CARACTÈRE ET AVENIR DE LA
COLONISA TI ON
part du temps peu étendue. Lourde tâche, et qui demandera non pas vingt ans, ni trente, ni cinquante, mais un siècle, deux siècles, sinon plus; et encore fais-je état de nos moyens d’action modernes qui sont incomparables : chemin de fer, télégraphe, instruction publique, et de tout ce qui constitue la puissance de rayonnement de notre civilisation.
En s’efforçant d’élever progressivement le niveau moral de peuples qui vivent dans une simplicité plus que biblique, but qu’évidemment elle envisage, l’Europe, encore, cherchera, ce qui est légitime, a exploiter commercialement et industriellement ses possessions. Ailleurs qu’en Afrique, en Extrême-Orient, par exemple, la tâche lui sera singulièrement facilitée par le degré de développement moral auquel d antiques civilisations ont porté les peuples qui habitent ces régions. Mais en Afrique, dans l’Afrique inaccessible au nombre européen, dans l’Afrique intertropicale où le blanc ne peut ni travailler industriellement, ni faire lui-même la culture du sol, il n’y a place que pour l’instrument de la souveraineté, l’armée, et pour le capital européen associé, administré, appliqué avec méthode aux différentes activités économiques par un groupe relativement restreint et bien choisi de représentants des intérêts de
la métropole, agriculteurs, industriels et négociants.
L’armée, je la conçois fortement constituée, mais, pour la presque totalité des hommes de troupe, composée d’éléments indigènes. Les bataillons de tirailleurs sénégalais et haoussas montrent ce qu on peut espérei à cet égard de certaines races africaines. Encadrés solidement par des Européens, il n est pas douteux qu’on n’obtienne une force sure et fidèle, surtout en appliquant la règle de recrutement extérieur a la légion occupée. Quant à l'emploi des soldats européens, sans doute il serait imprudent d’y renoncer, et j estime qu il faut avoir un noyau de forces vraiment nationales poui dominer, et au besoin contenir les autres. Mais c est un
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calcul cle spécialiste militaire, etje me borne à souhaiter qu'on restreigne au strict nécessaire l’envoi en Afrique équatoriale des unités de cette sorte. Par l’armée, ai-je besoin de le dire? nous pouvons beaucoup sur l’esprit des peuples africains.
Esclaves de la force, les nègres mahométans ou fétichistes acceptent franchement la domination année. Chose remarquable, bien différents des races asiatiques qui, si elles s’inclinent aussi devant la force, ne font que la souffrir passivement et sont toujours prêtes à en secouer le joug, les noirs africains s’y associent et peu à peu arrivent à en identifier les manifestations qu elle revêt, service militaire, fidélité au drapeau de la nation suzeraine, avec leur besoin instinctif d’obéir à une autorité. Je crois donc qu’en l’état où se trouvent actuellement les peuples africains, notamment au Soudan, dans l’arrière-pays de nos possessions du golfe de Guinée et au Congo, c’est l’organisation militaire qui doit dominer, protégeant les entreprises agricoles et commerciales.
Avant que l’esprit de la sociologie européenne ait pu être seulement compris de ces peuples, avant que nous ayons pu leur appliquer nos règles politiques et morales, il s’écoulera un temps si considérable que toute entreprise dans ce sens est sinon, comme on l'a dit, une duperie et un prétexte à fonctions pour les inemployés de la métropole, du moins une erreur certaine. Le système administratif de nos possessions d’Afrique, calqué, par des analogies ou des parités, sur les vieilles colonies, est doublement coûteux ; il implique une extension progressive des emplois, et il est, en outre, un consommateur stérile d’hommes auxquels le climat refuse la possibilité de la longue résidence. Car ici on rencontre les mêmes causes qui s’opposent cà la colonisation par petits colons, causes naturelles contre lesquelles, fatalement, échoueront tous les courages et toutes les ténacités.