NOTIONS
Nous appelons biens tout ce qui est reconnu propre à satisfaire les besoins de Thomme. Il est permis en ce sens de dire : « Si l'homme ne peut ni créer ni anéantir la substance des choses, et si leur forme ne dépend qu'en partie de son travail, c'est pourtant son génie, et la faculté qu il possède de discerner les moyens et le but, qui leur communiquent la qualité de biens (1). »
L'idée de biens est donc essentiellement relative ; chaque variation de nos besoins et de nos vues déplace les limites et les proportions de ce domaine (2). La plante du tabac a existé de tout temps ; mais elle n'est devenue un bien qu'à partir du moment où l'on a connu le moyen et éprouvé le besoin de priser, de fumer, etc. Cette qualité de 6ien, acquise par le tabac, devint le point de départ, non-seulement d'une branche importante de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, mais encore de plusieurs branches accessoires, telles que la fabrication de tabatières, de pipes, ainsi que de grands jevenus publics, etc.
De mêffie les carrières de SolenhofNi ou singulièrement vu
2 NOTIONS FONDAMfiMTALBS.
grandir leur qualité de biens depuis la découverte de la lithographie, le caoutchouc à peu près depuis 1825, la gutla-percha depuis 1844. D'autre patt, lés Ial(âman6(3), lesphiUres, les amulettes ont perdu leur qualité de biens lorsque s*est perdue la foi dans leur efficacité. Si, par une évolution subite, la somme totale du revenu venait à être également distribuée entre tous les hommes, les diamants perdraient de leur valeur, car ils la doivent principalement à la vanité, au besoin de briller plus que les autres ; la bière, le tabac, etc., augmenteraient au contraire de prix, parce que le nombre de ceux auxquels ils servent se serait grandement accru.
Eu général, les progrès de la civilisation ont pour effet constant d'accroître la masse des biens, parce qu'ils augmentent les besoins et les connaissances des hommes. L'idéal serait atteint, si tous les hommes, n'éprouvant que des besoins légitimes, les ressentaient dans lëUr plénitude, et pouvaient percevoir clairement et posséder librement les moyens de les satisfaire.
(1) Hufeland^ Neue Grundlegung der Staatswirthschaflskunst^ 1807, 1, p. 47; livre d'une grande valeur, surtout en ce qui concerne les doctrines générales.
(2) Un Arabe, ayant participé aU pillage d'une caravane^ s'empara d'une caisse de perles II prit celles-ci pour du riz, les donna à bouillir â H femme, et comme elles ne cuisaient pas, il les jeta (Niebxûir, Beschreibung von Arabien, p. 383). Ammien Marcellin raconte une anecdote tout à Fait semblable (XXll). — V. aussi Strabon, VIII, p. 381.
(3) Aussitôt qu'on aura renoncé en Perse au préjugé qui attache à la vue journalière d'une turquoise la vertu de détendre d\i mauvais œil {Ch. Ritter, Erdkunde, VIII, p. 327), celle pierre précieuse ne pourra que descendre considérablement sur Téchelle des biens.
Plus lés besoins des hommes sont nombreux, plus leurs hcultes varient, et moins ëhacuo est en état de se pl^o^urer lui-
NOTIONS FONDAMBNTALBS. I
même tout ce qui lui est nécessaire. Telle est la base naturelle de Véchange{i). Si tous les hiéns em{)funtehtleur caractère k une destination humaine, la possibilité de l'échange doit étendre considérablement l'aptitude des choses k devenir des bienêt qu'il nous suffise de songer aui instrutéentS produits par le itiécanicien, qui ne peuvent être utilisés que parTastronome, sans que celui-ci soit en état de les fabriquer lui-même (Hufeland). — Nous appelons commerce h série des relations développées par des services mutuels : «un réseau vivant de rapports que le besoin et le service lient et dénouent constamment (Hermann). » Tdus les biens ne peuvent faire l'objet du commêrte, qui repose sur une satisfaction à charge de retour. La jouissance de la plupart des biens personnels (bon estomac, etc.) ne peut pas être transmise; beaucoup d'autres s'obtiennent d'ordinaire sans retour aucun, par exemple le plaisir que cause la vertu, ou Tagrément que procure la vue d'une personne douée des avantages extérieurs (2). Notre science ne traite que des biens qui sont susceptibles de, commerce ou qui du moins peuvent lui profiter, c'est-à-dire des biens économiques (3). Règle générale : à mesure que la civilisation s*étend, un nombre de plus eu plus considérable de biens participe à cette qualité (4). On ne saurait considérer ce changement comme un progrès, que si Ton obtient quelque chose de mieux qu'auparavant, par suite de la spécialité d'occupation et d'une plus grande division du travail (§48). Quand un petit vagabond exige un salaire de l'étranger auquel il indique le chemin, nous pouvons le tancer, mais personne ne sera choqué de le Voir se former pour devenir un guide et vivre de cette profession.
(1) Ad, Smiîh envisajue la possibUHéde rechange comme on ées)iiriii« cipaux caractères qui distinguent l'homme de ranimai (Wealth of na-^ lions, 4776, 1, ch. ii). V. pourtant Busch (Geldumlauf, 1780, 1, g 29), &Vir Véchange chez les animaux.
(2) Les tableaux vivants^ led modèles académiq[ues, M.^ nh 9é laissent pas voir gratuitement.
4 NOTIONS FONDAHENTILES.
(3) Suivant Bash'af (Harmonies économiques^ 1850)^ Féconoraie politique a pour domaine tout effort susceptible de satisfaire^ à charge de retour^ les besoins d^Ine personne autre que celle qui Ta accompli. L'acte ordinaire delà respiration ne lui appartient donc pas, maisil en est autrement du plongeur qui se fait payer, etc. — On a qualifié cette exclusion d'étroitesse et de matérialisme. « Cependant personne ne blâme récrivain qui traite de la tactique de limiter ses observations aux choses militaires ; on ne lui reproche pas non plus de vouloir ainsi prêcher la guerre éternelle. » (Senior,) ~- S lorch (1815), au contraire, a consacré un chapitre particulier â Tétude des biens intérieurs (santé, savoir, moralité, religion, etc.). V. encore Gtoja (Nuovo prospetto délie science economiche, 1815, VIII) ; BUlau (Handbuch der Slaatswirtschaflhslehre, 1835).
(4) Cette remarque a déjà été faite par Aristote (Polit., I, p. 6).
Tous les biens économiques se divisent en trois classes :
A. Personnes ou services personnels. Il répugne à toute idée supérieure de Thumanité d'envisager la personne tout entière uniquement conaœe un instrument destiné à servir aux besoins d'âutrui. Gela se réalise néanmoins partout où existe l'esclavage, et sous la forme la plus sauvage chez les cannibales. Nous ne saurions parlerici que de certains services ou de certaines facultés de l'individu, ou bien de l'ensemble des services -employés pour un temps limité (1).
B. Choses, immobilières aussi bien que mobilières (2).
G. Relations personnelles ou réelles. Elles peuvent parfois être évaluées aussi exactement que les biens matériels {res incorporâtes jiu droit romain ). Que l'on songe, par exemple, à la clientèle attachée, quoique librement et par suite d'un avantage propre, mais pourtant assez fidèlement, à certaines localités, et pour laquelle les débitants payent quelquefois des loyers si élevés dans les théâtres, dans les gares des cheminsde fer, dans les clubs (3). Quand un journal est aliéné, Tacquéreur n'achète souvent pas autre chose que les relations établies avec les collaborateurs, les abonnés, etc. Une impor-
NOTIONS PONDÀMBlfTÀLBft* ft
tante raison sociale puise de la valeur dans la confiance qu'elle inspire, et qui épargne à tous ceux qui traitent avec elle beaucoup de soucis et d'embarras (4). Tel chef peut rendre d'éminents services avec une armée qu'il a contribué à former lui-même, tandis qu'avec d'autres troupes, ou comme transfuge chez un autre peuple, il ne saurait être employé avec succès (5).
(1) Beaucoup d*auteurs se refusent à voir dans les services personsels et daus Taptitude à rendre ces services des éléments* de la richesse: y. Kaufmann ( Untersuchungen im Gebiete der polit. ŒkoDomîey 1830, II, livr. V^)\ mais les raisons qu'ils donnent prouvent seulement que cette classe de biens a beaucoup de caractères particuliers. C'est ainsi que Malthuê (Princ. of polit. Econ., 1820, ch. i, sect. i) objecte qu'ils ne peuvent pas être inventoriés et évalués ; mais les biens matériels peuvent- ils élre complètement inventoriés, et toutes les par* ties de la fortune publique peuvent-elles élre évaluées? — Rau (Lehrbuch der polit. OEkon., 1826,1, $ 46, A) rappeUeentre autres que l'aptitude personnelle à certains services s'éteint avec la personne •lle-méme, et que les services individuels ne peuvent pas être emmagasinés, etc. Nous renverrons simplement à notre définition des biens économiques, qui s'applique aussi bien aux services de rhomme, qu'aux aptitudes qui leur servent de base et qui sont susceptibles d'échange. Ceux qui ne partagent pas cette opinion sont hors d'état d'expliquer parfaitement les phénomènes du commerce entre les hommes.— Il est essentiel, il est vrai, surtout pour les services personnels, afin de les marquer du caractère de biensy quMls soient reconnus utiles, Jenny Lind ou un médecin célèbre, jetés par le naufrage sur las côtes de l'Amérique du Nord, ne seraient-ils pas plus riches, une fois qu'on les aurait reconnus» qu'un mendiant aveugle, leur compagnon de voyage?— Comp. encore Storch (Cours, II, et son livre : Considérations sur la nature du revenu national).
(2) Ad. Minier (Nothwendigkeit einer theolog. Grundlageder Staatswîssenschaft,1819, p. 48) compare les personnes, en tant qu'elles servent^ à des choses , et les choses, en tant qu'on doit les maintenir dans leur individualité, à des personnes. Chez un gentilhomme de cam- Peigne, par exemple, les enfants sont traités comme des personnes, et la domesticité est envisagée plutôt comme une chose ; on reconnaît une certaine personnalité aux terres, mais non aiix instruments de labour.
(3) Le droit de vendre des rafraîchissements au jardin du Palais-Royal est, dit-on, affermé à raison de 38,000 fr. par an.
(4) Voir des exemples cités par Herrnann (Staatswirthschaft; Unter-
• NimeM 90KDÀIf€li7ALM.
snrii^^gw). im, p» <B «tsyW.); 9mp^iVi (^«1»^, i^r^c^v* fur Sii(.
^p4 Naf. QEk., V, p. 5?). -r- Qu'oç songe à la maison J. M. Farina! — D'importantes raisons commerciales, niême sans capital propre, s'affermaient à Athènes à très-haut prix, d'après Demostk, (Pro Fhorm.)
(i) Bm nelftltiuis qui eiilé?ent à Puq ce qQ'eile» Fap^orient à V%uiH QPl l^ifij^ leur Y^ilçur pour la fortune priv^, mais non pas pour la forr tune publique. Â cette classe appartiennent les créances sur les personnes ou ,Ies choses, les clientèles forcées de toute nature, par exemple : les soixante places 4'agent8 de change A Paris , dont chacune vaut plus d'un million de francs, ou les privilèges de navigation sur l'Elbe à Magdebourg, qui se payaient, au commencement de ce siècle, 10,000 thalers (Krug. Àbriss der St. OËkonomie, p. 62J.
VALBrB.
|!f ous nopimons vialei^r le degré ë'utilité qui élèvç un objeU cfuelconque au rang des biens (i).
Envisagé au point de vue de celui qui veut s'en servir directement (point de vue, sans contredit, leplu§ ancien), le bien apparaît comme valeur en mage; celle-ci se présenta, suivant la destination qu'elle reçoit, comme valeur de production ou de JQUissance. Sous cette dernière forme, elle peut être utilisée ou comammée. D'après la diversité des emplois qu'on peut lui doiinep, le bien «emporte une valeur de matière, de forme eu 4e lieu (2).
J^a Y^leiir en usage des ?>t>p$ est <i*autant plus élevée, qufifeçi besoins auxquels ils répondent sont plus nombreux, plus généralement ressentis et plus pressants, et que la satisfaction qu'ils procurent est p)us complète, plus certaine, plus durable, plus facile et plus agréable (3)* On parvient rareipent à exprimer avee* une précision numérique les rapports qui existent entre la valeur en usage de plusieurs biens (4). Ainsi Ton peut calculer la puissance nutritive de diverses si^bs^apces, mais pon leur goût, l'attrait qu'exerce leur aspect, etc. S'il se produit un nouveau bien qui donne satisfaction aux mêmes besoins d'une manière plus
MOTIONS milDAHUTÀLBë. >
e^nplète quVn autre, celui-d» quoiqu'il i>'ttt éprouvé aueuu ehaflgeroojit, perd d'ordinaine de valouc, surtout si la nouv^u produit peut être multiplié à valonlé ; c'est ce qui a 6u lieu pour le pastel, vis-à^via de riudigo. Lee objets qui eausteut en quaur tité supérieure aux besoias ue coaserveat kui pleiue valeur en usage que jusqu'à la limite du besoin ; au delh, ^& sont l'élé» ment d'une valeUB future qui peut uailre de raugmpulatioa du besaia f mais ils n'ont pas de vateus propre p^r la consomma? tien présente (5). Le meilleur livre, tiré à un beaucoup trop grand nombre d'exemplaires, fournit, en partie, des maculatnres.
(i) Notie langue dés^QO au Bioyen du même terme Futilité ell^*méme, et aussi les objets utiles (les valeurs). On devrait cependant faire une distinclîon notidble entre la valeur en usage, et Vutilitéf et la valeur en échange et la faculté échangeable. Y. Knies (Revue des scien* ces politiques de Tubingue, 1855, p. 4SI).
(S) Â cette division correspondent les occupations de k producti#n brute, de l'industrie et du commerce. Knies (Ib., p. 4G6j.
(3) Genovesi (Ëconomia civile, 1769, II, p. 1, 7). L. Say. (De U ri-cliesse individuelle e| de la richesse publique, 1827, p. .10) mesure la taleur des biens d'après le degré d'iocommedité qu'entraîne kur prt« vatioD.
(4) Ua essai général a néanmoias été fait en ce sens par FritdlanéiF (Théorie des Werthes. Dorpatt, 18!$l).
(5) Priedlandêr (p. Sd).
I^a valeur en échange d*uu 6ien, ou la faculté qu'il possède d'éti» échangé contre d'autres biens, dérive naturellement 46 la valeur en usage, mais elle ne lui est nullement parallèle (1). Il est beaucoup de biens, môme les plus indispensables, qui ne sont pas susc^tibles d*échapge, par exemple : la lumière et la chaleur du soleil, Tair, la mer ouverte, etc. D'autres biens manquent de valeur en échange, parce qu'ils existent en quantité surabondante et peuvent être acquis par chacun sans compensation et saus peine; tels sont: l'eau.potable d^fts la
8 IVOTIONB FONDAMENTÀLBS.
plupart des contrées, la glace en hiver, le bois dans quelques forêts vierges, etc. (2). « La valeur en échange ne; dépend pas de la richesse de la production, mais de la difflcnlté ou de la facilité qu'elle présente »(RicsHrdo). — Pour acquérir une valeur en échange, il faut qa'uu bien d'une valeur en usage reconnue (3) puisse être possédé exclusivement, et qu'il soit susceptible d'acquisition; il faut aussi que cette acquisition soit recherchée à canse de la difficnlté d'obtenir cùbien d'une autre manière (4).
(1) L'intermédiaire ne peHt donner de valeur en échange à un Mea qu^antant que celui-ci possède de la valeur en usage pour le dernier acquéreur. Aussi Storch appdle-t-il la valeur en usage valeur directe, et la valeur en édiange valeur indirecte.
(â} A Ravenne, une citerne possédait plus de valeur en échangé qu'une vigne, Martial (III, p. 56). A Paris, Peau transportée avec peine coûte â peu près 5 fr. le kilolitre. Citons aussi la neige et la glace en été, vendues 1 grano la livre dans ks villes principales du midi de l'Europe.
(3) G^est pour cela que Ad, MUller donne à la valeur en usage le nom de valeur individuelle, et à la valeur en échange celui de valeur sociale* Une valeur en usage qui n'est appréciée que par ttne seule personne s'appelle valeur d'affection ; elle ue peut influer sur la valeur en échange que quand celui qui éprouve ce sentiment n'est pas en même temps possesseur de l'objet. INons cboisiroiia pour exemple ua papier couvert de notes intelligibles seulement pour celui qui les a tracées.
(4) La distinction importante entre la valeur en usage et la valeur en échange n'avait pas écliappé à Arist&te (Polit., I, p. 9), ni parmi les modernes, à Locke (1691, Works, éd. in-fol., II, p. 16, 20 et suiv.). Les physiocrales parlent fort souvent de valeur usuelle et vénale^ et Dupont (Physiocratie, p. cxvui) établit sur cette base la différence entre Wanset richesses.^ Ad. Smith (W. of Nat., I, ch. iv) admet également la distinction entre les value in use et in exchange, sans apporter ensuite une grande attention à la première. Il n'a eu sous ce rapport, parmi ses cgmpalrioles,.que trop de successeurs à vues incomplètes, à ce point que Bicardo, par ex«iple (Principles, 1817, ch. xxviii), demande tout simplement: « Que peut-il y avoir de commun entre la valeur en échange et la faculté d'habiller et de nourrir? » (Comp. par contre le chap xix). Tel libre- échangiste ne trouverait rien à redire si un peuple voulait abandonner sa culture de froment, etc., pour s'adonner exclusivement à la fabrication de la dentelle, à supposer que
NOTIONS I^NDAMEIfTALSS. 9
celle-ci eût am valeur eu échange supérieure. Les deux aspects de l'idée de la valeur ont par contre été examinés avec profondeur par Bufeland (Neue Grundiegung, I ^ p. 118 et suîv.) ; Lotz (Revision éer Grundbegriffe, 1811, 1, p. 31 et suiv.) ; S^orcfc (Cours, I); Rau (Lehrbudi, I^§ 56et suîv.); Thomas (Théorie des Yerkelirs, I, p. 11); Basiiat (Harmonies économiques); ^Tnie;, etc. La définition deBastiat: La valeur (et il n^entend sous ce mot que la valeur en échange] y est le rapport de deux services échangés (V. Wirth Grundzûge der N. OEkon0miey 4856) est doublement fautive, à cause de l'équivoque qui régne dans le terme sm'vice et de Terreur qui découle de Tidée que le travail nécessaire pour la productiotf d'un objet en détermine seul la vtlear en échange (V. plus bas^ §$ 47, 107, 110, ISO, et Knies^ loc. c«t.,p. 644).
Rau a distingué, le premier, la valeur abstraite et la valeur concrète (Lehrbuclil, §61). La valeur abstraite, ou la valeur à*e$pècey repQse sur le rapport existant entre tout un genre de biens et les besoins des hommes en général. Ainsi le hêtre a, comme combustible, une valeur d'espèce supérieure à celle du sapin. Par contre, la valeur concrète, ou quantitative, est la valeur que présente une certaine quantité d'une espèce de biens, pour une certaine personne, pour un Etat, etc., dans des circonstances données; elle dépend donc du rapport entre le besoin et l'approvisionnement, etc. Ainsi, l'or trouvé par Robin- . sou n'avait pour lui aucune valeur concrète; il en est ainsi aux exemplaires doubles à' Îiïïq bibliothèque particulière, etc*
Les socialistes ont récemment insisté sur la « contradiction » qui existerait outre la valeur en usage et la valeur en échange{l ). ' « Une livre d'or, dit-on, a une valeur en échange bien supérieure à celle d'une livre de fer ; et cependant la valeur en usage d'une livre de fer est infiniment plus grande. » Je le nie. Le fer a, sans coatredit, en usage^ une valeur d'espèce de beaucoup supérieure à celle de Tor : en d'autres termes, le besoin du fer est beaucoup plus pressant et plus général ^que celui de *
for. Par contre, une livre d'or donne gaiisfection à une somme ^e be^ia de ce ipétal, da beaucoup plus grande qu'une livre de fer en ce qui concerne le besoin du fer. Tel cultivateur ^m ploie annuellement 100 livres de fer, taudis que durant toute sa vie il n'emploiera qu'une fraction d'once d'or sous la forme dç
. deux aUianc$s. Mais ces deux uUi^n^^ lui impert^pt autant qu'un outil de fer d'un volume mille foii plus considérable. Supposons qu'un peuple emploie, par an, 20 (juintaux d'or et 500,000 quintaux de feiv; chaque quintal répondrji ici 1 7;. là | Tri^ du besoin général ; admettons en outre com»« possible la fixation précise de la valeur à*espèce des deux métaux, et que celle du fer soit décuple de celle de l'or, chaque livre d'or n'en aura pas moins vingt-cinq mille fois autaiit de valeur concrète que chaque livre de fer, et tel est à peu près le rapport actuel de leur valeur en échange. On ne pourrait parler d'une seH* tradiction entre la valeur en nsage et la valeur en Hhangê que si la masse existante du bien dont on peut se passer plus facilement n'était pas estimée rdativemeat plus bas que la masse existante d'un bien indispensable. Mais ce sera rarement te cas» ainsi que le montre par exemple chaque r8nchérissen)sot du blé, car on préfère payer beaucoup plus cher les moyens de suW sistance, que d'en retrancher une partie. Avec les progrès de rintelligence économique, chaque peuple apprend il mieux mettre en rapport la valeur en usage et la valeui> en échange.
On s'est surtout étonné de voir que le produit exigu d'une mauvaise récolte obtienne une valeur en ééhangê à peu près équivalente et môme supérieure à celle du produit beaucoup plus considérable des bonnes années, qui fournissent par conséquent plus de substance nutritive ; mais la valeur eu mag* de chaque mesure de blé, si on l'envisage d*une manière toncrête^ est plus grande dans un cas que dans l'antre. On ne saurait envisager la valeur en usage comme une qualité inhérente
' uniquement aux objets eux-ii>émes ; elle résulte d» rapport de
NOTIONS F6MD4MBNTALES. 1]
ces qualités avec les besoins de Thiamme. Il en résulte donc, comme conséquence régulière , qu'en présence d'un besoin constant, la diminution de Tapprovisionnement entraine une augmentation de valeur spécifique.
Plus une organisation économique est grossière, et notamment plus chaque économie domestique se meut dans Tisole-r naent, et plus la valeur eu usuage l'emporte sur la valeur eu échange, la valenr concrète sur la valeur abstraite, ce qui rend aussi plus difficile l'évaluation objective de la richesse (2).
(i) Proudhon (Système des contradictions économiques, 1846, ch. ii). Entre autres faits qui montrent combien la valeur en échange remporte dans Tesprit de tous sur la valeur en usage, bornons-nous à rappeler que dans le commerce celui qu^on nomme acheteur, c'est-à-dire celui qui possède la marchandise courante (Fardent], occupe souvent, vis-àvis de celui qu'on appelle le vendeur, la position du patron vis-à-vîs du client.
(2) V. Hildebrand (OEkonomie der Gegenwart und Zukunft, 1848, I, p. 316); Knies. En France la récolle du froment s*est élevée : En 1817, à48millionsd'bect.ayanlMQevaleurde2,04Qmillîonsd6fr. En 1818, à 53 — 1,442 -r
En 1819, à 64 - 1,170 -
Cordier (Mémoire sur Tagriculture de la Flandre française). Le problème est facile à résoudre , quand on se rappelle qu'une hausse sur U valeur échangeable du blé, comme celle de 1817, équivaut à la diminution de la valeur échangeable de l'argent et de tous les biens dont le prix en numéraire n'a pas augmenté. Mais personne ne saurait méconnaître que dans les temps de grande disette on éprouve moins la nécessité d'acquérir de« vêlements, du mobilier ou des objets de luxe ; paf conséquent, les provisions de ces divers biens perdent de leur valeur en usage et réciproquement. Si la compagnie hollandaise des Indes Orientales êl arracher en 1652 une grande partie des plants d'épices (Saolfeld^ Gaschichte des holUndischen Colonialwesens, p .272) , si depuis il est arrivé qu'on ait brûlé aux Indes de grandes masses d'épîces (Huysers^ Beschryving der Oostindischen Etablissementen, 1789; p. 22), et si de pareils procédés ont été également mis en œuvre pour le tabac américain (Douglass, Summary, 11^ p. 372), ces spéculations d'agiotage, destinée^ à faire monter la valeur en échange de la partie conservée, au delà d^ ce qu'aurait valu la totalité, ne peuvent, même au cas le plus favorable, réussir que pour^une période très-courte.
19 htmOM FONDAMENTALES.
FORTVIIB.
La fortune [Vawir) est la somme de tous les biens économiques possédés par une personne physique ou juridique. On distingue donc celle des particuliers, des corporations, des communes, de TEtat, de la nation, du monde. Pour établir le total de la fortune nationale, il faut naturellement défalquer le montant des créances des étrangers, sans s'inquiéter de celles que les indigènes ont à réclamer les uns vis-à-vis des autres.
(1) Storch (Considérations sur la nature du revenu national, 1824, p. 8) définit la fortune : une source transmissible et permanente de revenus, dont le possesseur est dispensé de travail; aussi n'admet-il pas Texpression fortune nationale.
On a beaucoup discuté pour savoir si Tévaluation de la fortune doit être basée sur la valeur en usage ou sur la valeur en échange(l). Celle-ci n'importe évidemment qu'autant qu'il s'agit de la possibilité de disposer de certaines parties de la fortune d' autrui, moyennant l'abandon de nos propres biens. Ce point est naturellement de la plus haute importance pour la fortune privée^ qui ne peut d'ordinaire s'isoler, et qui a continuellement besoin de recourir à l'échange. Si quelques-unes des fractions qui la composent (des terres, par exemple, faisant partie d'un fidéicommis) ne peuvent pas entrer dans le commerce, on a néanmoins l'habitude d'évaluer leur rendement d'après leur valeur en échange. — Il en est tout autrement pour la fortune nationale. Celle-là possède évidemment plus d'indépendance ; elle a beaucoup moins besoin que la fortune privée de recourir à l'échange. Chez les nations les plus grandes et les plus avancées, le commerce extérieur n'équivaut qu'à
une fraction assez faible du commerce intérieur (2). Une évaluation basée sur la valeur en échange, quelque intéressante qu'elle puisse être pour connaître la répartition de la fortune parmi les diverses classes et les diverses individualités de la nation, ne nous initierait point d'une manière complète à la connaissance absolue de la fortune nationale. Cela s'applique d'autant plus à la richesse du monde entier.
En estimant la fortune nationale ou universelle d'après le total de la valeur en échange des portions qui la composent, on négligerait des éléments d'une haute importance : par exemple, les ports, les fleuves navigables et tant d'autres relations fécondes pour l'économie publique, bien que dépourvues de valeur en échange ; il en est de même des voies perfectionnées de toute sorte, dont la j^aleur économique peut être de beaucoup supérieure à la valeur eu échange des titres qui les représentent, des frais de production, etc. L'accroissement de la valeur en échange d'une partie quelconque de la fortune nationale ne contribue réellement à enrichir la nation qu'autant qu'il repose sur le développement (en quantité ou en qualité) de ^ l'utilité usuelle. Si un tremblement de terre faisait subitement disparaître la plupart de nos sources, et donnait par conséquent une valeur en échange au reste de l'eau potable, un nouvel objet viendrait se ranger dans la catégorie des biens échangeables, et les possesseurs des sources obtiendraient la faculté de disposer d'une portion plus large de la richesse nationale, aux dépens du reste de la population ; mais TAUemagne entière serait appauvrie. Quant à la valeur en échange de la fortune nationale allemande, elle ne s'étendrait pas; caries autres biens auraient perdu à l'égard de l'eau tout ce que celle-ci aurait gagné à leur égard. Mais que l'on découvre une nouvelle source d'eau minérale dont l'utilité supérieure devienne la matière d'une valeur en échange : la richesse nationale aura effectivement augmenté, sous le double rapport de la valeur en
usage et de U valeur eu échange ; et aucun autre biefi antérieur n'aura perdu de sa puissance d'échange. Le Zoliverein a importé^ en moyenne, 689,000 quintaux de café de 1840 à 1849^ 844,000 quintaux de 1 845 à 1 848, et 852,000 quintaux de 1 849 k 1850iLe prix moyen du quintal dépassait de 9 thalers, dans la première péjriode, et d'au moins 5 thalers, dans la dernière, celui de la seconde période ; il en résulte que la somme de la valeur en échange dépassait de 3 millions et demi à peu près, dans la première, et d*au moins 4 millions de thalers, dans la dernière période, celle de la seconde. Persoune ne contestera cependant qu'en passant de la première période à la seconde on n*ait fait un progrès, ni qu'on ait rétrogradé ensuite (3).
(i) V. surtout lord Lauderdale (Inquiry into the nature and orîgin of public Weallh, 1804, ch. ii), et Storch (Considérations sur la nature du revenu halionnl, 1824, p. 25).
(2) Suivant Moreau de Jonhès (Lé commerce au dîî*fteuvîéthe sièclft, I, p. 414 et suif.), les Étals Unis imporlent de l'étranger 9,6, la France 6,0, la Grande-Bretagne 5,8 pour 100 de la consommation annuelle; d'autre part, ces pays exportent 10^4, 6,2 et 9,8 pour 100 de leur production annuelle. D*aprés d'autres données {/. B. Say), le commercé extérieur delà France ne s'élèverait qu'A 6pour 100, voire même à %t pour 100 du commerce intérieur. Les communications, récemment amé< liorées, augmentent l'importance relative du commerce exlérieor.
(5) La valeur en échange n'est pas une propriété inhérente aux biens, mais seulement un rapport de ces biens avec d'autres. Il est donc ab* surde d'imaginer la baisse ou la hausse de toutes les valeurs en échange. Si le bien A perd en faculté de s'échanger contre le bien B, il faut que le bien B gagne dans la même proportion, et réciproquement. 11 ne faut pas nous laisser induire en erreur par l'intervention de rargent^ c'est-à-dire par l'habitude des hommes d'employer un certain bien comme moyen d^échange entre tous les autres. Bt pourtant beaucoup s'y sont trompés, principalement Galiani (Della moneta, 1750, H, p. 2), qui envisage une hausse constante du prix de tontes les marchandise! comme le signe infailttble delà prospérité nationale. Le dicton des physiocrates : Abondance et cherté cest opulence y exprime quelque chose d'analogue. Verri pense au contraire (Meditazioni sull. ecoi). polll., nu, cap. 8) que le nombre d'acheteurs devrait être aussi rcs*^ treint, et celui de tendeurs aussi grand que possible dans le pays, pour
])ieTK>N8 F0NDAMBNTALB6. 15
oblenîr de bat prii (comme 8i chaque acheteur n'était pas «o ip$o en mémetin|)s vendeur).
Nous appelons Hchêsèe h possession d'Une grande tertuttê; quelquefois aussi la grande fortune elle-même (l). Mais celle-ci doit être grsBde sous uki double rapport : nua^seulement par rapport aux besoins raisonnables de son possesseur, mais encore comparativement à la fortune des autres personnes, et spécialement de celles de la même condition, a Avoir assez » (eôté stil^ctif ) ne suffit pas pour être riche ; il faut tneore « avoir plus que les autres. » Si tous les hommes possédaient beaucoup debiens» mais tous en égale quantité, chacun devrait aecoffiplir les travaux les plus vulgaires, et les jouisianee« de la vanité seraient pour la plupart impossibles. Le point de vue social influe donc essentiellement sur Tidée de richesse (2) ! On peut, avec k ttiéme fertune» être riche dans une petite ville de province, et ne jouir que d'Une aisance médiocre dans la capitale (3)«
(1) Kaufmann (Untersuchiingen, I, p. 165 fet suiv.), Verri (Medllazioni, XVlI, p. 2j.
(2) Les difTérence&qui caractérisent la pauvreté, Tindigence, Taisance, la fortune, la richesse, sont habilement indiquées par Jusli (Staatswirlhschaft, I, p. 449 et suiv.). Rau (Lehrbuch, I, § 76 et suiv.) élablit la gradation suivante : privation et misère, pauvreté, indigence, aisance, bien-être, richesse, abondance. £.. Say appelle opulentes les familles qui peuvent satisfaire les besoins de luxe, aisées celles auxquels les olyets d'agrément sont accessibles, et misérables celles qui n'ont pas de quoi fournir aux besoins de première nécessité. — En France (Î8â7), les limites de ces situations étaient marquées par un revenu de 60,000, de 6,000 et de 900 fr. pour une famille, de sorte qu'hne famiUe qui n'avait qu'un revenu de 300 fr. par an était misérable, (traité de la richesse, p. i, 20.)
(3) Palmieri (tlichezza naziooale, tûtrod.). La plupart des définitions de la richesse sont plutôt incomplètes que fausses. Socrate, par exemple,
i6 NOTIONS FONDAMENTALK».
n'envisage que le i*npport de la fortune avec les besoins de eehnqui la possède (X?nop/».,Memor.y IV, p. 2, 57etsuiv.; OEconom., II, p. 2etsuiv.}; Platon, au contraire^ s'attache surtout, comme les socialistes, à l'excédant sur ce que possèdent les autres (Legg. V, p. 742 et suiv.). Les observations de Xenophon (Hiero, 4) sur la nature et la richesse sotft larges et belles. V. aussi Cicero (Parad., VI) . LMdée dominante du système mercantile rencontre son organe dans Schr&der (Fûrstl. Schatz und Rentenkammer, 1686, ch. ]7ix). «Le pays devient d'autant plus riche quMI est tiré plus d'argent ou d'or de la terre, ou qu'il ea est plus importé d'ailleurs, et d'autant plus pauvre qu'il en sort plus d'argent. La richesse d'un pays se mesure d'après la quantité d'or et d'argent qui s'y trouve. » — Boisgmliebert (Dissert, sur la nature des richesses, entre 1697 et 1714) et Berkeley (Querist, 1755> niim. 542, 562) ont vivement combattu cette idée. Les Anglais ont admis le principe véritaUe longtemps auparavant; il dominait notamment chez les fondateurs de leur empire colonial de TAmérique, V. Hackluyt (Voyages, 1600, III, p. 22, 42, 152, 465, 182, 266) et surtout l'écrit : Virginias verger , dans PurchasPilgrims^lV, p. 1809, 1625). En même temps quelques Espagnols furent amenés par une rude expérience à réagir contre les appétits de Midas qui entraînaieit les premiers explorateurs de l'Amérique. V. GarciUiSso de la Vega (1609, Comment, reaies, II, p. 6); Saavedra Faooardo (Idea principis Christiani, 1640, symb. 69) : «Potissimae divitiae ac opesterraB fructus sunt, nec ditiores in regnis fodinse, quam agricultura ; plus emolumenti acclivia montîsVesuvii lateraadferunt,quam Potosiïs mons.» L'Italien Giov, Boléro signale (Délia ragion di Stato, 1592, p. 88) avec énergie l'Italie et la France comme les pays les plus riches de l'Europe en or et en argent, sans qu'elles possèdent de mines de métaux précieux. — Sully disait dans le môme sens : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'Etat et les vraies mines et trésors eu Pérou (Economies royales, I, ch. lxxxi). » Suivant sir North (Oiscourses upon trade, 1691), être riche c'est être à l'abri de la privation et jouir de beaucoup de choses d'agrément. Tandis que Temple (-1- 1700 ; Works, I, p. 141 et suiv.) ne s'occupe que du côlé subjectif de la richesse, Pollexfen (England and fiast-India inconsistent in their manufactures, 1797) regarde l'or et l'argent comme la seule vraie richesse. Davewint (4* 1714, Works, I, p. 384 et suiv.) lui oppose la définition : « Tout ce qui procure au souverain et au peuple abondance , repos et sécurité. » H comprend même lès forces immatérielles^ les relations, les alliances, etc., parmi les éléments* de la richesse nationale (V. W, /îoscAfir zurGçschichtederengl. Volkswirthschaftsldire, 1851, ^ans les Mémoires de l'Académie royale de* sciences de Saxe, vol. III;. — Vauban (Dime royale, 1707, p. 49, édit. Daire) dit : « La vraie richesse d'un royaume consiste dans l'abondance des denrées, dont Fusage est
NOTIONS FONDAMENTALKS. 17
si nécessaire au sAutieD de la vie des hommes qu'ils ue sauraicul s'en passer, t — Galiani (Délia moneta, II, p. 2) enleud par richesse d'un peuple Tensemble des terres, des maisons, des meubles, de l'argent, etc., (|ui lui apparlieuDent ; mais la richesse principale et la condition des autres, ce sont les hommes eux-mêmes. Aussi Tappauvrissement d^un peuple en décadence suit-il cette marche : l'argent s'en va d'abord, puis la population diminue, ensuite les maisons tombent en ruines, enfin la terre elle-même est abandonnée. — Suivant Broggia (Délie monete^ 1743, IV, p. 307, 314, collection Gustodi),la richesse est « un avanzo osia valore dî tutto cio che avanza al proprio consumo e bisogno. » De même, Palmieri (-+- 1794) pense que : ci II superiluo constiluisce ' la rîchezza, » (Publicca félicita).— D'après Turgot (Formation et distribution des richesses, 1771, $90), la richesse totale d'une nation est composée : 1*" du reveinu net de tous les biens fonds multiplié par le taux du prix des terres; 2^ de la somme de toutes les richesses mobilières existantes dans la nation. — Busch (Geldumlauf^ III, § 27) considère une certaine durée de revenu comme un élément essentiel de Tidée de richesse. — Laitderdale (Inquiry, ch. h) distingue la richesse publique et la richesse privée : celle-là enibrasse tout ce que l'homme désire comme utile ou agréable , tandis que celle-ci se compose d'objets qui n'existent pas en abondance indéfinie. ^ Plusieurs écrivains modernes de l'Angleterre n'appellent richesses que les biens dont la production a exigé le travail de l'homme. Y. Malthus (Définitions, 1827, p. 234) et Torrens (Production of Weallh, 1821, ch. i). Quand Rossi (Cours d'économie politique, 1839) dit : « Toute chose propre à satisfaire aux besoins de l'homme est richesse, » il prouve combien Tabsence de rigueur dans le langage nuit à une analyse exacte.
On ne se rendrait donc que très-imparfaitement compte de la richesse d'un peuple (§ 8), en totalisant les valeurs en échange qui compose^nt l'avoir national (1); mais les signes suivants pourraient servir pour donner du moins une idée approximative de la valeur en usage àe la fortune publique.
À. Une situation aisée et digne, même des classes inférieures, qui forment partout la grande majorité. C'est ainsi que Cb. Du* pin s'étonne de la grande quantité de viande, de beurre, de fromage, de thé, qui %ure dans les comptes des maisons des
18 NOTIONS FONDAMBNTALIIS.
pauvres en Angleterre, et du soin mis à ce que toutes ces denrées soient de la meilleure qualité (2). Le symptôme le plus remarquable d*un pareil état de choses, c'est la durée de la vie moyenne (§ 246). Ainsi, par million d'habitants, les décès annuels montaient à 33,773, dans la période la plus favorable du dernier siècle, 1774 à 1778, et ce chiffre s'est réduit à 27,977 dans la plus mauvaise année du dix-neuvième siècle, en 18^2 {Ch. Dupin); preuve manifeste que la masse du peuple a conquis plus d'aisance.
B. Une grande dépense consacrée à satisfaire des besoins plus délicats; bien entendu, il faut qu'elle soit faite librement, et par des hommes qui ne sont pas dépourvus d'une sage économie. Les diverses sociétés de missions bibliques, consacrées à la publication de petits ouvrages religieux en Angleterre, possédaient, en 1841, un revenu de plus de 630,000 livres sterl. Les expéditions tentées à la recherche de Franklin ont coûté au delà d'un million de livres sterl. Les dépenses publiques appartiennent également à cette catégorie, si les impôts, les emprunts , etc. , rentrent au Trésor sans embarras. La somme de 20 millions de livres sterl., que le parlement a votée en 1855 pour Tabolition de l'esclavage, est une des plus belles manifestations de la richesse nationale de l'Angleterre.
C. Un grand nombre de bâtiments de valeur, et d'améliorations foncières permanentes, par exemple les voies de communication multipliées, les travaux d'irrigation et de dessèchement, etc. On a construit à Londres, de septembre 1845 jusqu'à pareille époque de ^845, de nouvelles rues et des squares d'une longueur de cinquante-deux milles anglais; le nombre des nouvelles maisons élevées à Londres, de 1845 à 1847, est de 27.000. On compte, en Angleterre et dans le pays de Galles, 2,500 milles anglais de canaux navigables, tandis que la navigation fluviale n'en comporte que 2,100. Il y avait en Angleterre, à la fin de 1850, 6,620 milles anglais de chemins de
NOTIONS FONDAÎfRMTALES. t»
fer, qui avaient coûté à peu près 220 millions de libres sterl. (3).
D. La fréquence d'importants payements dans le commerce, ce qui se manifeste notamment par Timportance et le prix des moyens d'échange les plus usuels. Ainsi, presque tous les payements sont effectués, en Angleterre, en papier (par coupures de 5 livres sterl. au moins) ou en monnaie d'or ; l'argent sert de monnaie de billpn, comme le cuivre dans ta plupart des autres pays (4).
E. Des prêts fréjquents faits à des peuples étrangers ; aussi Storch, par exemple, divise-t-il tous les pays en emprunteurs (pauvres), préteurs (riches), et en pays indépendants, qui tiennent le milieu entre ces deux extrêmes (5).
(1) Odckh (StAatshfliishalt. der Athener, I, p. 636, 2» édit.) évalue la fortune publique d'Athènes, vers In C« olympiade, de 30 «i 40,000 talent», non compris les domaines non imposables deTEtat. La fortune publique de Bâieville s'éléve»*aît) selon Burckharâl (Der Cant. Base!, I, p. 65), en bâtiments, terres, mobiliers et argent, k 50 millions de francs suisses^ et au double à peu près en capiul d'exploitation des commerçants et industriels, en terres situées à l'étranger, hypothèques, actions et fonds publics étrangers. La fortune de la Grande-Bretagne était estimée h 8 milliards délivres sterling (Athenseum, 5 mars 1853).
(2) Ch, Duptn (Forces productives, p. m), V. plus loin, S 231. (3J Meidinger (Das brit. Reich. in Europa, p, 79, 338, 261).
(4) Davenant (Works, I, p. 354 et suiv., II, p. 283) regarde Taccroissemenl du nombre des maisons, des vaisseaux et celui des approvisionnements eq marchandises comme l'indice le plus sur de TaccroiS'* sèment de la richesse publique, tandis que le taux élevé de Tintérêt, et par contre le bas prix des terres et du salaire, une population décroissante, Taugmentatlon des terres incultes, seraient les indices de Tappauvrifisement national. Sir M, Decker (Essay on the causes of déclin of foreign trade, 1744, p» 3) mentionne les signes suivants de l'appa^vrissement : « La mauvaise situation des pauvres et des fabricants, le bas prix des laines, le long crédit accordé aux détaillants, le fréquence des faillites, Texportation des métaux précieux, le cdurs défavoFAblfi du change, peu de nouvelles monnaies, beaucoup de bayx arriéras, l'élév*^ lion de la taxe des pauvres, p
(5) Storch (Manuel, I, ). V. plus loin, % 188.
RCONOM1R.
Tout emploi continu d'activité (§11) dans le but d'acquérir ou d'utiliser la fortune s'appelle économie (l).
Deux mobiles intellectuels y président d'habitude :
L'intérêt personnel d'abord («el/infere^^ on le nomme égoïsme quand il dégénère en un excès coupable) , qui se manifeste d'une manière positive dans la tendance d'acquérir le plus de biens possible, et d'une manière négative dans la tendance d'en conserver autant que possible : esprit industrieux — épargne. Cette tendance à améliorer la situation économique est commune à tous les hommes, quelle que soit la différence de forme et d'intensité qui sert à la manifester ; elle nous guide tous du berceau jusqu'à la tombe ; elle peut être comprimée, mais jamais entièrement étouffée ; elle agit dans le domaine économique, comme Tinstinct de conservation pour la vie physique. Principe puissant de création, de conservation et de renouvellement (2) t
A côté, vient se placer l'aspiration vers un monde supérieur : qu'on la nomme, en s'arrôtant aux simples contours philosophiques, idée d'équité, de justice, de bienveillance, de perfection et de liberté morale , ou qu'on la réalise dans l'expression vivante des mêmes sentiments, mY amour de Dieu (3) ». L'image divine a beau ne se présenter qu'à travers un voile à la plupart des hommes, elle n'est effacée dans \& cœur de personne. Cette tendance met un frein à rintérêt personnel; elle le transforme en un moyen terrestre destiné à nous rapprocher de l'étemel idéal.
Ainsi que dans la structure du monde des impulsions con« traires en apparence, la force centrifuge et la force centripète, maintiennent l'harmonie des sphères célestes, de même Tintérét personnel et l'amour de Dieu engendrent dans la vie sociale de
NOTIONS FONDAMENTALBS. 2t
rhomme, le sentiment àeYintérit commun [A). C* est la base sur laquelle s'élèvent graduellement la vie de famille, la vie communale, la vie nationale et la vie de Thumanité (qui devrait concorder avec la vie spirituelle). Il peut seul amener le royaume du ciel sur la terre, en donnant à la religion une portée active et morale; par lui seulement, l'intérêt personnel se rectifie et exerce une utile influence* L'esprit le plus mathématique doit reconnaître que d'innombrables institutions, relations, etc. , d'une utilité et même d'une nécessité reconnue par chacun, seraient impossibles sans le levier de Vintérêt commun, parce qu'aucun individu ne pourrait supporter les sacrifices qu'elles imposent. Depuis que le commerce a de mille manières entrelacé tous les intérêts humains, la voie la plus sûre d'arriver à la satisfaction de nos propres besoins, c'est de faciliter aux autres les moyens de satisfaire ceux qu'ils éprouvent. L'intérêt personnel fait choisir à chacun la carrière dans laquelle il pense rencontrer le moins de concurrence et le plus d'emploi, par conséquent celle qui répond le mieux au besoin le plus développé et le moins satisfait. Le médecin qui guérira le plus de malades, le fabricant qui produira au plus bas prix les meilleures marchandises, arrivent d'ordinaire à la plus grande richesse (5). Il est d'ailleurs facile* de remarquer qu'à mesure que le cercle de l'intérêt commun se rétrécit davantage, il se rapproche de l'intérêt personnel, et, à mesure qu'il s'élargit, de l'aspiration divine. Et pourtant, ces cercles divers doivent coexister : le cosmopolitisme ou le zèle religieux sans amour de la patrie, le patriotisme sans lieu communal et sans amour de la famille nous sont suspects ; et réciproquement. C'est le pont jeté entre d'apparentes contradictions (6) !
(1) Pour la difTérence eotre réconomie humaine et Téconomie des animaux, V. SchOn (Neue Untereuchung der Nat. OEkon.,1835, p. 4).
(2) Knies (Polit. OEkon. vom geschichtl. SUndpunkte, 1853, p. 160) montre Irès-bieo^du point de vue historique, comment Tamourde soi-
52 NOTIONS FONDAWKNTALRS.
même (quM) ftiiii bien distinguer de Tégoitme) n'eit point en eOHtMdfction avccTamour du prochain, mais s'allie d'habitude\ dans les natures saines, avec le sentiment de Pinlérèt général et celui de l'équité. V. encore F. Fuoco (Saggi economîci, Pisa, 1825, N. 7); Schûtz (Das siltl. Elément io der Volkswirthschaft)^ datis k Revue des sciences politiques deTubingue, 1844, p. 133).
(3) Afin quMls cherchent le Seigneur et qu'ils puissent comme le toucher de la main et le trouver (Actes des Apôtres, 17, 27 ; Evang. Saint Matthieu, 6, 93;. Adam Miillër (Nothvrendigk. einertheolog Grundlage, p. 49), en se plaçant â un point de vue incomplet, a éoergiquement ex^ primé cette pensée. Le cultivateur doit d'abord travailler pour l'amour de Dieu, puis pour le fruit, pour le produit brut, et en dernier lieu seulement pour le revenu net. Son travail est une fonction. Miiller envisage les rapports de commerce actuels comme a te triste esel^vage mutuel de tous. » (V. aussi Théorie des Geldes, 1816).
(4) Suivant l'expression sur laquelle il est facile de se méprendre, et qu'emploie Schôn (loc. cit.), Tîntérêl général se manifeste comme une loi et comme une force. *
(5) A mesure que l'intérêt privé, de momentané qu'il était, se transforme en viager et en héréditaire, il s'harmonise de plus en plus avec
/ l'intérêt général.
(6) Selon Kant (Anthropologie, p. 239), le penchant au bien-être et le penchant à la vertu, quand celui-là est convenablement restreint par celui-ci, produisent au plus haut degré le bien moral, uni au bien physique. On sait qu'au moyen âge, et en Italie, même jusqu'au dix -septième siècle, les sciences morales ont été dominées presque exclusivement par l'esprit théologique. En vertu d'une réaction toute naturelle, les matérialistes du dix-huitième siècle voulurent déduire jusqu'aux plus brillantes manifestations de la société humaine d'un sentiment d égoïsme bien entendu. Qu'il nous suffise de cher ^Mandeville (The fable ef tlie bées, or private vicet public beneffts, 1723), et surtout Helvétius (De l'esprit, 1758). Voltaire prétend n'avoir rencontré dans les célèbres maximes de La Rochefoucauld (1665) qu'une vérité, c'est que ramotirpropre est le mobile de toutes nos actions, V. en sens contraire Puffendorf (Jus natur» et gentium« 1672) II, p. 315). Gette tendance fut combattue surtout par les Anglais, qui ne pouvaient méconnaître dans leur vie politique l'empire qu'exerce le sentiment de la chose publique. D. Hume (Treatise on human nature, 1739, III, p. 54) est d'avis qu'en général l'intérêt éprouvé pour les autres l'emporte presque chez cha-
j cun sur Tîntérêi personnel. Hutcheson (Syst. of mor. phîlosophy, 1755) I parle d'un principe inné de bienveillance : « L'homme n'est pas un tout ^complet ; une partie de lui appartient à sa personne, une autre à sa fa- .mille, à la nation, et même à Thumanité tout entière. » D'après Fergu-
NOTIONS FONDAMRNTALBft. 93
son (Hislopy of civil gocîely, 1767, p. 1,3, 4), le Mn#e ùf union éclate souvent avec le plus d'énefgie lé où Ton relire le moins d'avantages de la vie commune; c'est ainsi, par exemple, quUl agit le plus faiblement dans les Etats eommerciaui où la civilisation est à son apogée. Ad. Smith (Theory of moral sentiments, 1768) pose la tympathie comme le prin* cipe de la morale. De nos jours Hermann (StaatsW. Untersuchungen, V partie) voit dans Tamoiir de soi-même et dans le sentiment de Tin* térêl public les deuï ressorts de Yéconomie ; il fonde la théorie de l'économie politique sur Tétadede Tintérét personnel, et l'économie ap« pliquée sur l'étude de l'intérêt public. M, Chevalier (Cours d'écon. polit., 184i, II) p. 412 et suiv.) arrive à quelque chose d'analogue par le contraste de la liberté et de la centraliiotion, Bazard (fiiposit. de la doctrine de Saint-Simon, 1829, p. 144 et suiv.) opj^oMV antagonisme à Vassociation, Mais un examen plus approfondi montre pourtant que l'amour de soi-même (qu'il ne faut pas confondre avec régoîsnie) et l'amour delà chose publique sont loin de s'exclure mutuellement, .ou de constituer une antithèse complète.
Grâce à Vintérit commun que la guerre éternelle et destructive, le bellum omnium contra omnes^ que Fintérêt personnel ne manquerait pas de susciter entre les diverses économies privées, se résout en un organisme supérieur et bien agencé : Yéconomié publique (1).
L'économie publique est autre chose qu'une simple juxtaposition d'une multitude d'économies privées , tout au^si bien qu'un peuple est plus qu'une simple agrégation d'individus, et la vie du corps humain autre chose qu'un pur amalgame de principes chimiques (2).
(1) C'est Hufeland (Neue Grundlegung^ I, P- 1^) qui le premier a mis en usage ce nom de Volkswirthschaft,
(â) Les théoriciens absolus du libre-échange méconnaissent cette vérité. Suivant Th, Cooper (Lectures on polit, econ., 1826, p. 1, 15 et suiv., 117), la richesse de la société n'est pas autre chose que l'agrégation des richesses individuelles. Chacun pourvoit le mieux à son propre intérêt; donc, pour qu'un pays s'enrichisse, il faut que Tindividu soit delà manière la plus complète livré à lui-même (ainsi les peuples sauvages devraient sans contredit être les plus riches). Cooper désap-
dont ces faits isolés ne sont que la manifestation (3, 4). Il est impossible de le méconnaître, toute macliine est moins ancienne que Tinteiligence qui s'est rendu compte de sa marche et de son utilité. Cette intelliganoe a conçu le plan, et du plan est .sortie la machine. Il en est tout autrement en ce qui concerne l'organisme. Les hommes ont digéré, et engendré des enfants, pendant des milliers d'années, avant que les physiologues ne fassent parveous à élaborer une bonne théorie de la digestion et de la fécondation. L'économie publique n'est point, il est vrai, constituée naturellement d'une manière aussi complète que le corps humain, par exemple; nous trouverons pourtant que les quelques écarts capricieux qui semblent^ de c6té ou d'autre, en troubler le développement, se compensent pour la plupart d'après la loi des grands nombres. Là aussi il est des harmonies d'une admirable beauté, qui ont existé longtemps avant qu'au* cun homme les eût soupçonnées, et de nombreuses lois natU" rellesy qui n'attendent pas pour agir que nous en ayons re* eonnu l'empire; elles ne subissent quelque influence que de la part de ceux qui ont su leur obéir (Bacon) (5, 6).
(1) Gela s'appeUe vouloir expUquer ignotum per ignotius. Et pourtant beaucoup d'écrivains modernes croient avoir tout dît ert appelant TEtat un organiême. Pour adopter ce point de départ, on devrait au moins avoir In lea coniidérations sagaces àel^otu (ÂUgera Physiologie des Kôrperl. Lebens, p. i, 165J, qui dissipent bien des préjugés, La conception organique de la vie sociale, dont les organes isolés seraient des êtres indépendants et intelligents, est évidemment bien plus difficile eoçore que celle de la vie corporelle de Thomme ou des animaux.
(2) Tandis que les mutations des métaux, par exemple, dépendent entièrement des circonstances extérieures, Lotze (loc. cit., p. i34).
(5) a J'ai déjà fait remarquer, dans mon étude sur Thucydide, que ce grand historien a coutume d'expliquer ainsi la cause dei événemenli : A découle de B et B de À )) (Roscher^ Leben, Werk und Zeitalter des Thu-^ kydides, p. 199 et suiv.j.Comp. surtout Thucyd, (I, p. 27 et suiv.). Ce n'est point là une erreur; tous les historiens de premier ordre ont fait de même. La déduction systématique « À vient de B, 6 de G, etc., h qu'afreciionnent les historien» pragnuUiqt^ , Polybe» par exemple.
NOTIOffS roNDAMENTALBi Î7
méconnaît la réeiproelté des.inflaenees. Une ramirque analogue a été faite par Soialc^a (Principii, 1840, p. 60), pour réconomie politique.
(4) Que l'on appelle force vitale^ forme générique ou pensée divine, le principe suprême devant lequel Tanalyse vient expirer, la science peut l'admettre également. Maia il est d'autant plus nécessaire de re« connaître l'existence de ce principe suprême, au lieu de nier, en le niant, Tenchainement de l'ensemble, qui a bien plus d'importance que Tana-. lyse des diverses parties. Je dois également protester contre ces fantaisies superstitieuses, qui m^écon naissent le devoir sacré de la science de reculer, au moyen d'incessantes investigations, les limites du grand in« connu.
(5) Whately (Lectures, n<> 4) montre fort bien comment Londres est approvisionné par des hommes qui ne songent qu'à leur intérêt personnel^ et dont chacun ne peut avoir qu'une connaissance très-restreinte de la demande générale, et cependant ces instincts individuels répondent bien mieux aux besoins de l'ensemble que ne pourraient le faire les plans les mieux combinés d'une commission administrative.
(6) Au dire à' Alphonse de Castille, le roi astrologue (treizième siècle) : « L'univers serait beaucoup mieux arrangé si le Créateur l'avait consulté. )) Les astronomes Newton et Gauss en ont certes jugé aulreh ment.
V économie publique naît simultanément avec le peuple. Elle n'est ni inventée par Thomme ni révélée par Dieu; elle est le produit naturel des facultés et des impulsions qui constituent rhomme(l). De même qu'on peut signaler dans la famille isolée les germes de toute organisation publique (2) : de même chaque ménage contient les germes de toute l'activité économique du pays.— L'économie publique grandit avec la nation, elle fleurit et mûrit avec elle. L'époque florissante de la maturité se caractérise par le développement de la plus grande force et de la plus parfaite harmonie des organes (3). En ce qui la concerne, les tendances économiques de chaque époque se groupent en deux grands partis, celui du progrès et celui de la conservation. Celui-là veut en hâter la venue, celui-ci essaye d'en retarder la déchéance; il arrive quelquefois qu'aux yeux
de l'un le déclio semble encore être le progrès, tandis que l'autre voit déjà la chute là où continue la marche ascendante. D'ordinaire, l'équilibre et Tunion de ces partis se manifestent le mieux dans Tépoque de maturité même, parce qu'alors les vues justes et Tesprit général de dévouement sont le plus développés (4). — Enfin , réconomie publique décline avec la nation (5).
(1) C'est dans le même sens qu'Aristote (Polit., I, p. 1,9, Schn.) dit de PËtat : ^avspov, on rcôv vucret in ^oXiç ecrri, xAt ort àvOpcdirc; ^ùaet tcoXitixov
(2) Gorop. R. L. {von HalleTy Restauration der Staatswissenschaft, I, p. 446 et suiv).
(3) G*est ainsi que Salluste caractérise l'apogée de la république romoine : « Optimis moribus et maxima concordia e^t populus Romanus inter secundum atque postremum bellum Garthaginiense (V. Saint-August., Giv. Dei., 11^ p. 18). Puchta (Institutionen, I, § 83) distingue avec beaucoup de raison dans chaque peuple le caractère individuel et ce qui appartient au caractère général de rhumanité. Ghez les peuples sauvages, cette dernière tendance existe seulement à Tétat de germe, étouffé sous la prépondérance de l'individuel. Le moment où ces deux éléments arrivent A un équilibre complet est celui du véritable développement de la nation. A mesure que le développement continue, l'élément universel gagne de plus en plus le terrain, il absorbe peu à peu rélément individuel et dissout ainsi la nationalité,
(4) Ainsi formulés, les principes des deux grands partis ne se contredisent évidemment pas, et leurs devises ordinaires, liberté et ordre y ne se trouvent pas non plus en opposition. Aussi tous les grands hommes d*Etatdes époques les plus brillantes ont-ils adopté \e juste milieu (\ue recommande Aristote.
(5) Peut-on^ ou ne peut-on pas éviter la période de décadence? Nous l'examinerons à la fin de jpe volume.
Si l'économie publique est un organisme, les perturbations qu'elle éprouve doivent offrir certaines analogies avec les maladies. Nous pouvons donc profiter des méthodes éprouvées de la médecine, cette sœur ainée de notre science (1). Dans les ma-
ladies économiques, il faut également distinguer avec précision entre la nature du mal et les symptômes extérieurs. À l'exemple des médecins, il nous faut diriger principalement notre attention sur la force curative et l'action salutaire de la nature ellemême, car il est rarement possible d'agir d'une manière directe sur les perturbations survenues. <k La force curative de la nature n'est pas une force particulière ; mais elle repose sur une série d'heureux arrangements, en vertu desquels la perturbation maladive met elle-même en mouvement les ressorts qui peuvent soit anéantir le mal, soit en paralyser l'action ; elle n'est autre chose, en effet, que la puissance même qui forme le corps et entretient la ^ie, mise en contact avec les causes extérieures de perturbation, et les désordres intérieurs provoqués par ces causes » (Ruete). L'intervention thérapeutique sera donc utile surtout : A . pour fortifier Faction curative de la nature quand celle-ci est trop faible ; B* pour la modérer quand elle intervient avec trop d'énergie; C. enfin pour la diriger si elle s'écarte de la bonne voie (2).
(1) V. Lotze (Allgem. Pathologie, 1842) et Ruete (Lehrbuch der alN gem. Thérapie, 1852). Ces analogie^ ne doivent pas être poussées trop loin. La différence principale pourrait bien se trouver en ce que, dans les maladies sociales, les médecins et les praticiens font eux-mêmes partie de l'organisme attaqué.
(2) Ainsi, par exemple (premier cas), quand le commerce particulier des grains ne suffit pas pour garantir le peuplé de la famine, et que le gouvernement vient en aide par des magasins, des achats à Tétranger, etc., ou (second cas) quand certaines industries importantes ont produit plus que ne comportent les besoins de la consommation. Il est un remède naturel à un pareil encombrement : Tavilissement des prix accroît la consommation, et la production diminue par la ruine d'un grand nombre de producteurs. Mais quelles souffrances pour la nation entière ! Au nioyen des avances, l'Etat peut répartir sur plusieurs années et rendre par là plus supportable un fardeau qui écraserait le présent. Ou, enfin (troisième hypothèse), quand la mendicité est défendue et qu'on établit des maisons de travail, au moyen d'une taxe des pauvres.