‹ Principes d'économie politiqueChapitre 34 sur 38 · PUBLIÉ · texte numérisé non relu

PUBLIÉ

DAWS LES ARCHIVES d'ÉCONOMIE POLITIQUE ET d'aDMINISTRATION *.

Les considérations développées par M. Roscher sont présentées au point de vue de Véconornie politique et non à celui de l'économie rwale, dont il détermine le domaine distinct. Lascience administrative [die Cameralwissenschaft ), ou V économie privée, s'occupe de l'état actuel et du mode complet de développement des principales branches de la production nationale, de l'agriculture, de l'exploitation des mines, de l'industrie, du commerce, de la sylviculture, etc. De quelle manière une mine, une terre, une forêt, etc., peuvent donner régulièrement le plus grand revenu, tel est l'objet des investigations qu'elle entreprend. Elles sont, sans contredit, indispensables pour le législateur, le financier, l'administrateur, et la science administrative doit être envisagée, en ce qui con-

' Archiv, der politixrhen Œkonomie und Polizehnssmschnfl ( t. VIII, p. 128, 255, 289, 556, et t. IX, p. 1, 42). Ce recueil, qui était publié à lleJdcHierg par MM. les professeurs Rad et Hannsen, est maintenant réuni à la Zeitschrift für die gesammfe Staat stvissensdiaft de Tubiugue.

cerne la théorie économique, comme une des études auxiliaires les plus importantes; mais ce ne peut être qu'une étude auxiliaire.

L'économie politique n'a pas affaire tant aux choses qu'aux hommes, mis en contact avec celles-ci; on pourrait la nommer l'étude des lois du développement économique des nations. Comment les différents peuples, à leurs différents âges, arrivent-ils à pourvoir à leurs besoins matériels, et quelle influence ce mode de satisfaction exerce sur les lois, sur l'administration, et en général sur tous les éléments de la civilisation et réciproquement, tel est l'objet de la science. On ne saurait mentionner aucun fait humain qui n'ait son aspect économique. Le rapport qui existe entre la physiologie et la psychologie se reproduit presque en ce qui concerne Péconomie publique et la politique proprement dite. Sans doute le régime forestier perfectionné, tel qu'il sert de modèle a\\jourd'hui à l'Allemagne, nous intéresse beaucoup ; mais celui qui était usité il y a cinq siècles, et que la Russie conserve encore, ne nous intéresse pas moins. Nos lois, nos règles, doivent toujours être conçues de manière à ce qu'une modification dans la pratique ne les détruise point. La création des chemins de fer, par exemple, ouvre un champ nouveau aux études administratives, tandis que l'économiste appliquera aux chemins de fer, par rapport aux chaussées, à peu près les mêmes observations qu'aux chaussées par rapport aux routes ordinaires, et aux routes par rapport aux voies que suivent les caravanes.

Commençons par relever les traits caractéristiques des divers systèmes appliqués à l'exploitation du sol.

Toute culture exige l'emploi d'un certain capital et d'une certaine quantité de travail : les différents systèmes d'exploitation du sol se distinguent les uns des autres au point de vue économique, suivant que le travail et le capital qu'ils exigent sont plus ou moins considérables. On ne saurait donc les délimiter par une ligne nettement tracée, car ils se fondent les uns dans les autres par des dégradations de nuances difficiles à préciser. Et si nous désignons sous le nom de systèmes savants ceux qui exigent un capital plus important et un travail plus intense, tandis que nous appelons les autres des systèmes simples, nous n'attacherons à ces dénominations aucune idée de blâme ou d'éloge.

Le plus simple de tous les systèmes de culture est pratiqué enrure aujourd'hui en Russie et dans les défrichements de l'Ame-

DE LA POLITIQUE DE r,'AGRICüLTUKE. :i8 1

viqui^. Dans la Sibérie méridionale, on ne sème sur la steppe grasse, fraichemeni remuée, les grains de sarrasin que vers le milieu de mai, afin d'échapper aux gelées de la nuit, en les espaçant de manière qu'on semble avoir voulu nourrir les oiseaux. A l'automne, la paille est brûlée sur place, le battage s'y fait également, et le grain qui se perd suffît pour les semailles de l'année suivante; on se borne à le herser au printemps. De cette manière, un ensemencement suffît pour cinq ou huit ans, et fournit des récoltes successives ; ce n'est que dans les mauvais terrains que le soi ne rapporte pas au delà de trois ou quatre ans, et qu'il a besoin d'être aidé au printemps, au moyen d'une sorte de semaille supplémentaire. Ailleurs, on sème deux ans de l'orge, deux ans de l'avoine, deux ans du seigle d'hiver et deux ans du seigle d'été. Le champ est-il épuisé, on se transporte sur un autre, car en présence d'une population olair-semée, ce qui manque le moins c'est le sol. Ou ne saurait songer à fumer ces terres, car dans beaucoup de contrées la végétation deviendrait trop active, et le blé partirait en herbe. On jette donc souvent les engrais à l'eau, ainsi que la paille, en dehors de celle employée pour couvrir les toits ou consommée par le bétail. Les paysans ne se décident à fumer les anciennes terres, plutôt que d'en défricher de nouvelles, que là où se rencontrent des sapinières touffues et marécageuses. Dès que les premières neiges sont fondues, et jusqu'au moment où l'hiver rend tout pacage impraticable, le bétail est abandonné à lui-même. En hiver, la nourriture qui lui est réservée est tellement misérable, que les pauvres animaux peuvent à peine se soutenir, et que trois chevaux ne font guère que la besogne d'été d'un seul.

En Amérique, dans les contrées nouvellement défrichées, on rencontre un système de culture analogue. Dans la Nouvelle-Angleterre, par exemple, à la fin du siècle dernier, on classait encore les terrains d'après l'essence du bois qui les couvrait spontanément. Ou désignait le meilleur sous le nom de terre de noyer ou de châtaignier; celui de deuxième qualité, sous le nom de terre de chêne ou de hêtre, et celui de troisième, sous le nom de terre de pin ; celui qui ne portait que des broussailles ou des buissons passait pour le plus mauvais, tout comme nous disons terre à froment, terre à orge, etc., et ces dénominations sont naturelles là où domine le défrichement et la culture parle feu (l'écobuage). Quand on veut établir une nouvelle exploitation, on abat les arbres

au mois de juin et on les brûle au mois de mai suivant. Par un temps sec, le feu se propage au loin dans les bois voisins, et de fortes pluies peuvent seules Téteindre. C'est ainsi qu'en mai 1780 la flamme dévora, dans le Newhampshire, une épaisse forêt d'une étendue de 43 milles géographiques, du nord au midi.

On attend les premières pluies, et, après avoir remué la cendre avec la houe, on fait les semailles. Une charrue serait difficilement employée, à cause de la quantité de souches d'arbres.

L'abatage des arbres est un travail dispendieux dans un pays où la main-d'œuvre est élevée : aussi les colons les plus pauvres se contentent-ils de dépouiller par le bas les arbres de leur écorce, ce qui les fait sécher.

On introduit une sorte de culture alterne, en laissant les arbres repousser, pour les livrer de nouveau à la flamme.

Les mauvaises herbes envahissent promptement les terrains ainsi exploités, et en étoufl'ent les plantes ; c'est la plaie de la Sibérie comme de l'Amérique du Nord j au Brésil, on est souvent forcé de leur abandonner le sol au bout de deux ou trois ans. Partout où la nature a une part prépondérante dans l'œuvre de la production, elle prend promptement sa revanche, et l'homme ne parvient point à la dompter.

Les contrées marécageuses du nord-ouest de l'Allemagne fournissent l'occasion, aussi facile qu'intéressante, de suivre de l'anl la transition de ces systèmes grossiers d'exploitation à des systèmes plus avancés. Dans le voisinage du Weser et de l'Ems, la culture passe successivement par ces trois phases : elle commence par Vécobuage; on écroùte la couche superficielle du terrain avec une espèce de pioche recourbée en forme de houe (l'écobue), ou sèche les végétaux ainsi enlevés, et puis on y met le feu, pour répandre sur la terre les produits de la combustion. On fait ensuite les semailles, et l'on herse le terrain^ le sol peut être ainsi exploité de trois à cinq ans; moins il s'épuise et plus vite repoussent les broussailles. Il faut conserver cette espèce de jachère pendant une vingtaine d'années. On n'emploie point d'engrais, et l'on ne peut guère produire que du sarrasin. Les terrains oisifs ont une grande étendue et ne sauraient généralement servir de pâturage.

Dans la seconde période, ou comuience à fumer le sol, ce qui suppose la possession de quelque peu de bétail, et l'on cultive le seigle. C)n arrive à cette transformatinn quand le sol végétal, enfoui

DE LA POLITIQÜF. DR L AGRICULTURK. '.W-i

SOUS Ja tourbe, commence à se montrer par places ; on élargit ces îlots à la bêche, et Ton arrive à y établir des prés. Dans la troisième période, la tourbe, est complètement enlevée, ce qui nécessite une grande dépense de temps et d'argent. Il faut commencer par creuser un canal, pour faciliter réc«:»ulement des eaux, qui ne tarderaient pas à créer une nouvelle tourbière. Dès lors tout s'enchaîne et marche à merveille. Le canal transporte la tourbe au marché; on achète en échange du bétail, des instruments aratoires, etc., et l'on établit d'autant mieux une culture florissante, que l'on dispose à volonté de l'élément indispensable de la fécondité du sol, de l'eau, dont on règle l'usage. On comprend aisément que la navigation, le transport, la pêche, le commerce, l'industrie se développent sur cette base. Popenburg en petit, et la majeure partie de la Hollande en grand, sont des exemples de ce que l'on peut obtenir, en prenant pour point de départ une canalisation bien dirigée ; mais il faut pour cela des avances considérables, qui ne peuvent devenir productives qu'à la longue.

Le système d'assolement triennal ou de pâturage perpétuel s'élève beaucoup au-dessus de ces modes d'exploitation semi-nomades ; son trait caractéristique est la division du domaine en deux parties, employées d'une manière permanente, l'une, la plus rapprochée de l'habitation, à la culture, et l'autre au pâturage. D'ordinaire, un tiers de la première zone est consacré aux céréales d'hiver, un autre tiers aux céréales d'été, et le troisième reste en jachère.

Il est douteux que les Germains de Tacite aient, ainsi que le suppose Eichhorn, suivi ce système ', mais il était bien connu du ten)ps de Charlemagne, et il a été généralement pratiqué dans l'Europe centrale jusqu'au milieu du dix-huitième siècle : il domine encore aujourd'hui dans la majeure partie de l'Allemagne, dans les régions du centre de la France, en Hongrie et dans les provinces mieux cultivées de la Russie. C'est pourquoi, dans beaucoup de villages, le paysan ne possède pas ses terres d'un seul tenant, mais divisées en trois zones.

Ce mode de culture suppose des habitations fixes, mais n'exige pas nécessairement une attribution absolue du droit de propriété privée. La constitution territoriale du moyeu âge, époque à laquelle il régnait sans partage, part de l'idée que le possesseur du îsol n'en est que l'usufruitier, et que la propriété appartient à la

communauté. La coui'usion préméditée des parcelles et l'uniformité d'exploitation qu'entraîne cette disposition du terrain font persister durant des siècles dans la même routine, dont aucun particulier ne peut s'affranchir. De là vient aussi la prééminence de la jouissance commune, car tout se lie, tout se correspond.

Il va de soi que cette demi-communauté de biens élevait un obstacle insurmontable au développement énergique du travail et à l'application des capitaux à la terre.

La production était faible ; le bétail, nourri au moyen du parcours et de la vaine pâture, restait en mauvais état, et la récolte successive des céréales engendrait les mauvaises herbes : on ne cultivait presque que des grains.

Cette économie rurale cadrait avec les besoins du moyen âge ; on recherchait alors la quantité, et non la qualité ou la variété des ubjets consommés, et on n'usait presque pas de légumes. L'état de la consommation était aussi bien la cause que le résultat du système rural que nous venons de mentionner. Plus on transforme le pâturage en champ, plus on emploie de travail et d'engrais en tirant parti de la jachère, plus augmente la demande des produits raffinés, et plus on se rapproche des systèmes nouveaux de culture. On sait quelle heureuse révolution, dans ce sens, a réalisée la méthode de Schubert, en introduisant le trèfle dans la rotation des assulements.

Le premier pas fut fait quand les céréales et les plantes fourragères se succédèrent sur le même terrain, non pas d'année en année, mais à plusieurs années de distance. On renonça dès lors au pâturage permanent, en soumettant successivement tout le sol à la charrue, en n'utilisant comme prairie que les parties humides, et comme bois que les parties situées au loin ou tout à fait escarpées. La culture pastorale ne possède aucun caractère tout à fait spécial.

Ce système est pratiqué sous une forme grossière dans une grande partie de l'ouest de la France ; mais on rencontre aussi dans ce pays des contrées où il est appliqué avec un intelligent succès '. L'Angleterre le connaît depuis le seizième siècle ; il subsiste encore dans les comtés où domine l'élève du bétail. Les plantes fourragères y ont une importance si grande, que le Devonshire, par exemple, livre aux céréales un tiers du sol arable, tandis que les

• V. le beau travail de M. Passy sur l'Agriculture de VEure.

DK I,\ l'OLITigiJi: DK I, AGlUCÜi.TURK. 385

deux fiers sont couverts de plantes fourragf-res. Le climat des contrées de l'Ouest s'y prête men'eilleusement.

Le même système est suivi dans le Holstein, dans les contrées montagneuses du Midi et en Suisse.. Pendant que l'Autriche septentrionale pratique l'assolement triennal, la culture pastoi^ale domine dans les provinces méridionales ; elle s'étend rapidement en Courlande et dans les îles du Danemark.

La supériorité relative de ce système vient de ce qu'il se fonde sur une organisation complète de la propriété individuelle. Aussi, dans les contrées où il est pratiqué depuis longtemps par les paysans, on rencontre de temps immémorial, au lieu de l'enchevêtrement et de la confusion des parcelles, des corps de domaine bien arrondis. Il convient surtout à la grande propriété. Les frais du premier établissement sont assez dispendieux, il exige des prévisions complexes et un plan mûrement réiléchi; mais la machine, une fois montée, marche en quelque sorte d'elle-même; elle exige comparativement une surveillance beaucoup moins active.

En Angleterre, au seizième siècle, l'élève des moutons dirigea les propriétaires dans cette voie, en provoquant l'expulsion des tenanciers; aussi Thomas Morus dit-il que les moutons dévorent les hommes eu broutant l'herbe.

En Ecosse, au dix-huitième siècle, le système féodal, qui tendait à fournir à la bannière du seigneur un grand nombre de soldats, céda le pas au système commercial; l'émigration, l'industrie, la pêche, occupèrent les hommes qui cédaient le sol aux moutons.

Dans le nord-ouest de l'Allemagne, la guerre de Trente ans eut des effets analogues ; la culture pastorale s'établit dans le Mecklembourg, le Holstein, etc. Dans laPoméranie seule, depuis 1628, plus de douze mille paysans ont délaissé leurs tenures ; la loi a eu beau vouloir y mettre obstacle, cette transformation, là surtout où les bras ont trouvé une occupation suffisante, a également servi le progrès do l'agriculture et celui do l'industrie.

Ce système exige plus de capital et de travail que la culture triennale ; en revanche, il donne un produit brut plus considérable, surtout en matières animales. Le sol s'améliore par l'applicatidn d'engrais plus abondants, et la division régulière du terrain prépare la division de la propriété elle-même en domaines d'une étendue moindre, connue \iiculture savante en a besoin.

Dans la culture alterne, tout le sol est travaillé cliaque année, à T. 11. i5

l'exception des prairies. La stabulation s'y lelic d'Iiabitude^ car, on place des pâturages, un n'y conserve que des prairies artiûcielles. En même temps, on travaille à supprimer la jachère au moyen d'une succession bien ménagée des végétaux confiés au sol; les plantes de différente nature se nourrissent tantôt par les racines et tantôt par les feuilles; elles réagissent diversement sur la terre, dont elles utilisent successivement les divers éléments. Les unes la rendent friable et plus sensible aux influences atmosphériques ; d'autres l'affermissent par leurs racines, d'autres encore la nettoient et la purgent de mauvaises herbes. Là où cette rotation ne peut être pratiquée, à cause de la culture dominante du blé, du lin et du trèfle, on trace des sillons profonds entre des bandes étroites, de manière que les rigoles constituent une sorte do jachère, et l'on crible très-soigneusement la semence, afin qu'il ne s'y trouve aucun mauvais grain.

C'est seulement dans les terres très-argileuses, qui se durcissent facilement, comme on en rencontre dans plusieurs contrées bien cultivées de l'Angleterre, que la jachère pure ne peut pas être complètement évitée. La base de ce système do culture repose sur les plantes fourragères, c^ui servent à entretenir un bétail nombreux et font restituer au sol, au moyen des engrais, plus de substance nutritive qu'elles ne lui en enlèvent par leur végétation.

L'avantage du système, (\m prévaut dans tous les pays très-peuplés et bien cultivés, consiste dans un accroissement très-grand du produit brut. Suivant les calculs de M. de ïhunen, à qualité égale du sol, la culture belge nourrit aussi facilement sept mille hommes par mille carré que la culture mecklembourgeoise trois mille. .Mais aussi ce système exige-t-il beaucoup plus de travail et de capital, des constructions considérables, un riche mobilier agricole, de nombreux bestiaux. Il ne peut s'établir qu'avec une libre exploitation du sol, dégagé de toute servitude, sur des domaines bien arrundis, qui n'ont pas trop d'étendue, et surtout avec des cultivateurs attentifs, soigneux et intelligents. Pendant que la culture triennale imprime à toute une sorte de terrain, à toute une positiuu donnée, à tuute une province, une règle uniforme, la culture alterne se spécialise presque partout, d'après les impulsions individuelles; la routine ne saurait s'y perpétuer. Aussi ce n'est pas seulement matériellement, mais intellectuellement, qu'elle demande une Jipplicatiou plus large du travail et du capital.

DE h\ l'OLlTIQUK T)i: f/ AGlî ICULTlIK K. .'l«7

Du des sif^iies les plus flt'risifs de l'état de développeineiit dil'af^rioulturo , c'est le soin plus ou moins scrupuleux que l'on donne aux engrais. La Belgique est le pays classique sous ce rapport, et surtout la contrée qui s'étend entre Anvers, Gaud, Ypres et Bruxelles. A. Youuf,^ dit lui-même : I s/iall alivnys consider myself as ignorant in hmbandry Uli 1 luwe ivell viewed tlie Austrian Flanders. Aucune parcelle d'engrais n'est perdue sur les routes; les pauvres, les enfants, les femmes ramassent tout avec soin ; de nombreux magasins pour la vente, de grandes entreprises pour l'exploitation de ces matières fertilisantes, se rencontrent de tout cùté, en appelant l'importation à leur aide. Au commencement de ce siècle, le département de l'Escaut seul tirait, chaque année, pour plus de 700,000 francs d'engrais du dehors. Rien n'est perdu ,* les matières animales de toute provenance et de toute nature nourrissent sans cesse le sol.

La culture s'élève à peu près à la même hauteur, et cela depuis le moyen Age, dans la plus grande partie de l'Italie supérieure et dans les contrées populeuses de la Toscane. En Espagne, les côtes septentrionales, la Catalogne, la huerta de Valence, Alicante et Murcie, présentent un bel aspect.

Les prairies artificielles ont été presque inconnues en France jusqu'au moment de la l\évoluti(jn ; le métayage et la taille détournaient les capitaux du sol; aujourd'hui, surtout dans le voisinage des grandes villes, dans les départements du Nord, sur les bords du Rhin et de la Garonne, la culture a fait de très-grands progrès. Il en est de même dans la vallée allemande du Rhin et en Suisse.

L'Angleterre a vu se développer la culture alterne, à proportion que l'accroissement des villes, de la population et de l'industrie, a rendu la productinu des grains et de la viande plus lucrative que celle de la laine. C'est dans ce pays que la littérature l'urale présente les plus nombreux et les plus utiles travaux, et que les progrès agricoles ont été le plus merveilleux *.

La Chine et l'Arabie-Heureuse méritent encore d'être mentionnées. Dans le Yemcn, tout est soigneusement travaillé, arrosé : c'est de \di culture -jardinage. En Chine, le travail de l'iiomme est re-

ï V. le remarquable ouvrage de M. rie Lavergne. De l'Economie rurale en Angleterre. L. \V.

388 AVPHNDICE.

marquable, mais le capital fait Jémut. Les neuf dixièmes de la population sont hors d'état d'entretenir du bétail, et doivent tout faire à la pioche et à la bêche ; on y prend grand soin du fumier et de l'irrigation. Cependant l'absence du capital entraîne ce pays vers le déclin, car, à la longue, les forces morales et physiques du peuple s'eu ressentent.

Le Bengale confirme cette vérité : les bœufs y sont si misérables, qu'ils n'ont pas assez de force pour traîner une bonne charrue anglaise; on y fait succéder les mêmes récoltes jusqu'à épuisement du sol ; cela a lieu dans les pays à population fort dense, où le sol est très-divisé et le paysan très-pauvre.

Le même spectacle se reproduit en Irlande, où la terre subit une véritable torture. Le peuple y a perdu le sens d'une situation meilleure. Sa nourriture nous reporte, par son uniformité, aux relations du moyen âge, et le cochon y domine aussi comme animal diimestique.

Ce genre do culture a cela de commun avec le mode le plus grossier d'exploitation du sol, que presque tout le monde est forcé de vivre du produit immédiat de la terre.

Si nous passons en revue les divers systèmes de culture qui se sont développés depuis l'exploitation semi-nomade jusqu'au jardinage, et qui peuvent rétrograder ensuite, le fait qui nous frappe d'abord, c'est qu'à mesure que la culture devient plus savante le produit brut s'accroît.

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que des hommes voués à l'étude des intérêts publics, qui avaient visité le Palalinat ou les Flandres, se soient laissé séduire par les résultats qui y sont obtenus, et qu'ils aient voulu les naturaliser autant que possible dans leur pays. Il n'y a pas longtemps encore, les hommes los plus éclairés regardaient connue synonymes les systèmes sitnples d'agriculture et une mauvaise agriculture. Ebeling, dans son excellente description de rAu)i'ri(juo, ne manque jamais de se plaindre, en toute occasion, du défaut d'habileté des agriculteurs, qui ne labourent et ne hersent qu'à la surface, ont peu d'engrais, ne pratiquent pas la culture alterne, etc.

L'histoire nous enseigne aussi que les colons d'un Ktat riche tîf bien cultivi' qui ont voulu transporter les procédés de la mère patrie dans des contrées ditféreutes ont presque toujours échoué. Apres df iiiinibreiix et lourds sacrifices, ils n'ont cnmuienci'' à pro-

DE LA. POLITIQUE DE L'AGRICU LTURK. 389

spérer que lorsqu'ils ont plus ou moins pactisé avec les habitudes et les .méthodes indigènes.

Rien de plus instructif ni de plus divertissant sous ce rapport que le Voyage de Parkinson dans l'Amérique du Nord*. C'était un habile fermier du Lincolnshire, habitué aux procédés perfectionnés de culture; Sinclair l'avait recommandé à Washington, pour l'aider à améliorer ses propriétés. Parkinson trouve qu'en Amérique les choses se passent tout de travers : aucun de ses principes, devenus pour lui une seconde nature et regardés comme inébranlables, ne peut s'y adapter. Il ne sait point en imaginer d'autres mieu.x applicables à la localité. Il a comme le vertige de ne pouvoir réussir à rien, et il condamne l'Amérique comme un monde à l'envers. On sympathise avec ses souffrances, sans pouvoir s'empêcher d'en rire. En s'embarquant en Angleterre, il avait emmené avec lui d'excellent bétail, des bœufs de prix, des chevaux pur sang, en partie éprouvés aux courses, etc. Il aborde en novembre, et apprend avec effroi qu'il ne peut nulle part se procurer du foin. Lp bétail, les chevaux indigènes se contentent d'une grossière n(iurriture. Parkinson s'étonne de tout, blâme tout ; quel que soit le succès obtenu, il dit que le sol lui-même est dëplorable, parce qu'il ne peut pas y obtenir le gras bétail du Lincoln.

Ou oublie li'(qi facilement que li's systèmes de culturr (|ui r.qiportent le plus sont aussi ceux qui coulent le pllis cher, et par conséquent qu'ils sont uniquement praticables là où le travail et le capital s'offrent en surabondance vis-à-vis du sol. La rente foncière doit y être élevée, et quant aux salaires et au taiix de l'intcrôt, il laut au moins qu'un de ces deux éléments se rencontre à taux réduit. Il appartient par conséquent aux enseignements les plus instructifs, mais aussi les plus difficiles à se pi'ocurer, de la statistique, de comparer l'importance relative du capital consacré à la culture dans les divers Etats. Rau a fourni les indications les plus complètes, d'après les documents actuels (I, § 'iliJ, a), mais il serait fort désirable que ceux-ci fussent plus nnillipliés et mifuix élaborés.

' l'arkinsnii, A Dnir in Anivrirn in I71t8-U>ti0

Sans doute la rt';;ie, quo les npératiûns de culture qui au,t;menlent lo produit brut entraînent plus do frais^ souffre quekpes exceptions ; par exemple, on a inventé des charrues c|ui unissent réconomie à une action plus puissante, mais ces exceptions sont rares.

L''agriculture savante n\^st euere possible que dans un Etat avancé de civilisation ; elle exigi' un prix plus élevé pour les produits de la terre. Aussi comprend-on à merveille ce que Washington écrit à Arthur Yoiing, qu'il est plus avantageux, en Amérique, d'exploiter mal une grande étendue de terrain, c[ue de bien cultiver un espace restreint i. La culture extensive est plus profitable aux degrés inférieurs de la civilisation, et la culture intensive convient à une société pli;s avancée 2. Dans un cas, le premier facteur de la production, la nature, s'offre en abondance ; dans l'autre, ce sont le travail et le capital. Il faut savoir se régler làdessus.

Cette loi mérite do prendre rang à côté des vérités fondamentales constatées par Adam Smith , par Ricardo , par Malthus , par Rau ; et comme il serait juste de transporter dans le domaine des sciences économiques un usage suivi depuis longtemps dans les sciences mathématiques et naturelles, on devrait hii adjoindre le nom de M. de Thiinen, qui l'a sinon découverte le premier, du moins le mieux mise en lumière, par luic méthode aussi ingénieuse que pénétrante, au moyen de laquelle il a résolu nombre de questions économiques d'un grand intérêt.

Son ouvrage a attendu longtemps, pour être étudié et consulté autant qu'il le mérite; cela tient en grande partie à la forme adoptée. Comme cela arrive d'habitude aux praticiens qui se servent rarement de la plume , M. de Thiinen entre dans de longs développements sur des points cpii s'expliquent d'eux-mêmes; il a une prédilection incommode pour les formules algébriques, et l'ensemble de l'exposition a le tort de ne pas faire suffisamment ressortir les aperçus principaux. Enfin l'auteur puise trop dans sou propre fonds, en négligeant de consulter d'autres travaux économiques, ce qui rend sans doute ses services d'autant plus remarquables, mais peut-être moins lomplcfs qu'ils auraient pu le de\ e-

I Stulialiral innnual for llic l'iiUrd-Shtlrs, l8U(i, |i. 10(1. ' V. i'cxci'lli'iil oiiMîipo (je M. Pii-^sv, l(s Si/slcmcs de cullior l'ii l-'rame.

Di: L\ PÜLITIQUK DK l'AGMICULTU« E. .'Wl

nir avec une iixHhüde diflerente. Néainuoiiis son livre compte au nombre des monuments les plus importants que l'Allemagne ait élevés à la science économique, et M. Roscher ajoute qu'il lui doit beaucoup*.

M. de Thünen pose l'hypothèse d'un Etat, séparé du reste du monde par un désert infranchissable. Il a la forme d'un cercle, et présente partout un terrain de nature identique, qui n'est traversé par aucun canal, par aucune rivière navigable. Une grande ville, la seule qui existe, est placée au milieu. Comment l'agriculture se déyeloppera-t-elle dans VF tat isolé? — La ville, dans laquelle toutes les industries se concentrent, est le seul marché de consommation; au lieu de production, le blé vaut ce qu'il se vepd au marché de la ville, déduction faite des frais de transport. Aussi les prix vont-ils en diminuant, suivant des cercles concentriques, à mesure que l'on s'éloigne de la ville, et l'on arrive à un point où le coût du transport s'élevant au niveau du prix du marché, on ne peut plus cultiver de blé pour la vente, en dehors de la consommation locale.

Autour de la cité domineront les produits qui ne sauraient supporter de frais de transport considérables : ainsi les fleurs, les légumes, le laitage frais, qui exigent un envoi immédiat et successif, et. qui souvent sont portés à la ville. Tout est calculé de manière à faire entretenir le plus possible de bétail; on proiite de la facilité d'obtenir le fumier de la ville, à bon compte et selon la quantité voulue ; ou peut aussi ourùler des journaliers au marché. Le foin et la paille sont vendus pour l'entretien des chevaux de la cité, taudis qu'une exploitation plus éloignée doit les conserver pour les consommer surplace, afin de se procurer ainsi du fumier. Les céréales sont cultivées autant pour la paille que pour le grain, et les semailles sont faites très-dru, car les objets dont le volume est considérable, par rapport à leur valeur, doivent être produits tout près du marché. La grande abondance du capital et de la main-d'œuvre dispense d'alterner les cultures, en adoptant par intervalle les

' Josepli Henri de Thiiuen ( ilc Teltow en Meckli'nibourg ) a publié en J8-2(î une première édition de l'Etal isole dans ses rapports avec raf/riciillure et l'économie publique, ou Recherches sur l'inlluence que le prix des (jraius, la rirhcsse du sol et les impôts exercent sur le mode de culture. L;i deuxième édition, revue et augmentée, a paru en 184'2, Ce livre, »l'un mérite supérieur, a été traduit en français par M. Jides Laverriére (Paris, 1851 ; chez (iuiilaumin). Il jette un jour nouveau sur les problèmes les plus compliqués de l'économie auri'ole, e( notamment sur la question de ta reute /bnci«re. L.' \V.

moins productives, ce cjui a lieu quand un ne peul lestituer au sol les substances nutritives qu'on lui enlève. Par conséquent, on voit s'étendre la culture libr% dont le jardinage est l'exemple le mieux connu. Plus on s'éloigne de la ville, plus augmente le coût de transport du fumier qu'on en retire, jusqu'à ce qu'on atteigne le point où il devient plus avantageux de le produire sur place que de l'importer.

Alors succèdent des régions consacrées principalement à la culture du blé, et d'abord, avec un système savant, le mode de culture belge ; puis, avec des systèmes de moins en moins compliqués et étudiés, la culture alterne, la culture pastorale, la culture triennale, etc. ; puisque la valeur du blé diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre, il faut aussi que les frais de production s'abaissent, c'est-à-dire qu'on admette des systèmes d'exploitation de plus en plus simples. Mais il est clair que, comme les teintes vont en se dégradant sans que la couleur soit subitement modifiée, les modes de culture varieront sans qu'il y ait de limites tranchées entre les exploitations qui se succèdent dans le ménage des champs.

Quand on atteint la limite à laquelle il devient impossible de cultiver du blé pour le marché, on a recours à d'autre produits pour lesquels le transport constitue une portion moindre du prix. A cette classe appartiennent les bestiaux. Le bétail maigre se transporte lui-même presque sans frais. Il n'en est pas de même du bétail engraissé; aussi élèvera-t-on, dans les régions éloignées, des sujets qui seront ensuite engraissés dans les régions plus rapprochées. Le cercle consacré à l'industrie du bétail ne produira que la quantité de blé nécessaire pour la nourriture locale d'une population clair-semée. L'été, lebétiiil trouve des pâturages en abondance ; la difficulté se rencontre pour l'hivernage. On ne saurait cultiver de fourrages, car le bas prix du bétail ne pourrait couvrir ce supplément de dépense. Les prairies naturelles deviennent l'unique refuge ; elles seules rendent le pâturage d'été profitable, en fournissant le fourrage pour l'hiver. C'est sur elles que repose surtout la rente du sol.

Finfin, l'éloignemcnt du inarclu' csl-il tnij) ^nmd pour que h>s produits de l'industrie du bétail puissent y paraître, la culture proprement dite s'arrête. Il ne restera plus que la pêche ut la cha.sse, et des pelleteries rares, pour alimenter le connucrce de la cité. * .L'hypothèse de VKtat isolé écarte Imites les circoustanres accès-

soires qui pourraient modifier ce grand problème : Quelle est l'influence de l'éloignement du marché, du débouché, sur le ménage des champs? La simplicité des données jette une grande clarté sur la solution.

Si nous mettons cet idéal en rapport avec la réalité, il saute aux yeux qiie l'existence des divers marchés de consommation entraîne la formation, autour de chacun d'eux, de divers cercles concentriques qui se pénètrent réciproquement de mille manières, bien que les marchés secondaires dépendent des marchés principaux. De même, chaque bonne route, et notamment chaque voie fluviale, chaque canal, chaque chemin de fer, exerce une influence considérable sur la configuration des cercles, puisque les points géométriquement séparés par la distance se trouvent économiquement rapprochés. Il est clair aussi que tous les pays très-peuplés, riches, d'une civilisation avancée, dans lesquels, par conséquent, la consommation des produits du sol. est considérable en quantité et en qualité, ont une parenté rapprochée avec les cercles intérieurs de VÉtat îso/e, tandis que les pays à population clair-semée, pauvres, dont la civilisation est dans l'enfance, reproduisent l'image des cercles extérieurs.

On peut voir très-clairement, par l'exemple du Danemark et du Schleswig-Holstein, combien peu l'on réussit à précipiter artificiellement les choses sous ce rapport. La théorie nouvelle avait beau condamner la jachère, on l'a introduite dans ces contrées depuis soixante-dix ans, avec grand profit, comme une amélioration rationnelle de la culture. La culture pastorale fait d'elle-même de nombreux prosélytes en Danemark, pendant que la Société d'agriculture de Copenhague dépense en vain les récompenses et les encouragements pour propager la culture alterne, à l'exemple de l'Angleterre. Le gouvernement a dissipé des millions à vouloir coloniser trop tôt les terres incultes. Nous remarquons fréquemment, en Angleterre, qu'à mesure qu'un marché augmente d'importance, tandis qu'un autre décline , la culture pastorale se transforme en cultwe alterne, et réciproquement.

Nous craindrions de trop étendre celte analyse, on suivant M. Koscher dans les intéressants détails qu'il donne sur la production des légumes, du laitage, rcngraisscnient des bestiaux, l'élèvB des chevaux, la fabricaliim du fromage et du beurre, la vente des peaux, •11' la laiiir, du suif, du lanl, <.\w \i'<, cultures commerciales ft Tin-

fluence du climat, etc., en contrôlant Tapplication des principes par une riche nomenclature de faits empruntés aux divers pays du monde, qui se trouvent à des degrés différents de civilisation et de richesse'. Les considérations empruntées à l'économie rurale di' l'Angleterre ont une grande portée.

Mais nous ne saurions passer sous silence l'espèce Je démonstration plastique il laquelle conduit, suivant i\I. Roscher, l'image de VEtat isolé, en l'appliquant à deux lois économiques d'une grande importance.

Et d'abord la loi de Ricardo :

Le prix des produits du sol est déteriuiué par les IVais de production sur les terrains les plus défavorables, dont la culture est nécessaire pour satisfaire aux besoins do l'ensemble de la consommation. Le plus mauvais terrain ne produit point de rente : les terrains de meilleure qualité en produisent une d'autant plus forte, * qu'ils donnent une récolte plus abondante avec un emploi égal de forces et de capitaux. Le même résultat se manifeste quand, avec l'accroissement de la consommation, au lieu de recourir aux terrains de qualité inférieure, on préfère employer, sur un s'd déjà exploité, plus de travail ou de capital. La différence dans l'avantage de la situation agit de la même manière que la différence de la qualité du terrain.

En second lieu vient le principe observé par Adam Smith, en ce (|ui concerne la variation historique du prix des produits :

Plus la civilisation d'un peuple se développe, et plus s'élève le prix de tous les objets à la création descpiels la nature contribue eu majeure partie, tandis que le prix de tous ceux dans lesquels domine l'action du travail et du capital diminue.

L'Etat isolé no nous fournit pas seulement la clef des questions les plus intéressantes de la statistique agricole, mais aussi celle des problèmes historiques.

Les rapports sociaux commencent avec la chasse et la pèche, limites extrêmes de l'Ktat isolé; ils traAerseiit l'industrie du bétail pour arrivera l'agriculture, qui développe dos systèmes de plus eu plus étudiés. L'industrie de la villi' et le eojumerce apparaissent au sommet.

' iCiiilhuu's, l;t hailiiclion ilc l'uDMitgc di' M, lio TiiiiiU'ii iiini> liispeiix' il' trop insister sur ii'iii- parlii' ilii li;(\«il fie M. Hosciier.

Di', LA P()|,rrioLK ÜK LAGT, ICULTUKK. ."UhS

Quand les agriculteurs vantont, à l'exclusiou de tout autre., comme le meilleur, d'une manière absolue, le systèino qu'ils pratiquent avec profit, ils commetleut la mémo méprise que les théoriciens politiques, qui proclament la seule bonne, la forme dn [jotiveruement qu'ils désirent voir établir. La plus grande partie des erreurs humaines provient de ce qu'on présente ce qui est vrai et salutaire, dans un certain temps et dans un certain lieu, comme la vérité absolue et le salut universel. A chaque degré de la vie nationale s'adapte une organisation politique qui est en relation continue, comme effet et comme cause, avec tous les autres rapports sociaux; de même à chaque phase de développement de la civilisation correspond un mode spécial de culture. Copier les exemples étrangers est chose également périlleuse dans les deux cas, et le passage d'une forme à une forme n'est pas exempt de peine. Personne ne croit plus, en médecine, à l'existence d'une panacée universelle ; espérons qu'il en sera bientôt de même en politique et en agriculture. L'homme politique et l'administrateur doivent agir comme le médecin habile, qui ne force point la nature, mais qui se borne à l'étudier et <à l'aider.

Tous les progrès politiques, religieux et intellectuels, s'accomplissent d'abord dans le voisinage des grandes villes et des routes commerciales; il n'en est pas autrement des progrès économiques^ C'est là que la rente foncière et la politique grandissent en premier lieu ; c'est là que baisse d'abord létaux de l'intérêt, et que les systèmes de culture plus savante deviennent le plus promptement applicables à cause du débouché.

Chez tous les peuples, l'agriculture a suivi un mouvcnienl parallèle à celui de la politique, tous les éléments de la civilisation se lient et s'enchaînent. L'observation des faits analogues, l'explication des faits différents, conduisent à connaître l'essence des choses et à ftu-nuiler leur loi, Chaque diversité, dit Montesquieu, est uniformité, chaque changement est constance!

Les lois humaines ne sont bonnes im tout au moins dura Mes que si elles se trompent en harmonie avec les lois naturelles du développement social. Les hommes d'Etat véritablement dignes de ce nom, ceux qui ont ouvert pour des siècles la voie dans laquelle leurs peuples ont été engagés, (Uit en réalité le mieux approfondi '•es lois, et ils ont h- plus habilement mis d'accord avec celles-ci les niesmes ,ido|)té('s : iti.iis aussi, réciproquement, les institutions

qui se sont maintenues en vigueur pendant des siècles, chez plusieurs peuples divers, ont toujours en leur faveur une forte présomption de n'avoir point contrarié les lois naturelles, ou, en d'autres termes, d'avoir répondu aux besoins véritables. Le respectable Schwertz le fait observer avec raison : Nous devons toujours être disposés à croire que ce qui est généralement pratiqué dans une contrée (et j'ajouterai dans une époque) doit avoir sa raison d'être. On l'appelle so\x\Qn\ préjugé , et souvent aussi on ne se trompe pas. Mais entre un préjugé et une erreur, il existe une différence aussi essentielle qu'entre le jugement et la vérité ^

De pareilles appréciations Qut été appliquées depuis trente ou quarante ans à tous les aspects de la science et de la vie ; elles ont servi, sans aucun doute, à une compréhension plus exacte du passé, que l'on avait trop souvent l'habitude de regarder avec dédain, de la hauteur des idées actuelles. Avouons-le cependant, l'abus n'a pas tardé à s'introduire avec l'usage. Une réaction aussi absurde que malfaisante a voulu galvaniser et farder le passé, en essayant de donner à la mort l'apparence de la vie; aussi infidèle aux leçons du temps cjne la doctrine extrême qu'elle venait détruire, ellr s'est souvent servie du masque historique. Gardons-nous de pareils excès, si nous sommes conservateurs, car la réaction est notre pire ennemi !

Quand un a clairement approfondi les conditions sur lesquelles reposent les institutions des périodes de civilisation que l'humanité a traversées ; quand on sait pourquoi elles ont été nécessaires dans leur temps, et fondées sur la raison et l'utilité, on hésitera sans doute à porter légèrement la main sur les vestiges qu'elles peuvent encore conserver dans le présent. Mais il ne saurait non plus être admissible de les maintenir, là où les conditions qui leur servaient de base se sont complètement transformées, là où elles sont devenues déraison et ßeau, d'autant plus nuisibles aujourd'hui, qu'elles ont plus vigoureusement rendu service au passé.

Le vrai sens historique donne le moyen le plus sûr de distinguer ce qui est suranné et décrépit de ce qui conserve la vitalité ou se développe avec les fnrces de la jeunesse. Les sincères amis de la conservation et du progrès peuvent se rencnutivr sur <e terrain neutre, qui est la vuie de la vérité.

^ Sctiwcrt/., Ohafrvatwns sur f'nqrinOlurr rlu l'iilnltual, X2

Ui: L\ POLITIQLK DK f. AGItlCLLTUKE. 397

Plus oii pénètre dans la connaissauco exacte du monde t'Cünoiniqiio et moins on peut croire qu'il puisse ("itre bien compris, si l'on se borne à l'étude exclusive des données purement économiques. Qui pourrait saisir les tendances particulières d'un homme^ sans avoir étudié son caractère ? La vie d'un peuple est une ; quelque divisées que paraissent à la surface ses diverses manifestations, politique, droit, religion, organisation sociale, etc., elles partent toutes d'une racine commune, elles se supposent et s'expliquent mutuellement. Quel admirable organisme! Les conditions naturelles du sol, du débouché, etc., choses éminemment matérielles, exigent-elles un système particulier de culture, vous voyez les rapports des personnes, de la constitution de l'Etat, de la commune, et^ toutes les relations se développer de manière à conduire au même but. Tout naît et disparaît en même temps. Le chrétien pressentet admire l'harmonie des desseins de la Providence !

Nous essayerons de relier à la théurie de M. de Thünen les trois catégories principales des lois qui concernent le sol, à savoir les restrictions imposées à la propriété foncière, au point de vue de Vinlérêt de la famille, de Vintérêt de la commune et de Vintérêt du droit domanial.

Il faut ranger, sans contredit, au nombre des lois les plus importantes du progrès politique, le développement du pouvoir social, en lutte avec les personnes Juridiques d'un ordre secondaire. Au début de toute société, chaque membre ressent très-peu individuellement l'action de l'ensemble; V Etat ne se meut encore que dans une sphère fort restreinte. Sa seule mission, au début, est de pourvoir à la sécurité du pays, vis-à-vis de l'étranger; au dedans règne toujours le droit de guerre privée, la vendetta, et l'on songe à peine a l'action publique sur le bien-être, le développement intellectuel et matériel, etc. En progressant, l'Etat étend de plus en plus le domaine de son activité. Lorsque la paix publique est garantie, la sécurité légale du pays devient le but principal de l'Etat ; il se charge successivement de la direction de l'industrie, de Téducatiou, etc.; le domaine de l'administration s'élar.t!:it sans cesse ; on parle du pouvoir bienfaisant de l'Etat, et on eu vient à lui assigner une infinité de tâches à remplir, et à lui fournir pour cela une infinité de moyens.

La mission de l'Etat étant fort restreinte aux époques primitives, ses exigences le sont également, il perçoit peu d'impôts. De

3V)8 4PPF.^DIcr•:.

petites Cùmniunaiilés, la lamillc, la ourpnration^ la commune, les classes supérieures, la province, sufOsent pour satisfaire, en majeure partie, aux l)esoius de la vie politique. Ces agrégations restent donc dans une position beaucoup plus indépendante vis-à-Ais de l'ensemble.

Le pouvoir social veut-il s'étendre, — et tout pouvoir humain ;i cette tendance, , — il entre nécessairement en lutte avec ces assofiations, il cherche à leur retirer les attributions politiques. La famille ne doit plus remplir qu'un rôle purement domestique, confiné dans la vie civile. La corporation n'existera qu'avec l'autorisation de l'Etat, et sous sa stricte surAeillance ; les communes, les provinces, au lieu de constituer des pouvoirs indépendants, ne seront plus que des éléments du pouvoir public.

Ce mouvement se répète avec plus ou moins de netteté et d'énergie chez tous les peuples de l'antiquité et des temps modernes ; nous avons essayé de le ramènera la loi de la division du travail.

Plus les nécessités politiques se manifestent avec force, — et c'est le cas de l'accroissement de la population et de la culture intellectuelle,— et d'autant moins peut suffire Faction du père de famille, du supérieur de la corporation, etc., d'autant plus ou s'en remet à ceux dont la mission spéciale est d'administrer.

Le développement du commerce engendre cette nécessité. Là où les rapports n'existent qu'entre les membres d'une même famille, d'une corporation ou d'une commune, le père de famille, Vancien ou le magistrat municipal peuvent vider les conflits, satisfaire aux besoins de la vie locale. Dès que la complication des rapports s'accroît, un autre pouvoir plus élevé, plus général, devient indispensable; ce pouvoir, cVä/ IhJtnt.

l.iniHalluii du ilroit <lc pvopriétv «lan.« l'intérêt «le la rainiilc.

Clicz fous les peuples, pendant qu'ils traversent leur moyen âge, la (.niiille a une mission beaucoup plus étendue que dans les périoflfs ultérieures. Le dmit pénal et la sécurité personnelle ont eu, chacun le sait, la vendetla pour point de départ; tel est aussi le but des cojuratevr^. que l'un rencontre filiez presque Ions les peu-

DK LA POLITIQUK DK r/AGRICULTUKK. :\V\)

ples, A It'ur degiv inférieur (U' livilisatiuu. L'Htal n'intervient point (Jans la justice domestique, qui s'exerce sur les membres de la famille, les affranchis et les esclaves, ni dans la tutelle, etc. Uuand les vertus et les faiites sont héréditaires, quand la dette de la famille, la malédiction qui pèse sur elle, ou la bénédiction qui l'entoure, obéissent au même principe, il est tout simple que ]'(»n attache beaucoup de prix, même aux degrés de parenté les plus éloignés.

Il en résulte naturellement que la famille exerce des prérogatives plus énergiques sur ses membres, notamment sous le rapport économique. Comme en ces temps la fortune se compose presque uniquement de pièces de terre, la limitation du droit de disposer, qui frappe le détenteur du bien, s'applique surtout à la propriété territoriale. On peut admettre comme règle, à cette période de la civilisation, que le possesseur du sol n'en est, à proprement parler, que l'usufruitier; il partage le droit véritable de propriété avec le seigneur on avec la commune, et principalement avec la famille ^.

Ainsi les Germains ne connaissaient point le droit de tester au temps de Tacite-. Les testaments ne furent pratiqués que sous l'influence du droit romain ; encore, à la fin du quinzième siècle, les personnes de condition inférieure n'en faisaient presque pas usage '. On pensait cju'attribuer à un tiers une chose dont on retient la jouissance pendant la vie, c'était se montrer libéral, aux dépens exclusifs de l'héritier légal.

Rn vertu du même principe, le droit général du moyen Age armait l'héritier le plus proche du pouvoir d'annuler les aliénations, les engagements, etc., accomplis sans son consentement ; de là viennent aussi les innombrables droits de retrait. Les meubles se\ds répondaient des dettes du défunt. En Norwége, tout parent conservait, même après des siècles, la faculté de rembourser à l'acquéreur le prix d'achat, en revendiquant l'immeuble. Peu à peu, on limita ce privilège aux seuls descendants, puis on admit la prescription de vingt ans et celle de dix ans, depuis 1771; enfin, récemment, ce droit a été complètement aboli. Une faculté pareille,

1 Dominium direclutn, utile.

î Tacit., German., 20.

- Kirlihorn Deutsche Staats und Reclitsgeschiclile, XIV, § 44ô.

400 APPl'NDICi:.

011 l'p qui cuncenie les ùiens nobles, ne t'iil -^ii[iprimée, en Aulviche, que par Joseph II.

C'est au même ordre d'idées qu'appartient la préférence accordée par le moyen âge à la ligne masculine, et, à un plus haut degn'' encore, le droit de primogéniture et d'indivision du domaine territorial. On sait comment la plupart de ces institutions se sont développées dans le droit féodal. A la fin du moyen âge, la possession de la terre à titre de fidéicommis de famille domine non-seulement parmi les seigneurs, mais aussi dans les rangs de la petite noblesse, en Espagne, dans le Portugal, dans l'Italie inférieure, en Angleterre, etc.

De même, presque partout en Europe, les terres des paysans étaient indivisibles, soumises à un ordre de succession légalement fixé; le droit de les aliéner ou de les engager était limité. Il fallait, en dehors de l'intérêt de la famille du paysan, sauvegarder celui du seigneur, auquel il ne pouvait être indifférent, à cause des services et des redevances qui lui étaient dus, que le bien du paysan filt détérioré, obéré ou divisé.

Il en a été de même chez les peuples anciens, à des époques de civilisation analogues.

Mais qu'on se garde bien de condamner ces institutions, fruit de l'ensemble des circonstances. Au moyen âge, elles pouvaient à peine être envisagées comme des restrictions; elles ne faisaient qu'imprimer le cachet juridique à des relations qui se développaient d'elles-mêmes.

Les aliénations ne pouvaient qu'être rares dans une société oîi ii y avait abondance de terres et absence dé capitaux. Le principal obstacle à ce que les habitants plus aisés de le cité fissent l'acquisition des biens des paysans se rencontrait dans les redevances et les corvées, dontceuxâci étaient grevés. Quant aux biens nobles, ils ne pouvaient tomber entre des mains roturières, à cause des droits politiques, de la franchise de l'impôt, etc., qui y étaient attachés.

Parle même motif, les nobles ne pouvaient étendre leurs jiossessions au détriment du sol roturier, et d'ailleurs ils ne possédaient pas les ressources nécessaires pour faire des acquisitions. On ne songeait guère à des emprunts considérables, non-seulement A cause de la rareté des capitaux, mais aussi à cause du sijsthne extensif de la ciiltun' ihi moyen âge, (|ui n'aurait pas assuré aux

DE LA POLITIQUE DE l'AGIUCLLTUUE. 4üi

fonds employés un profit suffisant. Le besoin seul pouvait alors déterminer Temprunl.

Cette culture extensive, qui exige une grande étendue de domaine, devait empocher aussi toute division de la propriété. «Bien divisé n'arrive pas à la quatrième génération, » dit un vieux proverbe westpbalien, très-applicable aux périodes inférieures de la civilisation.

Aujourd'hui encore, dans les contrées où règne la culture extensive, on révoque en doute l'utilité qu'il y aurait à ce que les journaliers fussent propriétaires : ils ne peuvent pas réaliser leur travail aussi avantageusement en l'employant à leur coin de terre, qu'en le louant; ils risqueraient de voir le prix de revient de leur blé dépasser le prix de vente, etc.

Le bon sens populaire ne s'y est pas trompé; les plus jeunes, ou bien là où existe le droit de minorât, les plus âgés des enfants ne portent point envie au frère avantagé. « La famille doit maintenir le bien ', disent-ils, l'un des frères peut seul l'administrer convenablement, et il doit être mis en état de le faire. »

En vain la législation française a-t-elle essayé de mobiliser la terre dans des contrées peu cultivées de l'Allemagne ; la coutume, plus forte que la loi, a maintenu les héritages dans leur forme ancienne.

Il est évident que ce système, fruit d'une culture peu avancée, favorise singulièrement l'indolence des paysans. Mais les intéressés ne s'en plaignent pas; il arrive souvent que les enfants plus jeunes, qui vivent dans le célibat, économisent sur leur modique salaire pour qu'après leur mort cette épargne revienne au possesseur de l'héritage.

Mais ces tendances ne sauraient se maintenir toujours. La persistance des personnes juridiques d'un ordre secondaire se lie d'une manière intime à la constitution aristocratique de l'Etat. Celle-ci favorise les institutions qui maintiennent les classes inférieures dans des sphères limitées, et qui entravent tout changement, en bornant l'horizon.

A mesure que le point de vue s'élargit, cette résignation calme

♦ Nous ne renconlrons point d'expression qui rende exactement en français le mot Hof; celles qui s'en rapproclient le plus sont le bien, la »uinse, la firme, le domaine ou {'héritage. En rologne, oii les relations que consacre la constitution du //ü/' subsistent encore, ou l'appelle gospodarslico (le ménage).

fait place à un effort persévérant, moins facile à satisfaire, moins replié sur lui-même, accessible à toute idée de progrès : en même temps, le poids de pareilles institutions semble de plus eu plus intolérable. Le cadet demande pourquoi il se trouve refoulé à une si grande distance de Vaîné. Souvent il arrive qu'il abandonne la culture pour entreprendre Texercice d'un métier dans la ville; il lui serait alors d'une utilité évidente d'obtenir une légitime plus considérable.

Nous verrons comment ce nouvel état de cboses rend de plus eu plus pressante et irrésistible la nécessité de supprimer les corvées et les redevances en nature.

Du moment où cette révolution s'accomplit, le seigneur ne doit plus attacher un grand prix au maintien de son domaine éminent. L'inaliénabilité des possessions devient onéreuse, en présence de la modification du système de culture, et l'ordre féodal, privé de ses prérogatives, dégénère en une vaine forme, assujettie à des conditions fort lourdes et souvent fort périlleuses pour les familles privées de descendance masculine.

Lorsque, dans un Etat aristocratique, la propriété territoriale de la noblesse est Sdus l'empire d'un fidéicommis, les cadets de famille ont, en compensation, une carrière ouverte devant eux. L'Eglise catholique, et surtout l'Eglise anglicane, leur réservent les postes les plus élevés. Depuis que la noblesse, notamment à partir du dix-septième siècle, s'est mise bien en cour, la même faveur les attendait pour les dignités administratives et pour le service militaire. Ils obtenaient la préférence pour les fonctions publiques, et cet ensemble de prérogatives rendait le droit d'aînesse tolérable.

Mais depuis que les temps nouveaux ont singulièrement diminué ces avantages, les cadets et les détenteurs mêmes des fidéicommis, préoccupés de l'avenir de leurs enfants plus jeunes, ont été intéressés à ^abolition du droit de primogéniture.

Quand, d'une part, le service àù au pays, et, d'autre part, l'exemption d'impôt, dont profitaient les biens nobles, ont disparu, l'Etat n'a plus d'intérêt à veiller ;i ce que ceux-ci ne tombent point eu roture. Une telle interdiction serait préjudiciable à la noblesse; au milieu du commerce actif qui s'est établi sur la propriété, les biens soustraits k une libre disposition, ou ne pouvant passer qu'en certaines mains, perdraient de leur valeur, en étant moins demandés.

Dans l'intervalle, les conditions économiques de l'ancien état des choses ont changé. L'accroissement de la population, notamment dans les villes, et la transformation des habitudes, qui exigent des produits plus délicats, plus raffinés, favorisent la culture intensive; du moment où celle-ci commence à prévaloir, il faut, pour qu'elle se perfectionne, que l'étendue du domaine diminue proportionnellement aux capitaux et au travail dont le propriétaire peut disposer. Tandis que naguère, en présence d'un autre mode d'exploitation, le domaine pouvait facilement devenir trop petit, souvent il paraîtra, au contraire, trop grand. Ainsi, par exemple, dans le Wurtemberg supérieur, les autorités sont unanimes pour se plaindre de l'étendue trop développée des héritages des paysans; le ménager (Wirth) est hors d'état d'élever les constructions nécessaires, d'entretenir un bétail suffisant, car il ne peut ni aliéner ni hypothéquer sa possession j aussi n'en exploite-t-il qu'une fraction ; la majeure partie du terrain reste en friche, alors même qu'elle pourrait être employée d'une manière lucrative. Dans de pareilles circonstances, la simple division de la propriété peut présenter un grand avantage. Rau raconte qu'un dumaine d'une étendue moyenne, situé aux environs de Heidelberg, avait été partagé entre trois fils, et que chacun d'eux récoltait plus sur son tiers que le père sur Tensemble '. Déjà le vieux Columelle mentionne le cas du propriétaire d'une vigne qui en avait donné le tiers en dot à sa fille sans voir diminuer le produit, bien qu'il n'eût conservé que les deux tiers. Un autre fille rcmt plus tard encore un tiers, et celui qui resta au père de famille lui rapporta à peu près autant que le tout qu'il cultivait auparavant^.

Aux époques de civilisation avancée, quand la culture intensive domine, le capital se présente en abondance, soit pour acquérir la terre, soit pour lui ouvrir le crédit nécessaire. Le haut prix du si)l engage les propriétaires aussi bien à le vendre qu'à V hypothéquer. Au moyen âge, cela aurait été le moyen d'ébranler la fortune du paysan ou du seigneur; aujourd'hui, cela peut être la meilleure méthode pour l'augmenter ^.

Plus les méthodes suivies en agriculture sont compliquées et sa-

1 Archiv., l. IV, p. 352.

* Columella, 1. IV, p. 5.

=* Nous devons citer ici Frédéric le Grand, qui, par la créalioa des associations territoriales, a siiigulieivnieut facilité le développuMnent du crédit hypolliécaire.

404 APPENDICIi.

vantes^ et moins on peut avoir Tassurance que les connaissances nécessaires se transmettront avec riiérédité. Tout ce qui gêne la libre circulation des biens devient de plus en plus onéreux, aussi bien aux propriétaires qu'aux capitalistes qui recherchent un bon placement. Le maintien de ces entraves équivaudrait à l'interdiction d'améliorer les procédés d'économie rurale, et d'introduire la culture intensive.

Aussi a-t-on presque partout, avec le développement de la civilisation, aplani ou écarté les obstacles artificiels, legs du moyen âge«.

Sauf Malthus, tous les théoriciens, depuis Adam Smith, ont applaudi à ce mouvement de transformation. Ce n'est que dans ces derniers temps, alors qu'on a essayé d'amoindrir ou de remettre en question l'héritage du dix-hnitième siècle, que l'opinion contraire a trouvé des défenseurs, au nombre desquels brille le grand nom d(^ Niebuhr.

Gardons-nous, a-t-on dit, de vouloir trop complètement identifier la fortune immobilière et la fortune mobilière ; n'oublions pas que les immeubles ne sont pas susceptibles d'être produits ou consommés, transportés ailleurs ou créés par l'épargne, et qu'ils ne sauraient remplir par conséquent toutes les conditions propres aux objets qui sont dans le commerce. On attaque, comme réduisant tout à des atomes, la doctrine d'après laquelle l'avantage particulier des individus concorde toujours avec celui de la société, et l'on prétend que daus l'intérêt même des paysans, on ne saurait les émanciper d'une manière complète. La suppression totale des limitations posées par le moyen âge devrait inévitablement conduire à une division exagérée du sol, et par suite à la ruine de Y oindre des paysans et de Tagriculture elle-même.

Ces considérations ont produit de l'effet sur plusieurs gouvernements allemands; l'Autriche, par exemple, a interdit en 1817 la libre disposition des héritages des paysans [Bauer hof).

Il peut être vrai que si le morcellement du sol dépasse une certiiine limite, la division du travail, la production et la culture intellectuelle en éprouvent un fâcheux contre-coup ; souvent une portion notable du travail humain se trouve condamnée à l'inactivité

1 Le développement de la civilisation correspond tellement au progrès de la culture, que ce terme est le synonyme de l'autre Les formes du langage réllécliissent ainsi la nature intime des clioses. L, W.

faute d'occupation suffisante. Les choses se passent de même avec l'élément essentiel du capital agricole, avec le bétail. Qu'un petit domaine {Bauerhof) entretienne pour l'exploitation et l'engrais quatre chevaux et quatre vaches, la division de l'héritage en quatre parties maintiendra une proportion analogue ; mais si le morcellement continue, comme on ne saurait entretenir ni la moitié d'un cheval, ni la moitié d'une vache, tout peut aller en dépérissant.

Les défenseurs de la libre disposition du sol, en majeure partie esprits des plus éminents, soutiennent que la liberté rencontre ici en elle-même le meilleur correctif. « En fait, dit Rau, le morcellement des propriétés ne présente aucun danger, car il ne continue dans chaque contrée que jusqu'au point déterminé par l'ensemble des circonstances qui y dominent. » Cependant il signale lui-même , comme une exception qui ne doit pas être négligée, l'ignorance et l'imprévoyance de certains cultivateurs'. Biilau pense comme Rossi que les lois de la nécessité disciplinent la libre concurrence, et M. Roscher déclare qu'il est beaucoup plus porté lui-même vers cette opinion que vers le système opposé; mais il ne se l'approprie que sous certaines réserves.

On peut citer des cas nombreux clans lesquels le morcellement poussé trop loin a provoqué des conséquences déplorables. Il suffit, dit-on, de songer à l'Irlande * et à certains districts du Wurtemberg*. M. Roscher ajoute qu'il a eu l'occasion de faire des observa-

* Dans un travail spécial sur la plus petite contenance d'un bien de paysan [über das minimum eines Bauerngutes. Archiv., t. XIV, p. 145), M. Rau révoque en doute la possibilité d'une tixation lép;ale, i-t croit qu'on fera le plus utilement appel à la raison et à t'inlelli2;ence des petits cultivateurs. Des renseignements complets et des doctrines saines et élevées sur cette question fondamentale se rencontrent dans l'excellent livre de M. Passy : Des Systèmes de culture en France, et de leur inßuence snr Véconomie sociale. Il a posé le problème de la petite culture dans ses rapports avec le problème de la pupulation, en faisant ressortir toute l'importance sociale d'un système qui produit , sans aucun danger, l'accroissement de la population rurale. C'est à cette doctrine que nous nous rattaolions pleinement, tout en relatant avec fidélité les restrictions posées par M. Roscher. L. NV.

* En Irlande, ce n'est pas tant la propriété que la culture des fermiers qui s'est morcelée. I" \V.

^ M. Roscher cite ici l'opinion d'un des savants les plus distingues de l'Allemagne, de celui peut-être qui unit le mieux à la profondeur d'intelligence de ses compatriotes la clarté de l'esprit français, M. Robert de Mohl. Celui-ci envisage en effet la liberté illimitée du morcellement, admise depuis prés d'un siècle dans certaines parties du Wurtemberg, comme une cause de décadence, qui, si l'on n'y apportait aucun remède héroïque, menaceiail ces contrées d'une véritable dévastation; il ajoute que cotte conviction est généralement répandue dans ces contrées {Polizeiwis.'^pnschaß, t. II, ^ 99 . Quelque porté que nous soyons à nous rendre à l'autorité de notre savant collègue et ami, M. de Mohl nous croyons qu'il n'aura pas suflisammeul tenu compte de quelques circon-

tions analogues aux environs de Göttingue, contrée qui s'éloigne beaucoup sous ce rapport des tendances du reste du Hanovre.

Rau émet Topinion que le morcellement exagéré peut se rencontrer pour la location de la terre, mais rarement pour l'exploitation directe du propriétaire. Cependant, en présence de la pleine liberté d'aliénation, les propriétaires ne se transforment-ils pas en fermiers ?

Les idées émanées de Tesprit libéral des villes avaient émancipé la campagne dès la seconde moitié du moyen âge, dans l'Italie supérieure et centrale. Le paysan était devenu libre, il était affranchi des charges seigneuriales et jouissait de la propriété absolue de son bien. Mais au bout de quelciues générations, la plupart des petits propriétaires, en présence d'une population surabondante, de raccroissement des dettes et de l'émiettement du sol, ne furent plus en état de soutenir la concurrence des grands propriétaires. Des villages entiers furent achetés par les riches capitalistes des villes, et le pauvre paysan dut se trouver heureux do trouver sa subsistance, comme fermier ou comme journalier, sur Théritage de ses ancêtres. On signale notamment la camjoa^ne de Rome comme fournissant, si l'on compare son état actuel avec celui qu'elle présentait au moyen âge et dans l'antiquité, le triste et instructif exemple de l'influence que la division des terres a exercée sur la culture 1.

Là où le système du fermage a conservé l'ordre des paysans, sur les frontières mêmes de la Campagna, à Albano, à Frascati, une riche végétation réjouit les regards.

En général, le métayage, mezzezia, domine dans la haute Italie et dans l'Italie centrale. Dans certaines contrées, dans le pays de Lucques, par exemple, le métayer livre au propriétaire les deux tiers de la récolte. Si le signe économique de l'esclavage consiste en ce que le maître recueille une part du salaire dû au travailleur, une pareille condition ne s'élèverait guère au-dessus d'un servage véritable*.

slanccs temporaires ou puremenl locales. C'est ici surtout qu'on doit soigneusement éviter de gi^nà-aliser ks cas particuliers. L. \V.

1 Ce n'est p:is le morcellement du sol (|ui a dévasté la cainpague romaine; une pareille appréciation s'écarte de la sagacité impartiale de Vecole historique,

aui rend compte de toutes les causes sans mettre leftet produit sur le compte 'une seule. L. \V.

' L'élévation de la part ilu projirielaire tient à la richesse du sol et à Talion

Dans un pays à population compacte, l'extrême concurrence des bras qui cherchent du travail tendrait à ressusciter une sorte de glebœ adscriptin. « Dans les villes, dit Niebuhr, de mauvais artisans et des revendeurs, dans les campagnes, une foule déguenill(5é de petits fermiers et de journaliers. i>

Ces observations s'appliquent au nord de l'Italie ; dans la partie méridionale, le paysan est tout aussi misérable sous l'influence permanente des institutions du moyen Age. L'émanciper serait lui venir en aide, tandis que les signes de décadence qui sn sont manifestés dans certaines contrées du Nord semblent irrémédiables, comme tout affaiblissement fruit de la vieillesse,

La.culture naine et les latifundia ne sont que les deux aspects d'un même état social, comme le prolétariat et Voligarchie d'argent. Quand la culture naine a atteint un certain développement, il suffit d'une famine ou de quelque autre accident pour précipiter la vente en masse des héritages morcelés. Mais on ne saurait trouver là un remède au mal ; ce qui continue à faire défaut, c'est une classe moyenne rurale, élément le plus essentiel de la force nationale, car le sol ne passe guère entre les mains de véritables agriculteurs, mais entre celles des riches habitants des villes.

L'économie politique a deux questions à résoudre, à savoir quel est le point où le morcellement du sol devient excessif, et dans quelles circonstances la constitution territoriale d'un pays court le risque de dépasser ce point d'une manière préjudiciable.

La situation la plus avantageuse, sous le rapport politique et sous le rapport économique, est celle qui fait coexister les grands^ les moyens et les petits domaines, mais où la propriété moyenne prédomine. La production s'y développe dans tous les sens avec le plus d'énergie ; la distribution s'y fait de la manière la plus équitable et la plus conforme aux tendances supérieures de la société; la subsistance du peuple y est le mieux assurée. C'est tout comme dans l'Etat : un certain écpiilibre des grandes, des moyennes et des petites fortunes, ainsi que de la classe supérieure, de la classe moyenne et du peuple (pourvu que les situations intermédiaires remportent), garantit le mieux l'ordre et la liberté. S'il n'y avait point de grande propriété, on éviterait difûoilement la culture

dance des produits, qui récompensent le travail de l'horame. La nature aijit dans ces contrées comme facteur d'une grande i'uerç;ie. L ^^ .

noine, car beaucoup d'hommes, faute d'être employés comme journaliers, seraieut forcés d'acheter ou de louer des petites parcelles. Cette concurrence tend à élever tellement le prix du sol, que la culture moyenne cesse d'être suffisamment productive.

Le beau côté des institutions du moyen âge est d'avoir su maintenir en présence la grande et la petite propriété.

Ces dénominations de grande et de petite culture sont essentiellement relatives.

Plus on consacre de capital et de travail à l'exploitation du sol, et plus on perd à l'aller et à la venue des ouvriers, au transport du fumier, etc.; la surveillance devient aussi plus difficile. La culture intensive porte donc en elle-même la raison pour laquelle, aux époques les plus avancées, l'étendue du domaine diminue successivement. Kohi rapporte qu'il existe en Courlande un bien noble d'environ trente mille carrés et Allemagne de superficie. On trouve dans la Prusse orientale des propriétés de 20,000 arpents, et dans le Mecklembourg il n'est pas rare d'en voir de 300,000 à 600,000 verges carrées. Dans la Marche électorale, on regarde comme petites les possessions qui n'atteignent pas 300 arpents, tandis que Sinclair compte en Angleterre, au nombre des grandes exploitations, celles qui ont 200 acres. Dans le Brabant, les domaines s'étendent rarement au delà de 100 à loO acres anglais, et clans le pays de Waës ils sont de 3 à 20 acres ; une ferme au delà de 23 acres est une rare exception. Un travail diligent et l'économie trouvent ici un sérieux encouragement. Aussitôt qu'un jeune ouvrier agricole possède assez d'argent pour acheter une vache et un certain mobilier aratoire , il loue une cabane avec 2 ou 3 acres de terrain et pratique la culture à la bêche, tout en continuant le métier de journalier : la femme s'occupe à des travaux de filature, de dentelle, etc. ; après quelques années, il peut porter successivement sa ferme à 1 0, à i 2 acres, etc.

La diminution de rétendue du domaine agricole doit passer pour un progrès, aussi longtemps qu'elle donne lieu à l augmentation du capital et du travail, employés sur une même surface de terrain. Dans le cas contraire, elle fait rétrograder. Il est de règle qu'à la longue, si la somme de travail dépensé s'accroît seule (comme cela a lieii dans la culture naine), elle ne peut suppléer à la diminution du capital. Un petit paysan sans attelage, dit Schwertz, est dans une plus mauvaise condition ([u'un journalier. Il sert deux

maîtres à la fois, et celui qui lui donne le salaire et celui qui lui fournit l'attelage .

Comme tous les symptômes d'une civilisation plus avancée se rencontrent d'abord dans le voisinage des grandes villes et des grandes voies de navigation, c'est là aussi que se développent en premier lieu et avec le plus d'énergie les formes intensives de culture : le morcellement peut y être poussé le plus loin sans danger. Les environs de Londres et de Paris, la vallée de la Garonne et celle du Rhin, les provinces de l'Espagne situées sur la côte, etc., en fournissent le frappant exemple.

Nous avons vu que la culture intensive devient plutôt praticable sur un sol riche que sur un sol ingrat ; le même principe s'applique au morcellement. En Espagne, par exemple, on préfère les grands domaines dans les pays secs, et les petits dans les pays arrosés. Dans une certaine limite, plus le climat est chaud, plus se prolonge la saison de la culture, que la température permet, et moindre est d'habitude l'étendue du domaine. Dans les régions tropicales, rien ne frappe plus le voyageur que la petitesse du terrain cultivé qui se présente auprès de chaque chaumière indienne.

Les contrées industrielles, dans lesquelles domine le système du travail domestique, peiivent, sous le rapport économique, être rangées sur la même ligne que les grandes villes. Le morcellement du sol y est fort avancé ; on le voit dans les districts allemands consacrés à l'industrie liniere , dans les cantons de Zurich, d'Appenzell, de Saint-Gall, dans les Flandres belge et française, dans le Yorclsshire, etc. On a depuis longtemps fait ressortir l'avantage qu'un petit champ cultivé en légumes, en pommes de terre, etc., présente à l'ouvrier, sous le rapport de la santé, de la sécurité d'existence et du contentement dans la vie ; enfin, le morcellement peut s'étendre sans danger là où l'on cultive des produits d'un prix élevé, qui exigent beaucoup de travail. A cette catégorie appartiennent les plantes commerciales, le tabac, la soie, le lin, la vigne, le jardinage, etc. Ces exploitations se rapprochent du domaine de l'industrie. Le prix élevé des produits peut faire envisager les portions de terrain qui y sont consacrées comme très-fertiles, et la facilité du transport les rend en quelque sorte voisines du marché de consommation, deux circonstances qui rendent possible et profitable l'exploitation intensive.

Quant à la question de savoir dans ((uelles circonstances un pays

4ïO APPENDICE.

s'expose à dépasser la limite rationnelle de la division dn sol, on peut rassurer les esprits les plus timorés, les plus disposés à voir tout en noir, en citant l'exemple de la Belgique. Depuis longtemps, la propriété foncière y jouit de la liberté d'aliénation la plus absolue, et cependant ou ne saurait se plaindre de ce que le morcellement y ait été poussé trop loin. Le tact de la population y est assez exercé pour envisager les domaines réduits à une certaine étendue comme indivisibles, tout comme des pierres précieuses ou des navires, dont les parties disjointes perdraient leur valeur. On y reconnaît pleinement que « tout homme de mer ne saurait devenir capitaine, et qu'on a besoin aussi de matelots et de mousses. » Les enfants préfèrent aliéner l'héritage paternel plutôt qaie de témietter. Il en est de même en Hollande.

La France sert d'habitude d'épouvantail aux adversaires du droit de libre disposition. Déjà Malthus prédisait que, si les lois actuelles continuaient à favoriser la mobilisation du sol, la Franco deviendrait dans un siècle le pays de l'Europe le plus pauvre et soumis au gouvernement le plus despotique. Les belles études de M. Passy sur cette question rendent tout autre détail superflu ; la France prouve le mieux que la libre disposition de la propriété n'en amène pas nécessairement la trop grande division. Nous savons maintenant à quoi nous eu tenir sur ces prédictions sinistres qui nous menaçaient de voir la propriété territ(iriale réduite en poussière; nos lois libérales nous régissent cependant depuis plus de soixante années !

Le morcellement exagéré du sol ne saurait être simplement envisagé comme la cause ; il commence, au contraire, par être le symptôme de la décadence nationale. La population agricole, ce sont les racines mêmes de la nation ; les classes supérieures peuvent dépérir comme les branches, les feuilles et les fleurs, d'autres les remplacent : mais si la racine est pourrie, l'arbre ne vaut plus rien, il n'est bon qu'à être jeté au feu. Tant qu'un peuple sera fort par sa culture intellectuelle et morale, on peut être certain que la pop\ilation agricole conservera assez de sagesse , de prévoyance et d'empire sur elle-même, pour éviter un morcellement exagén''. Ce que les lois essayent d'obtenir chez les nations peu avancées est bien mieux réalisé ici par la détermination éclairée des individus. Ce n'est qu'eu se plaçant au point de vue étroit qui envisage la vie comme une agrégation d'atomes, et la composo d'un ensemble de

manifestations isolées, que Ton a pu attribuer la chute des peuples de Tantiquite, des peuples italiens et autres, <\ la trop grande division du sol. A voir les choses de plus haut dans leur liaison organique , on doit déduire les phénomènes moins importants et particuliers des causes supérieures et générales. Il est vrai qu'en politique comme en médecine, les symptômes du mal aggravent bientôt le mal lui-même.

Pour que la condition économique d'un peuple soit florissante, il faut une certaine harmonie dans le développement des diverses branches de la production , un certain équilibre entre les champs et la cité, entre l'agriculture et l'industrie. Là où on le rencontre, l'excédant de la population s'écoule sans obstacle dans les villes, en favorisant l'exploitation intensive à ceux qui restent adonnés aux travaux des champs ; autrement, on court le danger de voir naître le prolétariat agricole.

Tant que le peuple conserve l'amour du travail et la sève de la vie, le remède est certain; il suffît d'écarter quelques obstacles pour multiplier les occupations industrielles ; parfois même, il faudra recourir à la protection positive.

Mais si, parvenu à une civilisation avancée, le peuple commence à décliner, la position est toute différente ; la science médicale ne connaît aucun moyen de guérir la décrépitude et de vaincre la mort : nous craignons fort que la politique ne possède pas davantage ce secret. La foule ne veut pas .s'imaginer que les peuples doivent, eux aussi, arriver au moment où ils s'affaiblissent en vieillissant. Cela doit être considéré comme un bien, car la conviction contraire pousserait les hommes de pratique ordinaire au découragement et à l'indifférence. D'un autre côté, on ne peut pas faire grand'chose pour parer à ce danger. Nous ne cherchons point à le démontrer, bien que nous ayous pour nous l'analogie de toutes les choses humaines ; mais nous ne saurions non plus admettre que l'on soutienne le contraire sans en donner la preuve. Il est certain que beaucoup de peuples sont morts ; ils ne se sont pas entièrement évanouis, car rien ne disparaît complètement, même dans la nature inanimée, mais leur identité a été brisée , et ils ne siirvivent que comme des éléments de nationalités nouvelles.

On peut admettre qu'un développement national commence, lorsqu'on se heurte contre les phénomènes d'une civilisation peu avancée et contre des institutions qui rappellent le moyen Age ;

parce que la science sociale actuelle ne saurait empêcher ni la vieillesse ni la mort des peuples , on ne doit pas taxer ces prévisions de vaines chimères,, comme cela arrive trop souvent.

Sans doute, on peut user de la recette donnée à Faust par Méphistophélès. Que l'on maintienne religieusement les lois et les relations sociales du moyen âge, les entraves apportées à la libre circulation des biens, les droits de banalité et de jurande, la limitation du commerce à certains lieux d'entrepôt et aux temps de foire; que Ton ait garde surtout d'améliorer en rien les voies de communication ; qu'on supprime tous les règlements de police, qui peuvent empêcher les hommes de périr par les guerres privées, la peste ou la famine; que l'on renonce à toute tendance supérieure , à tout développement de l'intelligence qui pourrait éveiller dans l'esprit du peuple des besoins nouveaux et qui obligerait à chercher les moyens d'y satisfaire ; que Ton ne songe ni à la centralisation du pouvoir, ni à l'unité nationale. De cette manière, on sera débarrassé et de la civilisation et de ses dangers.

Mais si l'on a mis une fois le pied sur la voie du progrès, — et on est bien forcé de le faire, quand ce ne serait que pour la sécurité extérieure, et pour ne pas se laisser dépasser et anéantir par les autres nations, — il devient presque impossible de s'arrêter. Pour maintenir, par exemple, aujourd'hui en Angleterre la législation de Guillaume P^ on devrait avant tout revenir à lapopulation de cette époque, qui était de deux millions d'âmes environ, et aux besoins rudimeutaires de ces temps, où le roi meimit une existence moins confortable que celle d'un artisan aisé de nos jours. La production d'alors, chargée de mille entraves, pouvait suffire pour l'entretien de deux millions d'hommes ; mais, dans ces conditions, la population actuelle mourrait de faim.

On a souvent mis en avant l'idée de déterminer un minimum indivisible pour le domaine rural (Bauer/iof). Nous ne parlons pas de l'énorme difficulté qu'il y aurait à trouver une mesure convenable, car un bon cadastre peut donner le moyen d'équilibrer les différences qui proviennent de la situation, do la valeur, de la fertilité, etc. Cependant, que réussirait-on à obtenir? On empêcherait une classe de trop petits propriétaires de naître, mais non celle de trrq) petits fermiers, ou bien il fîiudrait soumettre toute liberté d'oxploitatiou rurale à la tutelle absolue du pouvoir. Or, ces trop petits fermiers snut nue ospocc de prolétaires Ijii'u plus dange-

DK LA 1>0L1TIQU1: DK L A« It ICULTUKK. 4l:^

reuse que les trop petits propriétaires ; ils sont moins attachés au sol, la moindre calamité les précipite bien plus promptement dans l'extrême misère, et ils sont bien plus dépendants des hommes riches. C'est chose connue, que toute classe d'hommes tend d'autant plus à se multiplier qu'elle se fait une idée moins élevée des conditions indispensables pour fonder une famille. Que le peuple s'habitue à envisager la propriété la plus insignifiante comme nécessaire à l'existence, beaucoup de ceux qui en sont dépourvus renonceront au mariage. Aucun obstacle ne s'élèw de ce côté devant les petits fermiers ; l'Irlande est là pour donner à ces craintes la plus sinistre confirmation.

A quoi servent, d'ailleurs, toutes les défenses qui s'opposent au morcellement, cjuand le propriétaire est libre de mobiliser une partie de son bien au moyen de l'emprunt? Si on le lui interdit aussi, on anéantit toute liberté de mouvement dans le ménage des champs. Comment pourrait-on empêcher que les capitaux de la ville n'absorbent les petits propriétaires? Le moyen âge en venait à bout, en traçant une large ligne de démarcation entre les bourgeois et les paysans. Depuis l'introduction de la liberté de l'industrie et la suppression des redevances féodales, ces distinctions ont disparu.

On ne doit pas non plus envisager ces facilités d'achat et d'agglomération comme une aggravation du mal, mais bien comme un moyen naturel d'y remédier; trop souvent il ne réussit pas. Il ne saurait être appliqué en grand, sans que la population agricole soit déjà tombée dans la dégradation du prolétariat. Dans l'intervalle, le prix d'achat s'élève si haut que le fermage ne saurait suffire comme produit, et les capitalistes aiment mieux employer ailleurs leur argent. Ce n'est i|ue quand les petits propriétaires ne peuvent plus exploiter leurs parcelles que l'acquisition de celles-ci devient une spéculation profitable.

Qu'on ne s'exagère point les résultats d'un pareil acte législatif; s'il n'est pas complètement à dédaigner, il ne saurait agir que comme un simple palliatif. Et c'est un bien ; cela nous préserve de beaucoup de mécomptes, car si des lois rationnelles pouvaient préserver tout un peuple de la chute, de mauvaises lois pourraient plus souvent l'y précipiter. Il faut compter, sous ce rapport, sur les tendances permanentes de l'Etat, beaucoup plus que sur des mesures particulières : l'essentiel, c'est la sollicitude active pour le

414 APPENDlCi:.

développement intellectuel et moral du peuple, ainsi que pour sou progrès écùnomique.

Les biens les plus précieux de la vie ne sauraient être obtenus sans le travail le plus assidu et surtout le plus persévérant. Là où tout le résidu de l'économie rurale du moyen âge n'a pas disparu, on peut recourir au domaine public, aux biens des communautés, etc., pour amener une division meilleure du sol. Çà et là, une émigration bien dirigée peut donner de bons fruits ; le plus rarement, et par exception, l'autorisation du gouvernement pour la division ultérieure du sol.

Nous devons le redire encore : n'empiétez point sur l'œuvre du temps pour bâter la mobilisation de la propriété 1 Rien de plus vcdùutable ni de plus écrasant que de vouloir relier les rapports personnels du moyen âge aux conditions d'exploitation des époques plus avancées. On a cru, en Russie, faire quelque cbose en ne permettant qu'aux nobles d'acquérir un domaine avec des paysans ; mais n'a-t-on pas la plus grande facilité à se faire anoblir? L'usurier réussit sans peine, pour de l'argent, à conquérir un pouvoir presque illimité sur des milliers de serfs. L'ancien seigneur conserve des sympatbies pour les vieux serviteurs de la famille, pour ses souvenirs de jeunesse; le nouvel acquéreur n'en éprouve aucuQe. L'absence de tout contrôle, la corruption des fonctionnaires russes, etc., font que l'on réussit à peine à réformer les abus les plus criants.

La seule limitation maintenue s'adresse à l'afîrancbi, qui ne peut jamais acquérir la propriété où il est né dans le servage ; mais la loi, qui interdit de vendre les paysans sans la terre, on faisant un véritable commerce d'esclaves, est facilement éludée, car on aliène pro forma en même temps quelques dessaitines de terrain. Ici se rencontrent à la fois tous les mauvais côtés de la barbarie et de la civilisation, tandis que des législations mieux appropriées à chaque état de choses peuvent les écarter.

DE LA POLITlgUKDH L'aGRICULTURH. 415

I.iiiiitiition du «IroU de |»i'0|iricté territoriale duuM l'intérêt de la coniiiiunc.

Aux époques inférieures de la civilisation, les communes * possèdent une telle puissance et une telle énergie d'individualité indépendante, qu\in pourrait élever un doute sur la question de savoir si on doit les envisager comme des portions de l'Etat, ou bien si l'Etat lui-même est autre chose qu'une agrégation de communes.

Ceci se manifeste le plus clairement en ce qui cuncerne la propriété du sol. En Allemagne, eu Angleterre, en Danemark, la commune était propriétaire, et le cultivateur simplement usufruitier. Lorsqu'un certain nombre de chefs de famille, égaux en droits, s'étaient entendus pour défricher une contrée, ils commençaient par bâtir, au lieu le plus favorablement situé, le village {Dorf- Town). La maison, la cour et le jardin entraient seuls véritablement dans la propriété privée ; la terre arable et les pâturages étaient cantonnés en autant de parts que l'exigeaient la nature et la situation du terrain, le danger de l'inondation, etc., qui influaient sur la classification du sol, sous le rapport agronomique. Chaque canton se subdivisait en autant de bandes étroites, aboutissant toutes au chemin qui conduisait au village, qu'il y avait de membres de la commune, de manière à ce que chacun put obtenir une égale étendue du terrain rapproché et éloigné, de bonne et de mauvaise qualité. Tout ce qui n'était pas compris dans ce cantonnement demeurait bien communal. Quand la nécessité d'étendre la culture se faisait sentir, on procédait sur d'autres terrains à un nouveau cantonnement. A cause de la confusion des parcelles, chacun était obligé de régler son exploitation sur celle des autres; il en résultait des règlements locaux qui sont demeurés invariables pendant des siècles, parce que, par exemple, im nouvel assolement aurait nécessité un nouveau mesurage. C'était une espèce de société par actions, avec égalité des actionnaires. César a retracé cet état des choses, poussé à l'extrême "■^.

> Ce mot est pris ici dans le sens général de communauté d'iiabitanls [Gemeinde). L. \V.

2 Cœsar, De Bello gallico, IV, 1; VI, 22. Il développe des considérations qui trouveraienl bon accueil auprès de nos socialistes modernes.

4l6 APPENDICE.

D'après les aucieunes lois des Etats du Nord^ l'égalité primitive de chaque localité rurale pouvait être rétablie à chaque instant, en vertu d'une procédure particulière ; aujourd'hui encore, il est des villages dans le haut pays de Trêves, où tous les champs, même les jardins, n'appartiennent à leurs possesseurs que durant six, onze ou treize ans. On les confond ensuite dans une masse commune, dont le magistrat communal, élu par les ménagers, fait une nouvelle répartition. Les choses se passent ainsi dans les cercles de Merrig, de Saarlouis, d'Othoeiler ' . On trouve de même, dans l'ancienne Marche, des villages qui se consacrent, m corpore, au ménage des champs. Chaque soir, les pères de famille se réunissent chez le maire (Schultheis) et décident ce qu'on fera le lendemain j ils se rendent ensemble au travail et en reviennent tous en même temps*. En Irlande et dans les Highlands d'Ecosse, on rencontrerait peut-être encore des terres affermées par toute une commune, tous les membres étant solidairement responsables vis-à-vis du seigneur pour le payement de la rente; jadis ce mode d'exploitation était très-répandu {Runrig-Partnership-Tenures). Le partage du terrain se faisait, autant que possible, par portions égales de qualité et d'étendue, de manière à ce que chacun pût avoir du bon et du mauvais terrain, des endroits rapprochés et éloignés : ce partage avait lieu, pour tout le temps ou annuellement, par voie de tirage au sort. Le travail était autant que possible accompli en commun, surtout le labourage ; les pâturages demeuraient indivis *.

Deux questions se lient d'une manière intime à ce que nous venons de mentionner, ce sont celles de l'exploitation de parcelles confondues, ou de leur agglomération individuelle, de la culture par village ou par domaine.

Tant que la culture est fort extensive, et par conséquent grossière, l'exploitation commune par village et la C(mfusion des parcelles peuvent présenter de grands avantages.

Et d'abord, suus le rapport de la sécurité, condition essentielle dans ces temps semi-barbares; il faut se défendre contre les bêtes féroces, contre les inondations, contre les brigands et contre l'eu-

1 V. Schweriz. Ur.xthausen. — En Norwége, ce n'est qu'en 1821 qu'on a cessé de procéder périodiquenieut à la répartition des terrains par la voie du sort.

2 Haxthausen- llannsen .

3 Mac CuUoch, t. I, p. 295-523.

ÜK LV POMTIOI li: Di: L'AGKICLl/lUKl'.. 'l I 7

iienii'. (lituiine la culture triennale rt'muil tuas le.-? travail lt;ui-ä aux mêmes époques, dans le même lieu, ils peuvent plus facilement pourvoira la défense commune. Un gardien suffit pour la semence, un berger pour le bétail, tandis que sans cela chaque paysan devrait y Aoiller.

Le fondement véritable de TEtat, c'est Vespi^it public : il faut comprondre qu'on a le même intérêt, être prêt à consentir des sacrifices communs ; naturellement, cet esprit est fort peu répandu dans les sociétés primitives ; il a besoin d'un développement successif. (Combien no doit-il pas profiter de ce que toutes les possessious se relient, de ce f[u'on ne peut causer de préjudice à l'une sans que toutes en soutirent?

Là où le village a été fondé par le seigneur, la vie comnmne des paysans s'explique encore plus facilement. Il importait au seigneur d'avoir ses corvéables dans le voisinage, « comme le berger parque son troupeau, aussi bien pour le défendre du loup que poulie traire et le tondre plus commodément 2. »

La cause principale qui pousse à la vie commune du village pendiuit les périodes peu avancées de la civilisation, c'est la grande facilité qui en résulte pour la division du ti^avail.

On ne doit pas s'imaginer que le premier essai de ce genre se .soit aussi facilement engagé que nous serions disposés à le croire, d'après nos rapports actuels, fruits d'une longue habitude.

N'est-il pas reconnu, par le même motif, que la colonisation sous forme de villages réussit mieux que les chaumières à la manière de Robinson? Encore aujourd'hui, dans les pays qui n'ont pas atteint un haut degré de civilisation, et dont la population n'a pas une grande densité, la vie passée dans des héritages isolés produit de mauvais résultats. On ne saurait assez apprécier, à ces périodes primitives de l'humanité, le bienfait de la veillée, de la réunion sous l'orme du village, sans parler de la facilité qu'a donnée la création des villages pour la fréquentation de l'églisu et de l'école, pour l'établissement d'une bonne police, etc.

Qu'on se garde bien de transporter dans ces époques éloignées l'image de nos relations présentes. Le paysan trouve aujourd'hui, rien que par les voyages qu'il fait à la ville, de nombreux p(jints

' Dans le Bengale, le danger que tout courir les tigies sul'iil pour renJre nécessaire Thabilation des villages, Colebrook»», 1806. - V. List. Vieiicijdhrssrliri/t. 1842, t. IV.

J a. UT

418 APPENDICR.

flo oontact avec le monde : la facilité du déplacement et des transports exerce une influence aussi 2;rande qu'utile ; la conscription tient pour la population une école ouverte dont on ne saurait assez sienaler l'importance. Maintenant, réunir les parcelles de terrain qu'on possède et s'isoler peut être un excellent moyen pour échapper au tumulte et pour conserver quelque chose d'individuel au milieu de l'enchevêtrement de tous les intérêts. Mais qu'on ne rou])lie point : l'homme à demi saiivage n'est que trop isolé, simple dans ses idées, volimtaire dans ses actions: le premier effet de la civilisation doit être de poser des limites à ces facilités. Dans le moyen àse, d'ailleurs, l'organisation rurale et l'indivisibilité du terrain, par suite de laquelle les membres de la famille se livraient eux-mêmes aux services accessoires, contribuaient encore à faire de chaque héritage distinct iHof) un monde à part.

On est également porté à croire que les intérêts purement économiques de cette époque n'étaient point lésés par la confusion des propriétés. Li communauté d'exploitation est bonne, tant que la division rlu travail n'a pas encore réalisé une forme plus élevée de communauté sociale.

Sans doute, les capacités supérieures peuvent se trouver gênées par \hc->nfu<tion des parcelles ; mais l'homme faible et simple y rencontre un secours favorable. On signale aujourd'hui, comme les mauvais cotés de ce système : ta ptu'te de temps, la diftîculté de la surveillance, l'impossibilité de l'emploi de grands capitaux, la quantité considérable de terrain enlevé àlaculture parla multiplicité des rou- ' tes, des sentiers, etc. Il est facile de reconnaître que ces préjudices ne se font sentir qu'au fur et à mesure que la culture devient plus intensive. Au contraire , avec une exploitation très-extensive, comme l'un consacre peu de travail à la terre, on regarde moins au chemin à faire, d'autant plus que les terrains les plus éloignés sont consacrés aux pâturages communaux. La surveillance des ouvriers est singulièrement facilitée par la culture triennale, qui les réunit tous dans la même sole, à la même époque, et leur fait exécuter ordinairement le même travail. Les chemins d'exploitation et les bandes de terre qui marquent les limites n'entraînent pas de grands sacrifices, car la valeur du sol est fort exiguë. On n'entreprend encore ni irrigations ni dessèchements.

D'un autre côté, quel avantage pour le parcours du bétail, que d'avoir les céréales qui couvrent, sans lacune, un espace de ter-

DK l.\ PüLITlQUH ni- I, VGÜirui.l LRF. 419

rain d'une grande /»tfiiulue, et une jachörp égaloniciit limiiogène. Cette ressource est d'autant plus précieuse (ju'oa no cultive point encore de plantes fourragères, que les prairies artificielles sont inconnues. Là où l'exploitation se divise par petits domaines, sans que la stabulalion y soit introduite, la simple nécessité do faire garder les vaches empêche un enfant au moins, par ferme, de fréquenter l'école et l'accoutume à l'oisiveté. Enfin, la confusion des parcelles no donnait pas lion à beaucotip do litiges à une époque où l'esprit communal et la tradition vivante rendaient les contestations plus rares.

On ne peut donc envisager, dans un état do culture peu avancée, l'exploitation parc or/js de ferme [Hof System) , (\\ie. comme une exception. Il se rencontre surtout là où la terre est peu fertile, et où le rapprochement sur une surface limitée devient prospie impossible aux hommes qui n'exercent pas d'industrie, dans les États Scandinaves, par exemple, où la terre labourable n'apparaît de distance en distance que comme une oasis étroite, au milieu de déserts occupés par d'immenses rochers et de vastes forêts. Il en est de même dans plusieurs provinces russes, en Finlande, et dans la plupart des pays monlagnoux de l'Autriche et de la Suisse.

Une civilisation avancée présente un tout autre aspect : conçoit-on combien il est onéreux en Dalécarlie, par exemple, d'exploiter de petits domaines, qui ne comptent pas moins de trois cents parcelles, disséminées sur l'étendue d'un mille carré? L'ancien de la famille peut seul les reconnaître. Aux bords du Rhin il est des possessions de vingt et un arpents, séparées en cent dixhuit parcelles différemment situées.

La confusion des parcelles élève le plus grand obstacle au développement successif de la culture intensive. Comment un cultivateur pourrait-il exploiter une jachère, quand celle-ci forme une espèce d'isthme ou d'ilot, entourée qu'elle est de pièces de terre, livrées au libre yoarcoî/rs.'' Comment pourrait-il produire du lin, du tabac, du houblon, quand, tout autour, le blé vient à pousser, en lui interdisant le passage. La destruction des mauvaises herbes devient impossible là où la paresse d'un seul peut anéantir la prévoyance laborieuse de tous? « Quel homme intelligent, dit List, voudra se porter acquéreur d'un bien qui, morcelé en une iniînité de parcelles, le mettra en contact avec une infinité de gens querelleurs? )) Partout où les hommes sont réunis, le progrès a l'habi-

A-10 APPENDICK.

tude de s'aocomplirj par l'exemple ipit- donnent les plus intelligents, en entraînant le vulgaire à leur suite, et en détruisant les résistances de la paresse et de la routine. L'effet contraire se produit avec V enchevêtrement des terrains ; c'est le moins habile qui ne se contente point de demeurer en arrière, mais qui interdit tout progrès aux hommes mieux doués que lui.

L'agglomération du domaine devient alors le service le plus signalé que l'on puisse rendre à l'agriculture '. Combien do paysans n'ont-ils pas réussi, à l'aide de ce seul moyen, à s'exonérer de leurs dettes !

On ne peut plus parler de l'isolement des corps de ferme, là où l'on en rencontre de quatre à huit cents dans l'espace d'un mille carré. La vie des champs se simplifie, car avec la multiplicité des points de contact des terrains disparaît la multiplicité des contestations, source fréquente de haines et de procès.

Le danger de l'incendie diminue, et ce fait acquiert une importance très-grande ; dans l'état peu avancé de la civilisation, le bois et le chaume n'ont presque pas de valè\ir, et les chaumières sont bâties avec la plus grande simplicité; ou y redoute donc moins un désastre si facile à réparer.

La Vendée, les Asturies, la Galice, les provinces Basques ont assez prouvé l'utilité des fermes séparées, pour la déft-nse du territoire ; la Belgique montre quel en est l'immense profit économique. C'est déjà un grand motif d'émulation que de pouvoir, dans des champs arrondis, reconnaître ceux qui appartiennent aux bons et aux mauvais cultivateurs. En Amérique, on remarque que les colonisations par villages réussissent plus vite, mais que les exploitations isolées prospèrent davantage, une fois qu'elles ont surmonté les premières difficultés.

L'agriculture de l'Allemagne s'était élevée plus haut , presque sous tous les rapports , au seizième siècle , qu'au dix-septième

' Il ne faut pas cependîinl se prüiioncer ici d'une nianiëri' trop al)solue. On s'étonne souvent de voir les paysans diviser entre eux les diverses pièces de terre d'un modique héritage, au lieu de s'attribuer réciproquement des pièces d'un seul tenant. Ce n'esl pas toujours aussi déraisonnable ([ue cela le parait au premier aspect. Les divers lois peuvent contenir des terrains propres à divers genres de culture, qui assurent au paysan un lra\ail successil, tout le long de l'année. Ils peuvent aus>i èlre e.vposés dune luanii're différente, de façon à compenser entre eux, par le ré-iultat commun, l'influince des variations de la temperature.de la sécheresse, des orages, etc. Dans ce cas, chaque propriétaire conserve les éléments de cetti' espèce d'nsxuranre mutuelle enlre les parcelles qu'il exploite. L. W.

DE LA POLITIQUK DK L'AGHICULTURE. ^21

et pendant la première moitié du dix-huitième. Le grand nombre de villes riches et éclairées qui existaient alors exerçait l'influence la plus favorable sur le bien-être et la culture des contrées environnantes. Cette bonne situation des paysans se révèle par la multiplicité des tentatives d'émancipation, qui ont agité le commencement du seizième siècle. On ne doit pas se laisser induire en erreur par le courant des plaintes qui éclatent à celte époque ; le sentiment profond de l'oppression, et TefFort énergique fait pour secouer le joug, sont des symptômes de force bien développée, car les hommes c[ui sont écrasés ne songent même pas à réclamer. On s'occupa de supprimer les charges foncières, d'agglomérer les domaines, etc. Ces tendances durent s'assoupir avec la diminution générale de la richesse.

Les guerres de religion et les résultats de la politique intérieure et extérieure, qui en furent le fruit, ont rejeté lAllemagne de plusieurs siècles en arrière. Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que la confusion des terrains ait repris le dessus dans la plupart des localités. La quantité innombrable d'emplacements d'habitations et de villages détruits et changés en vastes solitudes, dans le nord de l'Allemagne, montre qu'avant la guerre de Trente ans ces espaces étaient occupés par beaucoup d'héritages détruits, entremêlés c\ de petits villages. Cette guerre rendit la concentration des demeures plus nécessaire. Dans le Palatinat, les dévastations de Louis XIV ont fait abandonner les fermes isolées ; les villages tracèrent une enceinte de fossés, là ils n'élevèrent point de murailles pour leur défense.

L'Etat commence d'habitude par posséder un vaste domaine ; de même la commune débute par avoir des tenues communales d'une grande étendue. Les pâturages communaux méritent ici une attention particulière. Ils tiennent le milieu entre la vie nomade de la période do la. chasse, pendant laquelle tout le territoire n'est qu'une vaste friche, et la stabulation pratiquée dans les Etats plus avancés. En hiver la stabulation, en été le pacage nomade, tel est le régime qu'ils introduisent.

Tant que l'esprit communal continue de subsister dans sa fraîcheur et dans sa force, les particuliers n'éprouvent aucun embarras de cette jouissance commune. Si le pâturage est surabondant, l'égiVisme dos uns n'empêche pas les autres d'eu user à leur suffisance, surtinit lorsqu'il n'existe encore aucun commerce actif, qui

'i-22 APPENDICK.

invite le cultivateur à entretenir beaucoup plus de bétail qu'il n'en faudrait pour ses propres besoins. La < ulture extensive nécessite la possession de pâturages étendus, et se prête avec économie à cette organisation; on peut aussi transformer en pâturage tout le sol le moins propre à la culture et situé le plus loin. Pour ne pas gêner rexplûitation, on consacre à la nourriture des bêtes de travail un petit pâturage commun, situé derrière les maisons et les jardins, puis viennent les champs, et enfin le pâturage oiminninal proj)rement dit. Aux époques avancées, cjuand ou repruche à ce mode de pâturage d'occasionner une perte notable du fumier, on oublie que les systèmes primitifs de culture ne demandent «jue peu d'engrais.

L'utilité des pâturages cuunnunaux persiste, tant (ji:e la culture }ia&türale est en harmonie avec les circonstances générales. Plus tard, !e pâturage communal devient le principal obstacle à l'introduction successive de la culture intensive.

Du moment où le pâturage cesse de s'offrir avec surabondance, et cela arrive dautant plus vite que [»ersonne n'est intéressé à faire partie des améliorations qui ne pourraient lui profiter que pour une miniu^e partie. cliacun essaye d'empiéter sur autrui, par le U'Unbre du bétail entretenu. Les animaux, ne trouvant plus une subsistance suflisante, arrachent une foule de plantes avec leurs racines, et en écrasent beaucoup en piétinant. Le pâtis est torturé de mille manières

un empêche difficilement les bêtes mal surveillées de céder trop tôt à l'instinct de la reproduction, et les races s'abàtaraisscnl. Les oies, qui provoquent chez beaucoup d'animaux un dégoût insurmontable, causent plus de dommages qu'elles ne peuvent rapporter de bénéfices ; il en est de même des porcs. Mais personne ne les empêche de vaguer, tant que le voisin ne le fait pas : le cultivateur intelligent et soigneux est l'esclave de la majorité.

De l'avis de Schwertz , rien n'enlretient plus l'indolence et ne uuil davantage à l'agriculture i(ue de grands pâturages cummuuau.v. Les villages les plus enviés à cause de cette l'ichesse sont ceux où la paresse, la misère et les mœurs frrossières dominent le plus généralement. Le petit bourg de Brillon, en Westphalie, présente à cet égard un curieux spectacle ; il entretient 3,000 vaches, 10,000 moulons et -ijOOO chèvres; mais il faut que les vaches liu^ent 1 h,n|ue jour deux à trois heures de chemin [>our aller aux

pâturages, et autant pour eu revenir Aussi est-il nombre de lamilles qui possèdent six vaches, et qui seraient obligées d'acheter du lait si elles n'élevaient point de chèvres. Un seul marchand a dû apporter du dehors et vendre dans cette localité, en im an, plus de 9,000 livres de beurre. Personne n'osait planter de haies vives ni d'arbres fruitiers, par crainte des dégâts causés par les chèvres.

Les pâturages communaux contribuent grandement à étendre la plaie du prolétariat rural. Combien do petites gens qui ne tirent leur subsistance que d'un coin usurpé du communal/ Cela pouvait être profitable jadis ; on augmentait ainsi le nombre des journaliers, qu'il était dit'ticile de se procurer. Aujourd'hui l'oisiveté et le vol, voilà tout ce qui en résulte ; car ces malheureux, qui ne sausaient régulièrement entretenir leur bétail durant l'hiver, ni même pendant l'été, le font vivre aux dépens de tous.

Aussi, une bonne loi de partage des communaux, ([ui ne risque point de sacrifier l'intérêt général ü l'arbitraire individuel, est-elle au nombre des meilleures mesures que l'on puisse prendre pnur faire passer la culture des échelons moyens aux échelons supérieurs de l'exploitation rurale. Seulement, il ne faut pas trop se hâter, ni trop généraliser ce pmcédé. La partage n'est profitable cpie si l'on a la volonté, et si l'on est en position d'entreprendre une culture plus intensive. Si l'on ne fait pas marcher du même p.is la suppression des servitudes, l'agglomération des héritages, etc., le cultivateur gagne du terrain , mais il perd du fumier, et c'est là une des plus grandes fautes que l'on puisse commettre dans une agriculture perfectionnée. Aussi, en Angleterre, englobe-t-on sous le terme inclosure la suppression des communaux et des servitudes de pacage, le partage et l'agglomération des terrains.

Dans les contrées qui se consacrent à l'élève des chevaux, des partages imprévoyants peuvent complètement anéantir cette branche lucrative de la prodiiction.

Le fermier peut être ruiné, s'il a compté sur l'usage du communal , et si le propriétaire utilise à son profit la jjart qu'il a obtenue.

Le défrichement ne doit aussi procéder que par degrés, afin de se maintenir on rapport avec les ressources do l'écuuiimie rurale. Rien n'est plus fatal que des entreprises de cette nature, entamées hâtivement avec des moyens d'action insuffisants et des instruments imparfaits. Le triste exemple do la plupart des mlitnit's agricoles, do

424 APPENDiCF.

celles de la Hollande, par exemple, doit servir de leçon. Le peu de fertilité du sol empêche ou retarde Tintroduction de systèmes de culture savante et compliquée. Il en est de même du partage des communaux ; ceux-ci doivent être également conservés là où la charrue pourrait, dans les terrains en pente, détruire la végétation qui empêche les éboulements^ et là où Ton est exposé à des inondations périodiques. Tel est le cas pour la plus grande partie des pâturages des Alpes, surtout de ceux qui sont placés dans les régions plus élevées. On doit alors se contenter de mieux régulariser la jouissance commune, procéder à des cantonnements, séparer les diverses espèces d'animaux, de manière, par exemple, que les moutons ne détruisent point la subsistance des Lètes à cornes, etc., supprimer les eaux stagnantes, détruire les taupinières et les mauvaises herbes, surtout les chardons, etc.

On ne saurait non plus se passer facilement des communaux dans les pays où tous les paysans sont de petits cultivateurs qui se livrent à la production des plantes commerciales.

Les servitudes de pacage, exercées mutuellement par les membres de la commune, dérivent du système de la possession couimune des terres j celles qui appartiennent au seigneur sont un vestige du domaine éminent.

Personne n'ignore combien cette inslitutiitn exerce une actimi nuisible au milieu d'une civilisation avancée ; la jachère fait obstacle aux procédés perfectionnés. Les cultures qui occupent le sol plus longtemps que le blé, et notamment les plantes commerciales, ne sauraient s'accommoder du parcours. Le pacage détruit et écrase riierbe beaucoup plus qu'il ne nourrit le bétail : il serait trop I^nir d'en détailler ici tous les inconvénients.

Mais chacun comprend aussi que ces inconvénients ne sauraii'ut se révéler tant que règne le système triennal, ou tant quo des motles de culture encore plus simples sont à l'ordre du jour. La suppression des servitudes de pacage, sans l'agglomération des parcelles, ne serait utile que si l'on adoptait innnédiatement l.i stahulation. Dans beaucoup d'endroits, les paysans ont eux-mêmes pruvoquc l'établissement du parcours, afin de proiiter du fumier ; et dans les temps anciens, on ne sait si l'on doit envisager le droit de parquer les moutons comme une servitude ou comme un avantage.

La mes/o espagnole passe aujourd'hui avec raison pour une ou-

trave intolérable; obstacle aux irrigations et aux plantations, destruction des blés et des raisins, juridiction privilégiée, tout concourt à rendre cette servitude des plus onéreuses. Et cependant quand elle a été établie pour réunir les pâturages communaux et des servitudes de pacage, en formant une vaste corporation des usufruitiers de toute l'Espagne, elle répondait à un besoin de l'époque. Au point ofi en était l'Espagne, durant le quatorzième et le quinzième siècle, l'élève des moutons était très-profitable, surtout après les ravages de la peste, qui avait dépeuplé ces contrées vers le milieu du quatorzième siècle. C'est de ce temps que date la mesta. Veut-on entretenir les moutons dans l'Espagne centrale, il importe de pouvoir les déplacer ; ils pourraient aussi difficilement supporter l'hiver des Asturies que l'été de l'Estramadure. On ne doit pas oublier que les provinces étaient reconquises peu à peu sur les Maures ; l'absence de sécurité nécessitait une formation de corporation, pour conduire aux relations mieux assises des temps ultérieurs. Dans le fait, les privilèges de la mesta s'établirent d'eux-mêmes successivement, en vertu de la coutume ; ils ne commencèrent à devenir nuisibles que du moment où, en 1544, ils furent réglés par la loi, c'est-à-dire du moment où ils eurent besoin d'une protection artificielle pour résister à l'influence de nouvelles relations sociales.

Il en est de même des servitudes de chasse, qui sont des plus oppressives, en présence d'une culture avancée, surtout avec des héritages agglomérés. Leur suppression devient alors urgente^ car les chasseurs détruisent les haies, dérangent les barrières qui contiennent le bétail, etc. Jadis, au conti*aire, non-seulement les pertes qu'entraîne le droit de chasser avaient peu d'importance, mais encore il était de l'intérêt du cultivateur que l'on chassât^ pour détruire les animaux sauvages, les bêtes malfaisantes et le gibier parasite.

Les indications que nous avons développées rendent suffisamment compte de la répulsion qui règne aux époques de civilisation avancée, à l'égard des biens de mainmorte ; les causes économiques ont grandement influé sur la sécularisation des possessions du clergé. Les dépositaires temporaires des droits d'exploitation des biens de mainmorte, privés du droit d'aliénation et dépourvus de l'intérêt de la propriété, ne peuvent que rester en arrière des exigences du temps pour l'application, de plus en plus large, du

travail et du capital : ils exploitent avec négligence ou ils épuisent le sol.

Combien les circonstances au milieu desquelles on vivait au moyen âge ne diffèrent-elles paS;, sous ce rapport, des circonstan- Des actuelles ! Toute diversité d'emploi diminue à mesure que la culture s'exerce d'une manière plus extensive. On ne pouvait songer alors à doter les églises, les écoles, les universités, les établissements de bienfaisance, autrement qu'en terres, sans parler de la plus grande sécurité que présentait la possession des immeubles, comparée à celle des capitaux ou des rentes. Le sol n'exigeait pas encore d'exploitation très-soignée, très-énergiqiie. Ce qui était le plus nécessaire, c'était de donner l'exemple et de faire germer les idées ; l'agriculture ne pouvait se perfectionner, sans que le développement de l'intelligence vint créer de nouveaux besoins, en fournissant les moyens d'y satisfaire. C'est pour cela que les couvents furent le berceau de tous les progrès réalisés par la culture du moyen âge ; ils furent une véritable école, et ils convertissaient aux meilleurs procédés d'exploitation du sol, comme aux aspirations de l'âme. Les missionnaires qui plantèrent la croix en Allemagne furent aussi les apôtres du progrès en agriculture ; la division du travail prit naissance dans les couvents, sous une forme plus intelligente. Le clergé ne se livrait point aux guerres privées comme la noblesse ; il n'imposait pas un service militaire aussi onéreux à ses colons. // est bon de vivre sous ta C7'osse était le proverbe favori du moyen âge. La plupart des travaux d'irrigation, surtout aux environs de Milan, sont dus à des religieux. La Belgique septentrionale a été presque en totalité colonisée par les couvents. L'abbaye de Tangerloo a fondé à elle seule soixante-dix paroisses, dans les terres incultes du Brabant, en affermant tous les défricbements nouveaux.

On ne saurait le méconnaître : chez tous les peuples, le pouvoir spirituel, les prêtres ont répandu les premières semences de la civilisation matérielle et intellectuelle. Us ont introduit la trêve de Dieu ; les premières foires et la fondation des premiers mai-chés se relient aux fêtes de l'Eglise, les pèlerinages ont ouvert les voies du monde; les banques remontent à un établissement charitable, et presque tous les métiers se sont d'abord développés dans les sièges épiscopaux ' .

' M Roschery publié on 1848. dans lo Journal historique de Berlin \Zsil-

DE LA POLITIQUlî DE L'AGRICULTURE. 427

UniKatlon de la propriété dans l*ln(érdt du droit doniauial.

Le mode le plus avantageux d'exploitation pour les domaines plus considérables, c'est, à défaut de radrainistratioii directe, par un propriétaire intelligent et aisé, mais pas trop riche, le bail à ferme; il faut seulement que le fermier soit placé sur la même ligne que le propriétaire que nous venons de mentionner, quant à Taisance, à l'intelligence, et quant au libre emploi de ses ressources.

Ces conditions ne peuvent se réaliser que successivement ; la Toscane les a connues dès le treizième siècle. En Angleterre, où une paix séculaire n'a pas été détruite par les invasions et n'a que rarement été interrompue par des guerres civiles, tous les genres de développement matériel ont prospéré de bonne heure, et l'on y comptait déjà, vers la fin du moyen âge, de nombreux fermiers. Les baux à ferme ont été généralement pratiqués pour les biens seigneuriaux, dès le milieu du dix-huitième siècle. En France, en Espagne, il n'en est pas encore de même. Une grande partie du sol est livrée au métayage.

Henri Vil supprima en Angleterre le droit, jadis universellement exercé par le seigneur, d'expulser à lout moment les fermiers, moyennant une modique indemnité; sur le continent, cette prérogative s'est maintenue beaucoup plus longtemps. Le droit de l'héritier de révoquer le bail n'a disparu que plus tard encore, et, dans beaucoup de pays , il est admis que vendage pusse louage. En France, ce principe n'a été aboli que par l'influence des idées des

sclirifl fiif GesrhichtsicissentichafI), des consuléralious sur le socialisme et le comniunisme, qui présenlnnl un vif intérêt. Il s'est attactié k montrer comment, aux époques peu avancées, dominent des institutions tort rapprocliées de la comitiunaiilé des biens. A mesure que la production s'accroît, (jue la situation économique de la société s'améliore, la propriété individuelle sedégatie de plus en plus dans toute la pureté de ses principes. Le domaine ^»ii/ip/j/ de la l'aniille et de la commune conslilue une sorte d'élat iulermétliaire entre la conmiun.uité des biens et la pleine organisation de la propriété privée Hien de plus vieux que les institutions dont les sociali>tes se sont imaginé avoir fait la dec-ouverte. La France comptait au moyen âge une foule de cummunaulés rurales, dont quelques-unes se sont maintenues jiisqu à nos jours, et \e}> cumniuttaulés russ>s reproduisent, dans des circonstances analogues, celte ima^e du passe. Les apôtres du rommunisme et du socialisme ont confondu l'avenir avec l'enfance de la société L. W

physiûcrates, et dans les provinces Rhénanes, par l'influence des lois fratit^aises.

En Pologne, la plupart des baux ne se contractent que pour trois ans, tandis que dans les Flandres la durée ordinaire est fixée de neuf à dix-huit ans, quant à Tobligation du bailleur, le locataire pouvant, dans beaucoup de localités, dénoncer le bail de trois ans en trois ans; en fait, il se continue pendant un siècle et au delà. En Angleterre aussi le propriétaire fait très-rarement usage du droit de dénonciation qu'il possède vis-à-vis des tenants ai will; celui qui s'en servirait sans nécessité ne manquerait pas d'encourir l'animadversion générale. Néanmoins, ce mode de relations entre le propriétaire et Texploitant est loin de favoriser les améliorations de culture, comme le font les /mses d'Ecosse, avec garantie pour dix-neuf à vingt-un ans.

On se plaint souvent en Angleterre de ce qu'un tenant at will, qui exploite le sol d'une manière tout à fait rpmarcfiiable, s'expose à la haine des autres tenanciers, car ils craignent que le seigneur n'en exige autant d'eux, et n'arrive ensuite à élever le prix du bail . Suivant Sinclair, l'acre rp^ii produit 20 schelliugs annuellement avec la tennre at ivill en produirait 40 avec un bail de vingt-un ans. On a pu remarquer en Ecosse que dans les contrées où les leases n'étaient pas pratiqués, l'agriculture était demeurée à peu près stationnaire.

Mais la nécessité et même la possibilité de ces formes intelligentes du fermage ne se manifeste que dans les époques de culture avancée. Le fermage, proprement dit, ne peut être payé que sur la rente du sol, et celle-ci ne s'accroît que dans l«s pays civilisés; il faut en dire autant de l'existence d'une classe moytMine. qui possède assez d'intelligence et de ressources pour entreprendre l'exploitation de fermes considérables. Tant que les fermiers restent pauvres et ignorants, on ne saurait demander au propriétaire qu'il aliène pour un grand nombre d'années son droit de libre disposition et de surveillance. D'un autre côté, moins on pratique la culture intensive, moins on y consacre de capital, et moins aussi le fermier a besoin de s'assurer une jouissance prolongée.

L'avantage principal du bail à long terme est de permettre au fermier d'employer son propre mobilier agricole et son propre bétail (Inventa)^) k l'expkiitatiou. Comme il ne saurait ni l'acquérir ni le vendrp pu bloc, les années intermédiaires sont colles où il en

UK I.A FOLITIQUi: Di; L' VGK IC UI.TIJRH. 429

ii'iiuil le plus ; il faut donc qu'c'llpsst- jimliiplieiit pour douner uu bon résultat.

L'on ne saurait condamner le cheptel de fer, dans la culture ex tensive ; les inconvénients de ce contrat se manifestent à une époque de culture plus avancée. Quant à la cessation du bail, les experts estiment trop bas les objets d'une valeur tout à fait supérieure, les animaux de race, les semences soigneusement choisies, les instruments aratoires d'une qualité exceptionnelle, etc.; cela doit nécessairerueut décourager l'espritde progrès. Cependant qu'on ne l'oublie pas, on ne pratique guère d'améliorations dans les systèmes arriérés de culture.

Quand un mode à' assolement est introduit, il faut que le fermier puisse parcourir au moins une fois la rotation tout entière ; autrement, il laisserait le sol plus riche ou plus épuisé qu'il ne l'a pris. Ainsi, tout système perfectionné de culture provoque la prolongation de la durée des baux.

Aussi longtemps que l'économie nationale et domestique se base sur les prestations en nature [Naturalwirtschaft] plutôt que sur le payement en argent [Geldwirtschaft), ou préfère administrer aU' moyen de régisseurs, plutôt que de souscrire un bail. Afin que leurs récoltes ne soient pas endommagées ou perdues, les princes sont obligés de séjourner successivement dans leurs domaines, et d'y consommer les produits sur place. Les traitements, les dotations consistent en terres ou en prestations. Il est facile d'apercevoir comment cet état des choses se relie, comme etfet et comme cause, à l'absence de toute centralisation.

Ce mode d'administration du domaine a été suivi en Allemagne jusqu'à la fin du dix-septième siècle. Aujourd'hui, on lui reproche avec raison d'entraîner l'Etat à contier à des tiers la gestion d'un capital de roulement considérable; il devient aussi presque impossible de pourvoir sans cesse aux exigences croissantes d'une exploitation bien conduite. Ces deux motifs d'embarras ne se rencontraient pas dans la culture extensive. Un contrôle exact, exercé par l'Etat sur tout le cours de la gestion administrative, rendrait l'exploitation progressive presque impossible. Il en était autrement avec le système triennal, du moins dans sa forme primitive, qui devait maintenir invariablement la môme routine , durant des siècles.

Sous le régime de l'administration directe, le produit du domaine

varie d'année en année, ce qui ne se concilie nullement avec les exigences actuelles de l'administration financière, qui a besoin de calculer à l'avance le montant des revenus. Or, cet inconvénient n'existe presque pas, quand on pourvoit en nature à presque toutes les nécessités de l'administration publique.

Ici encore se vérifie le principe, que Ton ne saurait appliquer les règles d'un état avancé de civilisation sans avoir secoué les traditions d'une autre époque. Là où les corvées, le servage et les autres institutions du moyen âge continuent de se maintenir, le véritable bail à ferme, celui passé avec le dernier enchérisseur, pourrait amener des résultats fort rigoureux ; car on ne saurait refuser à celui qui doit diriger le travail un pouvoir disciplinaire sur les corvéables et sur les serfs. S'il était forcé de recourir à un juge pour réprimer tout acte de paresse ou de mauvaise volonté, il serait perdu.

Le bail à ferme ne devient possible pour les terres très-peu fertiles qu'au milieu de la culture la plus avancée.

Si nous passons aux manses murales {Boiter hofen),\'on sait que beaucoup d'entre elles n'étaient pas héréditaires au moyen âge. Là même où primitivement le droit de possession se transmettait par succession, ce principe s'obscurcit dans le cours du temps, en partie à cause de la décadence de l'ordre des paysans, en partie sous l'influence du droit romain, qui éteignit successivement chez les jurisconsultes les traditions du droit germanique. Notamment, on fut porté à envisager comme simple bail à ferme, quand on ne pouvait pas les classer dans la catégorie de l'emphytéose d'une durée limitée, beaucoup de modes de relations territoriales dont on ne comprenait plus le sens.

Aux temps modernes nous voyons, par contre, le droit d'hérédité généralement reconnu. Beaucoup de lois défendent l'expulsion des paysans, sauf certains cas de mauvaise exploitation, d'insubordination grave, etc., ou du moins elles la rendent plus difficile, en ne permettant pas la réunion au domaine seigneurial de la terre possédée par le paysan.

Celte transformation a suivi, pas à pas, les progrès de la culture ; plus celle-ci devient intensive, en exigeant l'emploi d'avances cnnsidérables, et plus vivement se manifeste le besoin de l'hérédité.

Il en est tout autrement dans les âges inférieurs de la civilisa-

DE LA. P0L1TIQÜI-: DE L'AGRICULTU K F.. 431

tion et de rca;i;rin]ltnre, (|iiand In terre surabonde, tandis que les bras manquent Alors ce n'est pas le paysan qui a le plus d'intérêt à rester attaché au sol, car sou travail sera partout le bien-venu, c'est le seigneur qui s'efforce de le retenir. Dans ces temps, il est beaucoup moins nécessaire d'assurer au paysan la permanence de sa possession, que de lui garantir la liberté de mouvement Là où la glebœ adscriptio a été supprimée, les mêmes tendances persistent, et le paysan ne peut quitter sa manse, qu'à la condition de fournir un remplaçant convenable.

Le besoin de l'hérédité se fit naturellement sentir, d'abord à Pégard des grands di)maines, car leur exploitation exige plutôt des avances considérables, à (;ause de leur étendue même ; or, le capital ferait entièrement défa<it, si la possession demeurait incertaine. Il est donc tout simple, indépendamment des causes politiques, de voir que dès le huitième siècle, il devint périlleux d'enlever violemment aux vassaux les fiefs et les bénéfices. L'hérédité des tenures féodales, légalement proclamée, contribua d'une manière efficace à l'essor de la richesse publique, que l'on constate en Italie et en Allemagne, à l'époque des Croisades.

La plus pesante entrave imposée à la culture du paysan, ce sont les charges réelles qui le grèvent. On peut, pour plus de clarté, les ranger sous deux catégories, selon qu'elles appartiennent au droit privé ou au droit public. Les premières ont d'ordinaire le caractère d'un prix de ferme ou d'une rente ; les autres, celui de l'impôt; dans le doute, il faut se prononcer en faveur du droit public, car le droit seigneurial doit s'appuyer sur uu titre, sur un contrat, sur la prescription, etc.

La presque totalité des charges réelles qui appartiennent au droit privé proviennent du servage ou d'une convention, librement consentie, de batl ou d'engagement. Celles qui ont le servage pour point de départ se sont successivement adoucies, au fur et à mesure des progrès de la culture. Daus l 'origine, le seigneur avait la libre disposition du temps et de l'avoir de V homme lige. « Le serf, dit la glose du Miroir de Saxe, vit pour servir et sert pour vivre. » Peu à peu les mu'urs réglèrent cet état de choses ; V homme lige fut astreint à un travail déterminé sur la terre domaniale, et à des redevances fixes.

A la mort de l'homme lige, le soigneur héritait primitivement de tous ses biens, meubles et immeubles. Ce droit se restreignit de

4i^2 APPENDICE.

plus eu plus, eu ce tj^ui coucerue les meubles, et eu ce L[ui cuucerue les immeubles, il se transforma en droit de lods (laudemium), c^està-dire au payement d'une fraction de la valeur, au cas de mutation d'une tenure. Ce qui contribua le plus à relever la condition des hommes liges, c'est l'analogie de plus en plus étroite qu'on établit entre leur droit à l'héritage et le droit au fief du noble.

Les charges sont nées aussi d'une convention de bail, librement débattue, là où elles émanent d'un contrat. Beaucoup de villages ont été fondés par les seigneurs, uniquement daus le but de s'assurer les prestations en nature. Ils établissaient de petits héritages pour les corvées simples de l'homme, et des héritages plus étendus pour les corvées avec attelage. Les seigneurs se comportent beaucoup plus doucement vis-à-vis de ceux qui sont à leur merci, et qui n'ont aucune idée d'une résistance quelconque, comme les serfs, qu'avec les hommes libres, qui se trouvent, il est vrai, dans leur dépendance, mais qui peuvent réclamer, en vertu de droits fondés sur des contrats. Aussi les charges des paysans libres furentelles plus souvent aggravées que celles des hommes liges, et leur exécution fut toujours beaucoup plus durement exigée.

L'Etat ne réussit que beaucoup plus tard et beaucoup plus diftlcilement à rendre héréditaire le bail librement consenti, que la possession du serf.

Quant aux charges qui ont une origine publique, les plus anciennes dérivent de l'organisation financière de l'empire Carlovingien, comme, par exemple, l'obligation de nourrir et de transporter les princes, les dignitaires et les soldats, de faire des dona annualia, etc.; elles ont pris, sous le règne féodal, le caractère de d7'oits domaniaux. En même temps, le seigneur imposa de nouvelles charges pour le droit de justice, pour l'exonération du service militaire, et beaucoup d'autres.

La dime, la plus importante de toutes les charges réelles, estelle de droit privé ou de droit public ";• C'est là uue question depuis longtemps débattue. Suivant M. Koscher, dans tous les pays anciennement romains, à l'exception de l'Espagne et de l'Angleterre, la majeure partie des dîmes a le droit privé pour origine. Personne ne saurait nier que, dans nombre de cas, ces charges ont été injustement établies; mais quel est le droit humain dont on pourrait impunément soulever les voiles? Si, au milieu d'une civilisation avancée la ruse domine, au moyen âge c'est la force. On ne saurait

DE LA POLITIQUB DK L'AGRICULTURE. ^-VA

considérer ces charges comme moins justifiables que toute autre convention. On les a stigmatisées comme un signe de servage, mais elles ont aplani la voie pour abolir peu à peu le sers'age et pour transformer la possession des cotons, qui pouvaient être expulsés à volonté, en propriété héréditaire.

Les droits domaniaux ont été primitivement des impôts. Quand ils sont passés des mains de TEtat entre les mains dos seigneurs, pendant l'époque féodale, les devoirs et les services de VEtat ont suivi le même mouvement. S'ils ont été augmentés plus tard, c'est qu'aussi les obligations du pouvoir se sont accrues pour la police, la distribution de la justice, l'administration, l'enseignement, etc. L'Eglise, la noblesse et les villes en ont été affranchies, parce que, pour la première, cette exemption constituait une partie du traitement, et que la noblesse était assujettie à un service militaire fort coûteux. Le noble payait avec son sang et non avec son bien. La plupart des villes se sont libérées successivement de ces charges, à mesure que leur force militaire s'est développée.

Ces charges s'acquittaient en prestations do travail ou en produits et non en argent, par la môme raison qui faisait prévaloir, dans les finances de l'Etat, le système des domaines sur l'impôt, qui attribuait des dotations au lieu de trnite7nents , et qui, dans le commerce, rend l'échange plus ancien que la vente. Aux époques arriérées convient mieux une économie naturelle ; aux époques avancées, une économie métallique. Tant que les capitaux manquent, tant que le sol et le travail personnel constituent presque toute la richesse, ils sont aussi les seules matières imposables.

Au moyen âge, lorsque chacun, du moins à la campagne, consomme ce qu'il produit lui-même, les redevances en nature sont les moins onéreuses pour ce) ui qui les acquitte, et les plus convenables à celui qui les perçoit. Pour faire de l'argent, le producteur s'épuiserait à chercher un marché et réciproquement.

Le luxe, au moyen âge, consistait à entretenir une nombreuse suite j il exigeait, par conséquent, une large consommation des produits du sol. Alors qu'il n'existait aucune centralisation, personne ne songeait à dépenser ses revenus à une grande distance.

La dîme est, en présence d'une culture peu développée, le mode le moins onéreux et le plus commode do percevoir l'impôt. Quand la récolte est mauvaise, le paysan donne peu ; quand elle est bonne,

il donne beaucoup, et s'acquitte toujours au temps et sous la forme qui lui conviennent le mieux ; ou n'a pas besoin de songer ici aux dégrèvements ni de subir des arriérés.

Qu'on s'imagine une île de l'océan Pacifique ou on n'« besoin que de cueillir le pain sur Vm-bre. Les frais de production se bornent à la dépense qu'entraîne la récolte, et l'ou peut parler de quelque 90 pour 100 de produit net. La dîme n''enlèverait pas la neuvième partie de ce produit. C'est le motif pour lec[uel nous voyons appliquer chez tous les peuples peu avancés les redevances aliquotes.

Il en est de même des corvées. La cvilture extensive^ pratiquée par le paysan d'alors, ne demande que peu de travail ; c'est de fo)'ce et non d'argent qu'il peut disposer. Nous voyons encore dans des temps moins reculés les efforts des cultivateurs, qui tendent à substituer la corvée à quelques rares payements en numéraire. Des faits analogues peuvent être signalés de nos jours, et la préférence que manifestent certaines contrées de la France, où l'on répugne à racheter par des centimes additionnels les prestations en nature, en fournit l'exemple. Le système colonial de la Hollaade, dans les Indes occidentales, repose sur la corvée des indigènes, qui, formés en corporations, travaillent à très-bon compte. L'Amérique centrale a récemment réalisé des progrès notables, au moyen de grands travaux hydrauliques, qui ont imposé des prestations permanentes en nature. Les Indiens n'ont ni capital, ni'habileté, ni prévoyance suffisante pour entreprendre de pareils travaux et pour les entaretenir; il a donc été fort utile que les propriétaires les prissent à leur charge, en se faisant payer au moyen de prestations de travail, ayant une grande valeur dans des contrées où. deux jours de labeur par semaine suffisent pour l'entretien de la famille.

Le seigneur du moyen âge ne saurait se passer de corvées, car il n'existe point alors de journaliers, et il ne peut en exister, à moins que ce ne soient des esclaves. La corvée constitue donc une amélioration véritable, elle ne saurait être mise en parallèle avec l'esclavage, puisque les devoirs du corvéable sont déterminés: aussi l'antiquité a-t-elle'peu pratiqué ce genre de service. On eu retrouve des traces en Egypte, où le bas peuple était serf non des individus, mais de la communauté, et chez les Romains, aux temps primitifs, où la clientèle, et plus tard le colonat, constituaient une espèce de servage.

Comment serait-il possible, alors qu'il u'exist« ni journaliers.

ni argent destiné aux besoins de l'administration, de faire exécuter les travaux communaux autrement que par le concours successif des membres do la commune V II en est de même de la construction des routes; à moins de les négliger complètement, il faut qu'à cet échelon de la civilisation l'Etat les fasse exécuter par les habitants. Les corvées imposées pour la construction des moyens de défense et pour la chasse profitaient à tout le monde, car elles contribuaient à garantir la contrée de l'attaque de l'ennemi ou dp la dévastation des animaux sauvages. Des pratiques analogues président à la construction de nouveaux moulins aux Etats-Unis, et un administrateur autrichien éclairé, M. de Heintl, a eu raison de baser son système de mise eu culture des vastes terrains vagues de la Hongrie sur des procédés qui rappellent ceux du moyen âge.

Les choses se passent tout autrement au milieu d'une civilisation avancée. Le besoin de tutelle disparaît, et le sens des charges qui persistent se perd avec le sentiment des nécessités qui leur ont donné naissance. Ce qui fut un adoucissement du servage et de ses conséquences paraît aujourd'hui une restriction intolérable du droit de propriété.

Quant aux charges publiques, qui ne pèsent que sur uue partie de la nation, elles sont devenues injustes du moment où tout le monde a été également astreintau service militaire. Vtnégalitéde l'impôt a dès lors perdu sa raison d'être.

L'élément économique a subi une transformation tout aussi complète. Ce qui jadis était la forme de libération la plus facile, la plus commode, est devenu la charge la plus lourde. Plus la culture est devenu intensive, et moins le paysan a été en état de fournir deux et trois jours par semaine le travail personnel et l'attelage pour acquitter la corvée, et cela souvent au moment le plus inopportun.

Le seigneur, la commune et l'Etat peuvent plus facilement se passer de corvées, alors qu'il se présente une masse de journaliers. Les prestations de travail servent alors beaucoup moins à celui qui en profite qu elles ne pèsent sur celui qui les doit. Quand le temps sert seul de mesure, le meilleur travailleur encourt le plus grand dommage. Aussi exécuto-t-il son labeur avec une répugnance et une indolence croissantes. Il est certain que la valeur intrinsèque des corvées a diminué paria suppression du servage, du droit dis-

cipliüaire, etc.: de pareilles relations ne peuvent plus, Dieu merci, ni naître, ni se maintenir de nos jours, du moment où la corvée est devenue une véritable école de fainéantise. Quand le valet de /aôowr est régulièrement instruit parle ménager, qui l'entretient, à tromper le seigneur, et à lui fournir le moins de travail possible, peut-il se préserver longtemps du désir d'en faire autant vis-à-vis du ménager ^ ? Quelle immense déperdition de forces productives, si l'on songe qu'il n'était pas rare de compter jusqu'à cent cinquante-six journées de corvées dans l'année !

Au moyen âge, on n'avait pas besoin de tourmenter beaucoup le sol pour fournir aux besoins d'une population clair-semée ; aujourd'hui, il faut y appliquer toutes ses forces.

On avait proposé de transformer les corvées en une sorte de travail à la tâche, mais la qualité de celui-ci et ses résultats ne sont guère appréciables qu'à la longue, en agriculture.

Quant a.x\x payements en nature, depuis que l'économie métallique s'est développée, on préfère les recueillir en argent. Chez beaucoup de paysans, un déplorable usage s'est introduit : même les hommes les plus scrupuleux, d'ailleurs, ne se font pas faute de frauder sur la qualité des produits livrés à l'acquit de la redevance. La charge devient plus lourde pour V obligé, car la valeur des denrées augmente ; si elle est fixe, le pauvre paysan ne peut plus compenser par une vente à haut prix l'insuffisance de la récolte, et depuis qu'il est affranchi de toute dépendance, il ne peut plus compter sur l'indulgence et la générosité patriarcales du seigneur. Quant aux ayants droit, la perception en nature les oblige à une surveillance et les expose à des infidélités fort préjudiciables.

Les redevances aliquotes deviennent surtout fort onéreuses aux degrés supérieurs de la civilisation. Dans toute culture intensive, le produit net forme une part de plus en plus réduite dn produit brut. Schwertz cite un domaine en Belgique où une production équivalente à 3,460 florins exige 2,504 florins de frais ; la dime y absorberait le tiers du revenu. Elle agit donc comme une interdiction sur l'emploi de capitaux plus considérables et d'un travail plus intense, et en réduisant le profit elle empêche le développement du crédit agricole. Souvent, quand le paysan néglige d'utiliser la

• En Pologne, où ces relations subsistent en partie, nous avons vu ces résultats se produire quant au parobek (valet de labour) et au gospodars (ménager)

jachère, pour éviter le payement de la dîme, il fait un calcul fort rationnel ; on a tort de l'accuser.

Bien d'autres causes encore militent pour la suppression des corvées, des dîmes et des autres prestations et droits du moyen Age.

Partout l'abolition ou le rachat des prestations en nature ei des redevances a marché d'une manière parallèle au développement d'une culture plus savante et plus compliquée. Les peuples qui sont les premiers entrés dans les voies nouvelles de la civilisation ont aussi les premiers émancipé la classe des paysans. C'est ainsi qu'à , partir de 1 147, il fut interdit dans le Milanais de percevoir la dîme sur les terrains mis à nouveau en culture ; depuis le seizième siècle, tous les census constitutivi furent déclarés rachetables en Hollande. Dans les provinces prussiennes qui ont appartenu à l'ordre' teutonique, et qui ont prospéré de très-bouue heure, nous voyous déjà, au quatorzième siècle, beaucoup de corvées transformées en censives, et la plupart des dîmes rédimées au moyen de rentes foncih'es.

Quelquefois on estimait la quotité des redevances en nature eu une somme d'argent, en laissant à Vobligéle choix du mode de libération.

L'expression extrême de ces tendances a éclaté dans la.gue7Te des paysans, dont la triste fin arrêta le progrès de l'affranchissement du sol; mais au dix-huitième siècle ces idées reprirent une force nouvelle. Ou sait ce que l'Autriche, la France, la Prusse, etc., ont fait dans ce sens.

Si, dans le temps, on s'en était strictement tenu aux exigences légales, la réaction eût été beaucoup moins vive à notre époque *. La célèbre nuit du 4 août 1789 n'a pas été uniquement la Saint- Barthélémy des abus. Beaucoup de droits légitimes ont été lésés.

Même quand il obtient une indemnité, le seigneur ne laisse pas

1 Les doctrines du moyen âge ont rencontré leurs défenseurs les plus déterminés dans Daller (/tes/flu>vi//o?i der Staalsivissenschnll); Adam Müller [Agronomische liriefe in Schlegels Deutsche») Museum, [■ I et H. — Die Gewerbepolisei in Beziehung au/' den Lnndbau. 1824; Schulz (Schlegels Museum, passim ;, et Areliu ( Die grundherrlichen Hechle in lUwrn eine Hauplsliilze des olfenlHchen Wohlstandes, 1819). Tandis (lue llaller, inspiré du génie du moyen âge, envisage ces inslitutiuns comme celui qui eludie la vie de l'auliquilé dans les ruines d'ilcrculanum et de l'umpéi; tandis qu'Arelin fournit au lecteur altenlif des indications précieuses, les travaux de MuUor et de Schulz sont peu profitables sous ce rapport. Il nous suflira , pour caractériser la manière de ce dernier, de dire qu'il considère la culture triennale comme une pieuse imitation de la Ires-sainte Trinité.

que d'être atteint par la suppression des charges féodales, sans parler de» privilèges sociaux et politiques, chers à la noblesse; à la perception en nature, dont la valeur augmente, se substitue une perception en argent, dont la valeur diminue. Mais qu'on ne fasse ici rien prématurément ! la substitution d\me redevance en argent aux prestations eu nature n'est avantageuse au cultivateur qu'autant qu'il peut mieux employer ailleurs sou travail et son attelage. Qu'on se borne à donner au paysan le droit de se rédimer des corvées, et il saura choisir le moment le plus favorable.

La libération complète ne peut être utile que si elle se relie à une culture plus intensive; la règle, c'est la libération au moyen d'une rente, qui invite le paysan à des épargnes annuelles. Il est juste de ne pas obliger le seigneur à recevoir des à-compte sur une libération future : l'amortissement ne peut être appliqué qu'au moyen d'institutions de crédit, qui servent d'intermédiaire.

Il ne devient possible que dans les pays très-avancés d'opérer la libération du paysan par la distractiuu d'une partie de son héritage au profit du seigneur. D'un cMé il faudrait admettre que les petits domaines des paysans mit trop d'étendue pour leur permettre de se tenir au niveau des prngrès de la culture, et il faudrait supposer, d'antre part, l'aliénation facile des parcelles abandonnées au propriétaire domanial. Autrement, les constructions agricoles dépasseraient les besoins du paysan, et il se verrait enlever le moyen d'utiliser une partie de son travail. Le propriétaire domauial no s'en trouverait pas mieux, car que lui servirait d'«»tendre ses possessions, s'il ne possède pas les ressourrps nécess«ures pour accroître la somme du capital et de travail employée à la culture?

Hermann a fait à ce sujet des otjserrations pleines de justesse. Le principe qui veut que tout sol soit cultivé par celui qui en est le propriétaire absolu, sans aucune sujétiun vis-à-vis d'un tiers, est tout simplement un non-sens ; il conduirait au morcellement le plus excessif du sol, et arriverait à exclure du ménage des champs les hommes les plus habiles et les plus laborieux, quaiul ils n») possédoraient pas eu pnqir^un certain capit;il.

Le paysan obéré d'hypothèques est beaucoup plus à plaindre que Celui (fui jKiye iine rente foncière; il subit f/iules le^^ variations qui élèvent le taux habituel do l'intérêt, et il est exposé à des romboursemenls imprévus, qui l'obligent A mettre >wu bien en vente, le

plus souvent au milieu des circonstances les plus défavorables, car lorsque le crédit se resserre le prix de la terre diminue.

Rau a raison de présenter le vif désir du paysan, qui le pousse à vouloir affranchir son petit domaine de toute charge, comme un aiguillon très-précieux que Ton doit utiliser quand il est ancré dans Topinion ; mais il faut avant tout respecter la justice, en ne favorisant aucun des intéressés aux dépens de l'autre *.

La généralité des principes que nous venons d'exposer se manifeste clairement quand on reconnaît que, dans l'antiquité, les redevances en nature, les dîmes, etc., sont devenues intolérables à Fépoque d'une civilisation plus avancée, et ont dû être supprimées. Vers la fin de la République romaine, l'impôt des provinces consistait en majeure partie dans le dixième du blé et le cinquième du vin et des fruits récoltés : ce produit portait le nom de vectigal incertum 2. Les revenus immenses des proconsuls étaient également perçus en nature. Au contraire, l'Espagne et les environs de Carthage, c'est-à-dire les deux contrées les mieux cultivées de l'époque, payaient déjà au temps de Cicéron une rente en argent nommée vectigal certum. Ce principe fut successivement étendu aux autres provinces : César Pappliqua à l'Asie ^. Les grands travaux du cadastre, poursuivis sous Auguste dans les Gaules et en Palestine *, les entreprises géodésiques d\4.grippa ^, s'y relient incontestablement. Au lieu d'une rente en argent, on imposa à des pays exceptionnellement fertiles, comme l'Egypte, une redevance fixe en blé ^. Les provinces bénirent le moment où leurs gouverneurs reçurent un traitement fixe ''.

Les redevances et \qs prestations qtx nature se renouvellent, aussi bien que les autres institutions du moyen âge, chez les peuples en 'décadence. Là, notamment, où règne la culture naine le prolétariat rural s'acquitte plus facilement en produits qu'en argent, et il préfère surtout fournir du travail, forme de libération qui continue le plus longtemj)s d'avoir la prédilection du petit paysan.

1 M. Roscher prend la défense du bail perpétuel, tel qu'il a été pratiqué en Alsace, contre les interdictions qui l'ont atteint dans le Wurtemberg et en Suisse. L. W".

2 Cicero, Fm-., III, 6.

^ Appian., B. C, V, v. 4.

» Dio Cassius, LUI, 22; Evang. Luc, 2.

5 Plin., //. i\.,III.3.

* Tacit., Annal., VI, 15; XII, 43. Burmann.de Vectigalibus, p. 27.

■^ Dio Cassius, LIII, 16; Sueton.j.lujMS/ , p. 56.

Ceci se voit le plus clairement en Chine. Sauf l'impôt sur le sel et 'le droit de douane, toutes les contributions s'y payent en nature^ et les fonctionnaires touchent aussi en nature presque tous leurs traitements. Barrow trace le plus horrible tableau des prestations exigées pour le compte de TEtat^ L'ambassade anglaise de lord Makartney fut convoyée au moyen de corvées. Des hommes cpai depuis longtemps n'avaient plus tenu la rame^ et qui vivaient dans une honnête aisance, furent, malgré leurs supplications, requis de faire le service. Une barc[ue s'engrava; pour la remettre à flot, tout Féquipage dut passer la nuit dans une eau glacée, et, au matin, le mandarin pour toute récompense lui fit donner la bastonnade.

Quelque temps auparavant, le bagage de l'ambassade hollandaise avait été transporté par des paysans ; huit étaient morts de fatigue, dans l'espace de deux nuits.

L'état de guerre, qui n'est pas autre chose que la rénovation sur une grande échelle des luttes privées du moyen àgfe, ramène aussi le système àes prestations Qi àQs redevances , par exemple, \ès fournitures de guerre, les réquisitions de moyens de transport ou de travail pour des tranchées, etc.

Nous croyons avoir suffisamment fait ressortir l'idée dominante du travail de M. Roscher; tout en condensant l'expression de sa pensée, nous avons fidèlement reproduit les développements essentiels ; mais l'étendue considérable de cet Essai nous a obligé, à notre grand regret, de laisser de côté beaucoup de faits curieux • et importants, puisés dans l'histoire et dans l'état présent des divers pays du monde, et groupés par M. Koscher, à l'appui de ses investigations. Du reste, nous retrouverons cette question, traitée avec des développements nouveaux dans la partie de l'ouvrage de M. Roscher dont la publication est annoncée, et que nous nous proposons également de publier en français : V Economie de V agriculture.

Bien que l'étude que nous venons de reproduire porte en grande

' Barcow, Travels in China.

Page 1