CONCLUSION
Qu'aucune économie publique ne puisse se développer à l'infini, il est aussi facile de le croire eti général (1) . qu'il est difficile d'assigner la limite infranchissable, dans chaque cas particulier. C'est encore possible en agriculture; chaque cultivateur exercé sait préciser le point, à partir duquel toute augmentation du produit bnil amènerait une diminution du produit net (2). Mais quand toute l'exploitation agricole du pays aurait atteint cette limite extrême, la nation trouverait une issue pour son activité, en se rendant utile aux auti'es peuples par la production industrielle, le commerce, ou des services personnels, afin d'obtenir eu échange les denrées et les matières premières. Lorsqu'une nation est entrée dans cette voie, toute amélioration qu'elle réalise dans l'industrie, comme tout progrès accompli au dehors, pour la production brute et pour l'emploi des produits fabriqués ou des services personnels, devient un élément de développement pour /'économie publique. — D. Uume était d'avis que la [)répondérance industrielle devait successivement passer d'un peuple à un autre. En réalité , une industrie très-développée enrichit le pays, y multiplie le numéraire, et par consé(iuent élève le prix des denrées el le taux du salaire jusqu'au moment où la concurrence n'étant plus possible, sur le marché universel, vis-îi-vis
des pays qui obtiennent lont k meilleur compte, la production industrielle linii par s"y transporter (3). Mais il est facile de comprendre combien ces difficultés se trouvent amoindries par l'influence des nouvelles voies de communication, qui facilitent les approvisionnements, et combien aussi la ressource que nous avons mentionnée (§ 198) a augmenté depuis les progrès accomplis par la mécanique , et l'extension croissante du travail des machines, qui l'emporte de plus en plus sur Textension donnée au travail des bras (4).
Il laut surtout ici distinguer l'économie politique appliquée, la seule pratique, de l'économie politique /iure (§2 17). — Ce développement incessant rencontrerait des obstacles nombreux, quandmême le monde eutierserait réuni dans un empire univer- Äei. L'Autriche, par exemple, ne nous offre-t-elle pas le spectacle de certaines provinces arriérées, qui paraissent ne pas avoir franchi l'époque du moyen âge, tandis que d autres provinces présentent depuis longtemps les symptômes d'une exubérance de population. A bien plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'Etats différents ! Un peuple d'habitudes grossières peut se soucier médiocrement de consacrer à l'exploitation agricole un travail plus assidu, uniquemeuipour se procurer une masse plus considérable de «los articles de fabrication, tandis qu'un autre peuple qui a déjà goûté à l'arbre de la science économique peut ne pas se contenter longtemps de renfermer son activité dans le cercle de la production des matières brutes : il voudra aborder l'industrie el le commerce, en regardant comme une sorte d'affranchissement la rupture des anciennes relations. Qu'arrivera-t-il ensuite, lorsque diverses nations d'une culture très-avancée susciteront la concurrence sur le marché des pays exclusivement occupés de la production des matières brutes? lorsque cette rivalité amènera une lutte dans laquelle chacun voudra nuire à son concurrent, rien que pour la satisfaction de lui nuire, et souvent même au détriment de ses propres intérêts
économiques? Il n'est pas de génération qui n'ait assisté h de pareilles perturbations, on ne saurait donc les regarder comme contraires à la nature des choses (5).
Le progrès continu des nations très-avancées en civilisation trouve aussi, dans l'intérieur du pays, de nombreux obstacles à surmonter. Toute grande révolution économique rencontre à la fois, comme causes et comme effets, des transformations politiques, sociales, etc . , qui saccomplissent rarement sans s oulever de graves périls, sans causer de grands dommages et sans susciter des plaintes et des résistances (6). Lorsque la division du travail est développée, les anciennes relations, qu'il faut modifier, se sont pour ainsi dire personnifiées dans des conditions sociales, animées d'un esprit et d'un intérêt particuliers. Ces classes résistent au progrès, et pour le réaliser il faudra livrer bataille. Il se présente des circonstances où une réforme trop longtemps ajournée rencontre l'esprit public tellement énervé ou corrompu, que l'on manque de la force et de la résolution indispensables pour accomplir des progrès salutaires. Là se rencontre l'exception la plus grave aux indications que nous avons données (§24). Plus est heureuse la constitution ethnographique et sociale d'un peuple, plus l'esprit public y est développé, meilleures sont les formes de son organisation politique, et moins il sera exposé à ce danger (7). — Ceci s'applique surtout à l'exubérance de la population et à la pléthore de capitaux (8) qui s'attaquent si facilement à la moralité publique. On ne saurait non plus compter sur ces grandes découvertes, qui reculent dans une proportion incalculable les limites posées à la puissance productive, que chez les peuples qui ont conservé toute la vigueur de l'âme et de l'intelligence (9).
(1)11 est des opinions en sens contraire; elles dominèrent pendant la seconde nioilié du di.\-huiliéme siècle. V. Comlorcet (Tableau hisl. des progrés de l'esprit humain, notamment Epoque X, où il traite des progrès futurs). Néanmoins, il fait également allusion, à mots
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couverts (œuvres, VIH, SrîO), au moment où la population ne iiourra plus augmenter. Jl/a/</ius (Princ. ofpopul., III, ch. i) démontre avec profondeur, au sujet de la faculté de prolongation attribuée à la vie humaine, qu'il y a eu confusion entre les idées d'à indéfini » et d'« infini». — Dans l'Amérique du Nord, où circule la sève de la jeunesse, on rencontre une école populaire, qui laisse entrevoir le principe de l'accroissement illimité de la population. Ainsi, Peshine Smilh (Manual of |)olitic, economy, New-York, 1853) enseigne que les denrées consommées sur le lieu de production ne sont pas détruites ; elles peuvent restituer au sol, en engrais, ce qu'elles eu ont tiré (ch. i). Les capitaux ont la tendance de s'accroître plus rapidement que le nombre des hommes fch. vp. Le salaire tend à augmenter avec l'accroissement de la population (ch. v). A chaque progrùs de la mécanique correspondent la hausse de la valeur du travail humiiiii et la baisse de la valeur des cajiitaux (ch. m). — Il prend le contre-pied de la loi de Bicardo, en adoptant les doctrines de Carey (ch. n).
Ce dernier économiste, eu admettant que la civilisation utilise sans cesse des terrains de meilleure qualité, à mesure qu'elle progresse, ne laisse entrevoir aucune borne à ce développement continu (P.ist, présent and future, ch. m). — De pareilles opinions se font même jour maintenant en Angleterre. Banfield, par exemple, ne comprend guère comment la différence relative {rate) du salaire, de l'intérêt et de la rente pourrait diminuer autrement qu'au moyen de l'augmentation absolue du produit obtenu {umounl) (Organisation of Industry, passim). Prittivilz conçoit également les plus brillantes espérances. Il ne révoque pas en doute que tous les mauvais gouvernements reconnaîtrout l'erreur qui les domine, et s'appliqueront à se transformer pour s'améliorer (Kunst reich zu werden, .'^79). On ne saurait assigner aucune limite à l'accroissement du capital, et, par conséquent,;! la multiplication des richesses de l'homme (p. 81 j. L'intérêt descendra jusqu'à zéro, quand ou aura accumulé une telle masse de capitaux qu'il ne se trouvera plus d'entrepreneurs en état de les employer (p. 305). On n'aura plus à subir les rudes travaux de la culture, lorsque de vastes propriétés seront exploitées en grand (p. 307}, et la terre entière, reliée par un système complet de chemins de fer, présentera l'aspect d'un parc immense (p. 29). Il combat la crainte que le combustible ne vienne à manquer à l'avenir, en offrant aux habitants des régions exposées au froid la perspective de proliter de la facilité des voies de communication, pour aller passer, dans des climats plus chauds, la saison rigoureuse (p. :2I). En même temps, les puits artésiens feront jaillir à la surface, dans des conduits habilement distribués, la chaleur interne de la terre, ou bien des plaques métalliques, mises en mouvement par l'impulsion du vent, produiront, par le frottement, une réserve inépuisable de calo-
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rirpie (|i. 22; V. du même auteur: AudeiikuDgeu über die künftige Forlschrille und die Gränzeu derCivilisntion (2^ édit , 1855).
:'2) D'après le paragraphe 16o,o:! pourraildire -. là où le produit obtenu par le dernier ouvrier employé ne sutfil plus pour répondre à ses besoins. ;\.us.si y.-ß. Say dil-il que la condition essentielle du produit est d'égaler tout au moins en valeur les frais de production Quand on a tiré d'un territoire toutes les denrées qu'on en peut obtenir, si l'on fait venir de [dus loin de nouvelles denrées alimentaires, leur production peut se trouver tellement dispendieuse, que la chose produite ne vaille lias ce qu'elle coûte. 11 indique, comme suit, les circonstances qui limitent la production : besoins trop peu développés de l'homme ; moyens de production trop coûteux; impôts trop élevés; obstacles naturels, provenant de ce que la population ayant épuisé les denrées qu'on peut se procurer à un prix modéré la société ne peut s'en procurer davantage que par des frais qui eu rendent les prix inaccessibles (Traité, I, ch. XV, p. 1 48; Cours d'économie politique et pratique, I, 349). ,3) D. Hume (Discourses, 3, On money).
(4) L'Angleterre est particulièrement bien placée sous ce rapport, par suite de son excellente situaiion commerciale et de l'abondance des principales matières auxiliaires, comme le charbon de terre, le fer, etc. (o) J.'S mu conçoit des espérances beaucoup trop llalteuses, quant à la possibilité d'une paix éternelle sur la terre (Princ, III, ch. xvn,o). (6) L'abandon de la vie nomade parut aux Mongols quelque chose de si odieux, qu'ils ont sérieusement songé à transformer eu de vastes pâturages la Chine avec ses innombrables habitants ! (Gibbon, Hist. of the Homan empire, ch. xxxiv.)
i7) C'est un fait caractéristique pour l'Angleterre, que la suprématie normande, et plus tard le servage, s'y soient effacés au moyen d'une transformation tellement lente que les historiens contemporains n'eu parlent point. '.Uacöuiay, Hist. of Engl., ch. i). — Abolition des lois sur les céréales, en présence de l'essor industriel du pays.
(8) Déjà Ricardo pense que, dans un pays fort avancé, l'épargne incessante des capitaux n'est pas absolument désirable; poussée à l'extrême, elle équivaudrait à un appauvrissement général (Princ, ch. v).
(9; Ainsi ileccaria (Econom. pubblica, 1, 3, 31) enseigne que la population arrive à la dernière limite, quand l'agric illure ne peut plus accroître les produits, et que l'étranger noffre plus assez de denrées, en échange des marchandises fabriquées et des services qu'on lui procure. Pareillement Busch ^ Geldumlauf, III, 7, mais non V, lo, où il cherche à prouver contre Äd. iSmiih, que, le travail qu'un peuple peut accomplir pour un autre n'a pas de limite infranchissable. 67eua;7(l'rinc., I, ch. xviii) : Doctrine relative à l'étendue de la production d'un |ieuple commerçant. Lauderdale (Inquiry, ch. v. p. 274, seq.) dit catégo-
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riquenieiit (jue toute la richesse qui |irovienl de la Iraiisloniialioii des matières premières repose sur la produfilion do celles-ci el sur celle des denrées nécessaires aux ouvriers. — Excellentes recherches de Mallhus dans les Additions (I8l7j à son Essay on ihe princ of [topulalion (III, ch. ix-xiii). L'industrie qui dépasse les limites posées par l'agriculture du pays peut bien augmenter d'abord la richesse el la population ; mais on le paye chèrement par l'incertitude plus grande des approvisionnements de blé que fournit l'étranger, par les oscillations plus fortes du salaire; enfin, par le danger permanent qui résulte des jtrogrés accomjilis parles nations agricoles du dehors.— Déjà Mirabeau (Philos, rur., ch. x) avait émis l'opinion qu'une grandeur industrielle comme celle de la Hollande disperse les habitants dans l'univers entier; le peuple devient indépendant chez lui, mais il cesse presque d'être une nation.
On petit aussi peu démontrer que contredire, en général, l'inévitable nécessité qui atleindrail les pettples comme les individus, et qulles menacerait de vieillir et de décliner après qu'ils ont atteint l'époque florissante de lamalurilé(l). Dans la pratique, celte incertitude a un heureux résultat; si elle n'existait pas, des hommes d Etal médiocres se laisseraient facilement envahir par le découragement et par l'indifférence. En tout cas, on ne saurait, comme beaucoup l'ont fait, admettre en principe, sans que celui-ci ait besoin d'autres preuves, Ymmorlalilé des nations dans ce monde, pourvu qu'elles suivent un régime convenable, ni condamner comme fausse une sc'wnce [la physiologie on lamédecmerfes»a<ioHs) parce qu'elle avoue ne posséder aucune recette qui empêche de vieillir. — Beaucoup de peuples ont subi ce sort , personne ne le conteste : ils sont morts ! non pas qu'ils aient matériellement disparu, car dans ce monde aucun atome de matière ne se perd, mais leur individualité nationale s'est effacée, et ils ne contitiuent d'exister que comme une fraction d'autres nations (5). Ce phénomène a sans doute pour lui l'analogie du sort, réservé à tout ce qui est du domaine de Ihoimne, mais il semble contrarier une loi naturelle d'une application fréquente, en vertu de laquelle il est d'autant plus fa-
eile d'avancer dans une certaine direction, que Ion a déjà franchi une plus longue distance (4).
Le problème de la décadence s'explique par l'influence énervante de la possession et de la jouissance ; un petit nombre d'hommes d'élite peuvent seuls y échapper. La plupart en prennent plus à leur aise, quand ils ont atteint le but. Qu'il nous suffise de mentionner la postérité de ceux qui se sont enrichis par une activité extraordinaire. — Le succès lui-même risque fort de faire naître la présomption et une fausse sécurité; celle-ci se manifeste surtout alors qu'on se repose sur Vensemble (c'està-dire sur l'Etat) ou sur d'autres personnes, pour obtenir ce que devraient procurer Tactivité individuelle et la vigilance personnelle. — Vensemble est la somme des unités (5)!
On court aussi après le nouveau, à cause de la nouveauté elle-même, tendance qui pousse sans doute au progrès, et en l'absence de laquelle on parviendrait difficilement à mettre en œuvre toutes les forces productives. Mais comme le génie d'aucun peuple ne saurait posséder une capacité illimitée, il faut bien, quand on a réalisé ce qui vaut le mieux, et que l'on demande toujours du nouveau, arriver à explorer ce qui vaut moins. L'activité immodérée de la concurrence crée un péril sérieux, car elle érige en juges ceux qui sont le moins en état de prononcer, et elle essaye de les séduire par des moyens illicites : c'est ainsi, par exemple, que l'art dégénère, en flattant les affections sensuelles, au lieu d'éveiller dans l'âme le sentiment du beau((5).
Que l'on n'oublie pas les déceptions qu'enfante toujours la poursuite de Vïdèul; celui-ci ne fait que refléter d'habitude beaucoup de faiblesses humaines. Le plus grand nombre des hommes, tels qu'on les rencontre d'ordinaire, obéissent à la domination du ventre ; on réussit rarement à élever leur pensée dans des régions plus hautes : alors brille l'éclair qui sillonne l'histoire; mais vient bientôt une période de désenchantement:
les illusions se dissipent, et l'exaltation s'affaisse. Si Ton a usé toute rinfluence des idées auxquelles le peuple peut élre accessible, rien ne saurait arracher les masses à leur sommeil ni les tirer de la vase. Souvent les influences qui ont accéléré le progrès et fait atteindre l'apogée de l'existence sociale finissent par agir en sens contraire et par précipiter la chule. Chaque effort humain est atteint d'un vice ; limité par sa nature, il ne saurait produire ses dernières conséquences (7). Sur cette terre, tout ce qui grandit porte le germe de la destruction !
Du reste, pour raffermir le sentiment de la liberté humaine, il suffit de dire avec assurance qu'aucun peuple n'est tombé tant qu'il a su conserver les biens les plus précieux, en maintenant le culte des idées morales et le sentiment religieux.
(1) On ne saurait démontrer d'une manière absolue que l'individu ne peut pas éviter la mort ; cependant c'est la seule chose certaine ; l'heure où elle arrive est seule inconnue, mais il faut qu'elle vienne. Tout le reste es\. peut-être^ la morl .seule est sûre. Personne ne saurait révoquer en doute celte vérité, les exemples se pressent pour l'attester; ils ne peuvent naturellement s'offrir en nombre égal pour les nations.
(2) Débat remarquable entre //uz/ie elTucker. Celui-là avait reproché à ce dernier de regarder l'industrie et la richesse comme devant s'accroître à l'inûni ; toutes les choses de ce monde portent pourtant en elles un germe de destruction. Tucker répond qu'il se refuse seulement à admettre que quelqu'un puisse dire où le progrés doit nécessairement s'arrêter. L'existence politique est sujette à s'anéantir comme l'existence individuelle, mais elle ne subit pus une loi rigoureuse et inévitable. Une bonne législation et de bonnes mœurs peuvent même fortifier l'existence politique, à mesure qu'elle se prolonge. Tout dépend de la diffusion plus générale de la propriété, de la garantie donnée an travail assidu, et de l'amélioration du système électoral en Angleterre (Four tracts, p. 47, scq. ; Two sermons, p. 30). — La plupart des économistes partagent celle opinion {M'Culloch, Princ, II, 2, 3). Mais il faut consulter, en sens contraire, les deux derniers chapitres de Ferguson (Hislory of civil Society).
(3) Nous disons qu'il naît un peuple nouveau, lorsqu'aprés qu'une ancienne civilisation trés-dèveloppée a disparu, nous pouvons constater, en même lemps qu'il se produit un nouvel élément ethnographique, les symptômes facilement perceptibles de l'enfance des nations.
C4) En ce qui concerne la relit,Mon, cette vérité est exprimée dans la sentence connue du Sauveur {St. Matlh., 25, 29).
(o) L'art voit d'ordinaire les écoles se perdre par la manière. Il est deux grands moyens de former des artistes : l'étude de la nature et l'étude des modèles classiques; celte dernière est plus facile, aussi fait-elle souvent négliger l'autre. Il s'y joint le désir de llatter le maître, et on y réussit le mieux eu imitant ses fautes ; les prétendus connaisseurs soiil le plus facilement satisfaits par iamamere, etc.
(6) On trouve ä labourer un terrain peu exploré, qui offre, par conséquent, beaucoup d'imprévu, un charme particulier, et on y met un élan qui peutêlre fécond. Pur contre, la déchéance littéraire commence presque toujours lorsque les écrivains et le public cessent de penser et sentir comme le faisaient ceux qui ont créé les formes de langage, les locutions usitées, etc ; alors, pour l'emporter les uns sur les autres, on a trop souvent recours à un service de plus en plus épicé. ■=— La pensée de J.-S. Mill, qui exalte les avantages du « stationary state n (Princ , IV, ch. vi) méconnaît cette vérité essentielle, que l'état statiunnatre entraîne chez les hommes une inévitable déchéance.
(7) Les grands souverains que l'on vante d'avoir conquis le monde, en poursuivant toujours les dernières conséquences de leur pensée, auraient sûrement, en persévérant dans les mêmes voies, reperdu le monde cinquante ans plus lard. Que seraient devenus Alexandre le Grand et Charlemagne s'ils avaient vécu une génération de plus?
Les divers peuples qui ont vécu les uns à côté des autres et qui se sont succédé forment, dans leur ensemble, iliumanité. Pourrait-oii nier qu'il est un point suprême, qui permet d'embrasser l'humanité comme un seul tout, où la diversité infinie des manifestations se coordonne sur un plan immense, en obéissant à un ordre admirable, fruit merveilleux de la volonté divine. Mais qui serait assez audacieux pour prétendre qu'il a su saisir cet aspect? Les théologiens ne sauraient le faire : Saint Paul lui-même a dit qu'il est impossible de sonder les voies divines. Tant que nous ignorons si nous touchons au début ou à la lin des annales de l'humanité, c'est une vaine tentative que celle de construire une histoire universelle, en y
disposant des compartiments pour les divers peuples et les diverses époques : il est à peu près indifférent qu'on ait voulu asseoir fédifice sur un système philosophique, sur un rêve socialiste, ou sur des analogies avec le développement physique des choses (1). L'erreur commune de ces constructions historiques tient à ce que l'on prend pour le signe distinctif d'une nationalité des phénomènes qui se manifestent d'une manière plus ou moins saillante chez tous les peuples, aux périodes correspondantes de leur développement régulier, et c'est merveille de voir les conséquences auxquelles conduisent ces prémisses! conséquences qu'une étude plus complète de la destinée des autres peuples ne tarde pas à détruire.
Cependant, il est certains faits qui sont du domaine exclusif d'un peuple, constituent le caractère national et permettent à quiconque possède une imagination quelque peu active de rechercher ((uelle a été la mission spéciale, assignée par la Providence à une nation en particulier. Nous ne saurions croire que ces faits suffisent pour formuler un système complet. Du moins, ils nous préservent d'une application inexacte de prétendues analogies, et de l'indolent fatalisme qui pousse à exagérer le vieil axiome : Rien n'est nouveau sous le soleil !
C'est presque devenu une affaire de mode de comparer à notre époque celles de la décadence des républiques grecques et de l'empire romain. Terrible parallèle, qui méconnaît les différences les plus profondes et les plus essentielles , pour se rattacher à de pcliles similitudes, dune portée douteuse ! Est-ce que la suppression de l'esclavage, complètement accomplie chez les peuples plus civilisés de l'époque actuelle, n'est pas une chose nouvelle et n'exerce pas la plus grande influence sur les mœurs aussi bien que sur les relations économiques? Est-ce que la richesse, fruit du travail et de l'épargne, peut avoir quelque chose de commun avec celle qui était due à la violence et à la spoliation? Personne n'est eu me-
sure de calculer la somme des avantages que promet aux générations futures le simple développement des conquêtes de l'intelligence, et notamment de celles que les siècles auront accomplies dans le domaine des sciences naturelles.
La découverte presque terminée des diverses régions du globe et ses conséquences naturelles, les bienfaits de la civilisation, dont profitent tous les peuples qui pèsent dans la balance des destinées du monde, écartent le danger auquel étaient exposés les Etats civilisés de l'antiquité, menacés sans cesse de destruction par l'invasion des hordes barbares. On ne saurait non plus méconnaître l'importance du droit public européen, qui s'apprête à devenir le droit universel. Les Macédoniens n'auraient pas si facilement subjugué la Grèce et la Perse, si les grandes puissances de TOccident, Rome et Garthage, étaient intervenues en temps opportun. — Enfin, nous avons le christianisme, dont la grâce assure à tous et partout la renaissance morale !
En un mot, si l'argument ordinaire avec lequel Vhomme d'expérience repousse les hommes à projets, lorsqu'il leur dit qu'on n'a encore rien vu de pareil, peut très-souvent suffire , il est loin de fournir une preuve rigoureuse. Le génie force la règle à s'élargir. Mais la science ne doit jamais mettre en oubli que l'abnégation seule peut ouvrir les voies de la vérité (2).
(i) Rappelons-nous l'essai souvent tenté (par Herder, par exemple) de niellre en rapport syslémalique les périodes de l'histoire universelle avec les âges divers de l'individu ou avec la succession des saisons. Si nous avions plusieurs humanités à comparer entre elles, nous pourrions recueillir quelque fruit de celte analogie ; mais autrement ..
(2) V. Hoscher { Ueber das Verhältniss der Nat. OEk. zum Klass. Alterthume ; compte rendu de l'Académie des sciences de Saxe, mai 1849), et les excellentes observations de Knics (Die Politische ÛEkonomie von Standpunkte der geschichtlichen Methode). — V. aussi Périn (Uu progrés matériel et du renoncement chrétien).