’employer son argent à satisfaire ses besoins présents ou à venir, il les transfère à d’autres pour que ceux-ci les consomment reproductivemeot. Sans doute, le capitaliste n’agit point ainsi par esprit de philanthropie : il poursuit un profit, mais quoique son altruisme soit inconscient, les résultats sont les mêmes que s’il était voulu. Comme le dit très bien Stuart Mill:«On est utile aux travailleurs, non par larichessequ’on consomme soi-méme, mais seulement par la richesse qu’on ne consomme pas soi-méme* ». Supposons qu’il emploie son épargne à souscrire des actions ou obligations émises* par une
• Rapport de M. Mougeot à la Chambre aur le budget de 1907 — 2 075.000 porteurs de titres de rente eiaclement.
Les porteurs d'actions ou obligations nominatives du Crédit foncier sont au nombre de 278.000, ceux des six Compagnies de chemins de fer de 560.0OÜ : et ces nombres doivent être plus que doublés avec les titre.s an porteur. Les actions de la Banque de France elle-même sont rénarlies entre ^8.000 titulaires.
* N’oublions pas toutefois les remarques failes aur l imporUnce sociale du rûle du coosoimnateur, p. 635.
* Je parle de titres souscrits au moirent de l•émissioo, parce que si noua supposions que le fiire est acheté à îa Bourse, en ce cas il n’y aurait qu’un simple transfert : notre capitaliste se trouverait simplement suhtliluë h celui qui naguère était propriétaire de ce titre. Et loutefoit
Gide. — Ec. Pot, jt
g'j'l PRINCIPES D^ÉCONOMIK POLITIQUE.
Compagnie de mines ou de chemins de fer. 11 remet à la Compagnie la valeur de ces litres en argent. El que fera celle-ci de cet argent? Le serrera-t-elle dans son coffre-fort? Assurément non, car si elle avait eu cette intention, elle se serait bien gardée de l’emprunter : elle va s’en servir pour creuser de nouveaux puits, construire de nouvelles lignes, acheter du charbon, des rails, des traverses, soit surtout pour payer ses employés et ouvriers et en embaucher de nouveaux. Or il en sera de même de tout autre cas de placement que l’on voudra imaginer.
Cependant le préjugé hostile au thésauriseur existe même
contre celui qui place son argent. On s’imagine que l’homme qui serre des litres de rente ou des valeurs mobilières quelconques dans son portefeuille, thésaurise réellement, c’est-à-dire retire de l’argent de la circulation, et on ne vo’it pas que, au contraire, son argent court le monde, faisant aller le commerce et faisant travailler des ouvriers sur d’autres terres et sous d’autres deux, peut-être des Chinois sur le chemin de fer Transsibérien, ou des Cafres
dans les mines du Transvaal.
U est vrai que c’est précisément là ce qui peut justUier
dans une certaine mesure le préjugé populaire, car ce capital qui va faire vivre des ouvriers exotiques ne pourra pas faire vivre les ouvriers du voisinage. Le placement est très souvent une forme d’absentéisme des capitaux, mais si ce placement est intelligent, il est certain qu’il finira par ramener dans le pays, sous forme do profits et dividendes, plus de valeurs qu’il n’en a fait sortir (voir ci-dessus,
même en ce cas, le placement suppose généralement un emploi producüf, cTü ?aut remarquer que le capiUliste qui a vendu son titre sent bien forcé de chercher un emploi à l’argent qu’il a reçu en f ^ange ; et il est même probable que s’il a vendu son titre, c’est précisément parce qu il avait en vue quelque autre emploi plus avantageux.