CHAPITRE PREMIER
tHÉÔRIE DE LA POPULATIOlf .
ACCROISSEMENT 6b LA POPITLATIÖN E?> 6Ë?(ERAI..
§ 238 bis.
Afin que l'espèce se inaiiitienne en présence des périls miilpliésqui menacent lindividu, le Créateur a doté chaque classe d'êtres organisés, d'une telle puissanceet d'un tel désir de reproduction, qu'il neu est pas qui ne soit en état, en supposant que rien ne s'oppose à l'action de ces forces, de couvrir prouiptement la terre tout entière (I). — L'espèce humaine possède ainsi, h un haut degré, la jwssibilité physiologique de la proprt- (jation (2). Que deux époux, en bon état de santé, qui ont vécu ensemble durant les années (jui s'écoulent entre la vingtième et la quarante-deuxième de l'âge delà femme (c'est-à-dire pendant toute la période dune pleine fécondité) élèvent six enfants, cela paraîtra chose fort simple à tout physiologiste. — Mais cela suffirait pour tripler, en moins de ((uarante années, le nombre des hommes. Le pays qui ne compte aujourd'hui qu'un million d'habitants en aurait, au bout de 40 ans, 5 millions ; au bout de 70-80 ans, 9 millions; au bout d'environ 110 ans. ''11 ûiil-
lions, et après 140-150 ans 81 millions. Avec 5 pour 100 de naissances et 2 pour 100 de décès par an, le doublement s'accomplit en moins de 24 ans, avec 2 1/2 pour 100 de naissances en 28, avec 2 pour 100 en 38, avec 1 1/2 pour 100 en 47 i\ns{EuIer){ù). — Les Etats-Unis fournissent sur une large échelle l'exemple brillant d'un accroissement rapide de la population, puisque le développement naturel de la race blanche s'est élevé de 1790 h 1840 dans la proportion de 100 à 400.4, et en particulier pour la première période de dix aus de 53,9 pour 100 relativement au point de départ, pour la seconde de 53,1, pour la troisième de 52,1, pour la quatrième de 50,9 et pour la cinquième de 29.6 pour 100 (4, 5).
(1 ' Ainsi, l'esliirgeoii, par exein|ile, peut produire 3 millions d'œnfs par an, et le cabillaud 4 millions {Leuckart). Uti couple de lapins pourrait en qualre ans compter une progénilure de plus d'un million (Burdach), et celle d'un pnceron montera plus d'un milliard en quelques semaines (Bonnet). La fécondité des animaux est d'autant plus grande, qu'il y a plus de matière épargnée pendant un certain temps, dans le cours de la vie individuelle-, que les besoins matériels durant le développement de l'embryon sont plus bornés , et que les dangers qui menacent chaque être sont grands. V. Leuckart (dans le Dictionnaire physiologique do ff'agner, art. Zeugung).
(2) Les recherches de la physiologie moderne ont rendu plus que vraisemblable qu'il se détache dans l'état de santé, à chaque époque mensuelle, un œuf de l'ovaire [Bischoff, Beweis der von der Begattung unabhängigen periodischen Reifung und Lösung der Eier bei den Saugethieren und Menschen, 1844). On n'arriveia probablement jamais à savoir combien de ces œufs sont susceptibles d'être fécondés. Les seuls animaux pour lesquels on possède, sous ce rapport, des observations exactes, ce sont les chevaux ; on a trouvé que dans les deux districts prussiens les plus favorisés, sur tOO juments saillies, 63,3 ont été fécondées et 33,5 ont mis bas des poulains vivants; dans le reste delà monarchie les poulains ne se sont élevés qu'à iOpour 100. V. Schubert (Staatskunde, VII, 1, p. 98). Dansles haras belges, 30 pour 100 environ des saillies ont été fécondes de 18 il à IBoO; 2 à 3 pour 100 de juments avortaient ; les autres sont probablement ou sûrement restées infructueuses {Hum, Statist. GcmaDldo, p. 181). Dans l'cspèco humaine, la grande quantité des enfants dont la procréation remonte aux premières
semaines du mariage dénote un iiaui degré de susceptibilité. — D'un autre côté, la semence qui provient d'un seul acte de cohabitation contient d'ordinaire d'innombrables germes dont une faible partie suffirait pour produire la fécondation [Leuckart, loc. cit., p. 907).
(3) V. le tal)leau dressé par Euler (Mémoires de l'Acad. de Berlin,
J756), dans Sussmilch (Goettliche Ordnung, I, § 160). — Bridge donne
m — b à la formule suivante : Log. A = IiOg.P +n X Log. (1 -| r-). P de-
signe la population existante, — le rapport des décésannuels au nombre
des vivants, r le rapport des naissances annuelles an nombre des vivants, n le nombre d'années, A la population dont on veut connaître l'importance au bout de ce nombre d'années.
(4) Tucker (Progress of the Un. St., p. 89, seq., 98). On a défalqué ici le chiffre des immigrations et de leur descendance, qui se serait élevée pendant cette époque à plus d'un million, déduction faite des réémigrations (p. 88). /ffl/)/)oiJs évalue les immigrations bennconp pins haut, et par conséquent il n'admet qu'un accroissement naturel plus faible (Nouvelle édit. de Stein, Handbuch, I, 192, seq., 446, seq.). Sur l'accroissement beaucoup plus considérable encore dans les temps anciens, V. Price (Observations on revtrsionary pnyments, 1769, 4* édit., 1783, I, 282, seq.; II, 260). — Aussi n'élait-il pas rare de voir un vieillard avec une descendance de 100 personnes vivantes [Franklin, Observât, concernitig the increase of mankind and Ihe peoplingof new countries, 1751 ). Dans la région de Coicndas, en Brésil, il n'y aurait eu que 34 décès par au sur 70-80 naissances, on n'aurait presque jamais entendu parler d'une fausse couche. On y voyait des mères de vingt ans, avec 8-10 enfants; une femme qui avait dépassé quelque peu la cinquantaine comptait une descendance de 204 enfants, petits -enfants et arriére-petits-enfanls, tous vivants [Spix und Mar/t«.«, Beise, II, 52o).
(b) Accroissement prodigieux du nombre des Israélites en Egypte, suivant l'Exode (I, 46, 27; IV. 1).
Mais il est une limite que l'accroissemeiit des êtres organisés ne saurait dépasser : c'est ta limite des moyens nécessaires d'entretien. L'espèce humaine donne à cette notion une extension particulière, car elle ajoute aux moyens de subsisUnce, le vêtement, le logement, le chauffage et beaucoup
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d'autres biens qui, s'ils ne sont pas absolument indispensables à la vie, passent néanmoins pour tels (1). Il nous est facile de rendre ce rapport saillant au moyen d'une simple opération arithmétique. — La masse des moyens d'entretien forme le dividende; le nombre des hommes qu'elle doit faire vivre, c'est le diviseur, et la part moyenile de chacun vient du quotient.— Du moment où nous connaissons deux de ces termes, le troisième en dérive forcément, et le calcul le détermine. — C'est seulement lorsque \e dividende eslôe\eim beaucoup plus considérable, que le diviseur et le quotient peuvent grandir en même tenips (accroissement salutaire de la population); mais s'il ne varie pas, le diviseur ne peut s'élever qu'aux dépens du quotient (accroissement du prolétariat).
Nous devons donc nous attendre à ce que, étant donné une certaine somme de moyens d'entretien et une certaine mesure des besoins de l'homme, le chiffre des naissances et celui des décès soient déterminés Vun par l'autre. — Dans les pays protestants, par exemple, tant que le nombre des positions offertes aux théologiens ne s'accroît pas, la quantité des candidats qui se marieront chaque année n^ dépassera pas celle des ministres décidés. Plus ceux-ci vivront longtemps en moyenne, et plus tard les autres arriveront à contracter les liens conjugaux, et vice versa. — Il en est de même des peuples dont la produciion économique et la consommation demeurent invariables (2). Un vase rempli d'eau ne peut recevoir un supplément que s'il augmente de capacité, ou bien si l'on a trouvé le moyen de comprimer (e liquide. Autrement il s'en écoulera d'un coté autant qu'on eu aura versé de l'autre. — Aussi, eu supposant que tout le reste demeure stationnaire, la fécondité des mariages doit s'établir en rapport inverse de leur fréquence, du moins ä la longUe(5, 4. 5).
(1) On sait i|imm1;iiis f|iiel(|iies-unes (les ilo.s Höbrides le tiers du travail nntionni doit ^tre rnnsitrrp à sp procurer du comhrKtJhle <M'Cultnfh,
THÉORIE DK I,\ POPULATION. 267
Statist, accoiint, I, 319); aussi n'est-il pas étonnant de constater, d'après la grande statistique écossaise, que certaihes paroisses voient augmenter leur po|ui]alion quand on y découvre du charbon de terre, et que celle-ci diminue dans d'autres paroisses quand leurs tourbières sont épuisées.
(2) Siissmilch (Goelll. Ordnung in den Veraonderungen des nien.;chl. Geschl., 1" édii., 1761, 4^ édit , 1775, I, 126, seq.) (tonne comme moyenne générale un mariage par an sur 107 à 113 personnes vivantes. 22 villages hollandais ont présenté par contre un rapport de 1 à 64. Malihus (Principles of popul., H, ch. ivj a très-judicieusement attribué cette anomalie à la grande mortalité qui régnait dans ces villages ; 1 décès annuel sur 22 à 23 personnes vivantes, tandis que la moyenne était de 1 sur 36. Le Suisse JÏ/ih'e< (Mémoires par la société économ. de Berne, 1766, I, 15, seq.) ne peut témoigner assez d'étonnement de ce que dans les Alpes les villages, où la durée de la vie moyenne est la pins longue, fournissent relativement le moins de naissances. « Tant de force rua le et si peu de force génératrice ! » Cette énigme a été également expliquée par Malthus (II, ch. v). Il s'agit là des villages des Alpes, n'ayant qu'une économie de bétail entièrement stationnaire; personne ne se marie avant qu'un chàlel ne soit devenu vacant ; et comme précisément les premiers possesseurs vivent longtemps, les nouveaux arrivants ne prennent que tardivement leur place. V. Sadler (The law of population, II, 1830). — Suivant Quetelet (Sur l'homme, 1835, I, 83, seq.), on comptait en France, de 1817 à 1821 :
6d mariage annuel ünfants Un décès sur par mariage, annuel sur
* départements. ... 110 à 120 hat). 3,79 35/» liab.
23 — .... 130 à liO 4,17 39,0
18 — .... 140 à l.SO i,36 40,6
6 — ... 170 et au delà 4,84 46,4
Les deux départements de l'Orne et du Finistère présentent le contraste le plus frappant : dans l'un nous trouvons une naissance annuelle sur 448 habitants, un mariage sur 147,5, un décès sur 52,4, et dans l'autre 1 sur 26, — 113,9, — 30,4. — A Namur les chiffres corrélaiifs étaient : 31,1,-14 1,-51,8} eu Zélande, 21,9,-113,2,-38,5 ^Çu«telel, I, p 142). Le point extrême le plus triste se rencontre dans la province mexicaine de Guanaxato : une naissance annuelle sur I6,0.S; un décès sur 19,7 habitants {Quetelet, I, 110).
Le nouveau volume de la Statistique de la France (deuxième série, t. III, Impartie), consacré au mouvement de la population en 18.51, 1852 et
1833, contient des renseignements pleins d'intérêt et fort bien classés par le chef du bureau de statistique, M. Legioj/i.
Une naissance L'a mariage Un décès N'ombre sur sur sur d'enfants
par mariage.
Il y a eu en 1851. . 3S,84 12i,73 U,78 3,14
Quant au rapport des mariages, des décès et des naissances à la population des divers départements, il a éprouvé peu de variations depuis cinquante ans. Ce sont toujours les trois déparlements de l'ancienne Normandie, l'Eure, le Calvados et l'Orne, qui ont la moindre fécondité par mariage, et en même temps le moins de décès. Mais la population y est en voie de diminution. C'est la contrée agricole de France la plus riche, la plus cultivée et la plus éclairée ; elle n'appartient ni aux départements où le sol est le plus divisé, ni à ceux où il l'est le moins.
Le nombre de naissances le moins élevé se rencontre (1831) dans le Calvados (1 sur o3,43) ; ensuite vient l'Orne (ol,64); l'Eure (31) et le Lot-et-Garonne (49,97). — En 1852 et 1833, c'est le Lot-et-Garonne qui vient le premier (31,14 et 32,38), puis le Calvados (30-68 et 31-13), l'Orne (49,81 et 51,8) et l'Eure (30,39 et 3I,04j.
Les départements, au contraire, où il y a eu le plus grand nombre de naissances sont le Cher, le Finistère et le Bas-Rhin qui donnent :
1 naissance sur 29,18 29,87 31,03
Quant aux décès, voici dans quelle proportion ils ont eu lieu dans les départements où il y en a eu le moins.
Haules-Pyrénées. . . 1 sur 57,07 5!),20 51,17
Orne 54,14 53,03 51,25, etc.
El parmi ceux qui en ont eu le plus :
Finistère 1 sur 34,22 36,23 36,87
Bas-Rhin 42,29 33,34 39,94, etc.
La population s'est accrue le plus lentement:
Nombre de décès par lOO naissances.
i»5i. imu. 1853.
Eure no, 35 120,20 108.08
Calvados 113,91 115,03 118,21
Manche 103,29 9rt,38 108,41
Lol-el-Garoniie. . . . 98,93 100,00 06,55
THEORIE DE LA PüPl/LATlON.
Elle s'est accrue le plus vile :
Nièvre..
Cher. , Landes.
Nombre de décès par lOO naissaocei.