QUI PAIERA LES DROITS SUR LES DENRÉES ALIMENTAIRES
Mais nous ne croyons pas que des taxes légères sur les denrées alimentaires puissent retomber, dans une grande proportion, sur les consommateurs. Un grand nombre d'auteurs — entre autres J. Stuart Mill et le professeur Sidgwick — reconnaissent que les taxes modérées sont, tout au moins en partie, supportées par l'étranger. L'expérience confirme cette ma-
(i) Bltu Book, pp. 209 suiv.
nière de voin Consultez les statistiques étran^ gères, et vous verrez que jamais les droits nouveaux ou l'augmentation de droits existants ne sont tombés entièrement à charge des consommateurs. Mais en quelles proportions les droits retombent-ils sur les consommateurs?
Un des hommes les plus compétents du pays dit que Tincidence d'un droit dépend du rapport existant entre la production libre et la production imposée (1). Dans notre cas, la production libre c'est la production indigène et celle des colonies; la production imposée est celle des
(i) M. Nicholson (The tariff question) regrette beaucoup que Tauleur de cette opinion n*ait pas fait connaître les raisons slir lesquelles il se base Cette théorie est, en tout cas, en contradiction flagrante avec les chiffres du Bïue Book. On y voit, en ce qui concerne la France, par exemple, que pendant les années de grande importation, le prix du froment y dépassait celui au Royaume-Uni, non seulement de Timport entier du droit, mais même d'un tiers du droit en sus. Ce n'est que dans les années, d'importation minima que le -prix n'a pas augmenté de l'entièreté du montant de la taxe; en moyenne, la hausse na été que du tiers du droit. En Allemagne, l'importation du froment a été relativement restreinte jusque dans les dernières années, et le prix n'en a pas haussé jusqu'à concurrence de l'entièreté du droit; mais, à mesure que les importations ont augmenté, le prix du froment a également monté.
pays étrangers. Si donc, comme c'est le cas pour le blé, l'étranger fournit les trois quarts de ce que nous consommons, nous subirons les trois quarts du droit d'entrée. Nous importons la moitié des produits de laiterie que nous consommons; donc, nous supporterons la moitié du droit dont ils seront frappés (2).
Si l'on tient compte de ce fait, les charges imposées aux budgets ouvriers sont réduites respectivement à 9 i- farthings par semaine pour l'ouvrier de la campagne, et à 10 farthings pour celui des villes, tandis que les dégrèvements restent du même import.
Au fond, il y aura compensation, et la dépense restera la même. Supposons que quelqu'un entre dans un magasin, et qu'on lui montre une paire de souliers de 20 s. et un
(2) c< Tarif Rff or mer» (Times, i" décembre 1903) croit que le producteur paiera la plus grande partie du droit de 2 sh. L'Angleterre prend les 59 p. c. des exportations de blé des Etats-Unis. Il n*y a pas d'autre marché qui puisse consommer une pareille quantité. Le producteur américain préférera donc supporter le droit on attendant qu'il ait trouvé d'autres marchés. D'autre part, le consommateur anglais sera d'autant moins obligé d'acheter le blé américain que la production coloniale augmentera.
CHAP. in — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 1 23
costume de 10 s. 11 se dira : « Cela fait 30 s. ensemble ». Puis, il sort du magasin, et le marchand court après lui, en criant : « Je me suis trompé. C'est 20 s. pour le costume et 10 s. pour les souliers ». L'acheteur répondra : « Que m'importç le prix du costume et celui des souliers, pourvu que ce soit toujours 30 s.! » 11 en est absolument de même avec la nouvelle taxation (1).
l'agriculture des colonies sera encouragée
La préférence accordée au blé des colonies aura pour résultat d'encourager l'agriculture aux colonies et d'y attirer l'émigration anglaise qui, actuellement, se dirige en majeure partie vers les Etats-Unis (2). Or, les colonies sont pour nous (Jes clients beaucoup plus importants que les Etats-Unis. En 1902, 11 mil-
(i) On pourrait faire observer que si l'acheteur a besoin de deux ou trois paires de souliers dans le temps où il n'use qu'un costume, il ne pourrait pas lui être indifférent que le marchand fasse une légère confusion et lui compte les souliers 20 s. au lieu de lo s.
(2) Impérial ReciprocUy, p. 72 :
De 4881 à 1902, 1,607,000 sujets anglais ont émigré dans les colonies anglaises et 3,071,000 aux Etats-Unis.
lions de colons anglais nous ont acheté pour 60,500,000 £ de marchandises, soit environ 6 £ par habitant, tandis que 78,000,000 d'Américains ne nous ont acheté que pour 23,800,000 £, soit 6 s. par habitant.
D'autre part, les Anglais qui émigrent aux colonies restent fidèles à la mère-patrie/comme on a pu le voir lors de^la guerre de TAfrique du Sud, tandis que ceux qui vont aux Etats-Unis épousent les intérêts de leur nouvelle patrie.
Le développement de l'agriculture aux colonies nous permet de détourner un danger bien plus grave que la taxation du blé, c'est celui d'une restriction dans nos approvisionnements et de l'accaparement qui s'en suivrait. Si, en cas de guerre, une grande nation, la Russie, les Etats-Unis, l'Allemagne ou la France, par exemple, arrêtait ses envois de blé, le prix de cette denrée s'élèverait immédiatement en proportion de la .quantité que ce pays nous expédiait habituellement. II se pourrait aussi que le fait se produisît à la suite d'une récolte insuffisante dans une des contrées qui sont nos fournisseurs accoutumés. Pour prévoir ces maux, il faut que nous augmentions nos sourtfes d'approvisionnement. Le meilleur moyert c'est
d'encourager les colonies à étendre leurs cultures de céréales (1).
Nous avions une taxe de guerre de 1 sh.
par quarter. Lors de la dernière conférence des premiers ministres, le représentant du Canada émit le vtKù que ce droit fût maintenu à Tègard du Wé étranger, mais supprimé à l'égard du blé colonial. Nous avons soutenu cette demandte au sein du cabinet, mais M. Ritchi^, le chancelier de PEchiquier, refusa de s'y rallier, ^t le droit fut rapporté purement et simplement. C'est regrettable, car cîétait -une Ojccasion de témoigner de nos bonnes dispositions aux colonies.
l'agriculture nationale
Les droits que nous proposons d'établir sur le blé et les produits.de la fern^e .profiteront aussi à Tagriculture nationale, qui a particulièrement souffert de la liberté absolue des îmr portations. Elle n'occupe plus aujourd'hui la place éminente qui lui appartenait naguère; malgré cela, elle est encore la plus ^grande de nos industries. Aucune autre industrie n'a été
(i) M.Chamberlain à Newport, 20 octobre 1903.
aussi complètement victime des faux calculs des libre-échangistes (1). Cobden croyait et
(i) M. Hugh Roger (Times, z5 décembre 1903) rappelle que, d'après les résultats des recenscxaents, la population agricole a diminué de Co5,539 imités de 1872 à 1901.
La valeur des terres a énormément décru. Le rapport de la Commission Royale de 1897 établit que la valeur en capital, qui était de 2,007,000,000 £ en 1875, était tombée à 1,001,000,000 £ en 1894, soit une diminution de plus d'un milliard de livres sterling en ao ans. La baisse continue. Les recettes de VIncomtriax le prouvent. De 1894 à 1902, elles ont diminué de 3oo,ooo £. En capitalisant cette diminution, on constate que les terres ont baissé, depuis 1875, de la somme énorme de 1,054,000,000 £.
Il faut encore tenir compte des pertes éprouvées par les capitaux des fermiers. La dépréciation était évaluée à 146,000,000 £ en i885, par sir R. GifFen, En y ajoutant la somme de 97,000,000 £, qui représente la baisse survenue depuis cette époque, on arrive à un total de 243,000,000 £ depuis 1875.
Les deux sommes réunies portent à 1,197,000,000 £ la perte totale des propriétaires et fermiers. Ce chiffre dépasse celui de Tensemble des capitaux et dépôts de toutes les banques du Royaume-Uni. Le total de ces derniers s'élève à la somme de 1,114,549938 £ et se compose, d'après VEconomisi et le Blue Book, des sommes suivantes :
Capital des Banques (versé)
Banques par actions 79,541,000 £
Banques privées 4,892,955
affirmait que soir plan ne ferait pas perdre un acre de culture et n'empirerait pas la position d'un seul fermier. 11 disait aux cultivateurs qu'ils jouissaient d'une protection naturelle, grâce
Dépôts
Banques par actions . . 801,991,000 £
Banques privées. . . . 31,024,983 333 ^^5 ^^
Ensemble 917,449,936 Dépôts des caisses d'épargne, postales
et autres r • • 197,100,000
Total général 1,1x4,549,938 £
On peut évaluer à 90,000,000 £ la perte en revenu, résultant de la diminution de la valeur en capital. Elle est égale au bénéfice que TAngleterre retire de sa marine marchande.
M* H, Cox (Préface de British Iftdustries under Free Trade) objecte que depuis que le conunerce est devenu libre, le nombre des fabriques, magasins, bureaux et entrepôts^ ainsi que celui des niaisons de campagne, a augmenté dans de telles proportions, que le revenu du sol fait vivre une aristocratie terrienne, peut-être dix fois aussi riche qu'elle ne l'était, il y a cinquante ans.
M. Albert Pell, qui est fort bien au courant de la situation de l'agriculture anglaise, écrit au Times que cette dernière se présente sous un jour plus favorable. On constate des progrès dans l'état des troupeaux et une amélioration dans les pâturages. L'usage d'engrais artificiels se vulgarise. La supériorité du bétail engraissé dans le pays sur celui de l'étranger est évidente. La valeur des terres a augmenté dans les régions recherchées comme lieux de résidence, ainsi que dans celles où se développe l'industrie, etc.
128 LE PROCÈS DU LIBRfi-éCHANGE BN ANGLETERRE
aux frets et autres charges que devaient supporter les étrangers. Nous savons dans quel état se trouve Pagriculture aujourd'hui. De décade en décade, le nonrrbre des ouvriers agricoles diminue (1).
(i) M. Martin Sutton (lettre au Times, 18 décembre 1903) se dit un vieux protectionniste. Dès 1892, il réclamait des mesures de protection en faveur de Tagriculture dans le Times, Il croit cependant devoir mettre les cultivateurs en garde contre les projets de M. Chamberlain. L'attribution d'un droit préférentiel aux colonies et la protection de l'agriculture nationale sont deux choses qui s'excluent l'une l'autre. Un avantage de 2 sh. par quarter n'ajoutera pas un acre à la culture indigène, tandis qu'elle donnera ime ■^impulsion telle à celle des colonies où les charges (loyer, taxes) sont purement nominales, que ces dernières seront à même de « déverser » leur froment en Angleterre, jilutôt à i5 s. qu'à3o s. le quarter. La préférence accordée à la viande et au laitage des, colonies menace de tuer les industries agricoles similaires du pays. Il faudrait un droit de 10 s. au moins par quarter pour encourager la culture du blé dans le pays.
La diminution des terres consacrées à la culture du froment en Angleterre auj^mente constamment, diaprés M. M. Sutton. En 1868, la surface en était de 3,652,000 acres; en 1892, de 2,220,000 acres; actuellement elle n'est plus que de 1,581,457 acres. A raison de 28 bushels (*) par acre, l'Angleterre produit aujour-
{*) Le busbel = 0,036^3} 7 m^tre cltbè.
CHAP. ni «-^ LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 12^
LA SiTUAtlÔN DE L'ANGLETERRE AVANT l'aBROGAtIoN DES LOIS ÉM LES CÉRÉALES ' *
Les libre-échangistes cpjtibattent Içs taxes sur les denrées alimentaires en opposant le
dliul 57,879,204 bushels de fromeDt de moins qu'en
Ce serait folie de la part des fermiers anglais d'appuyer une politique (jui doit augmenter de 10 p. c, le pri:t des instruments agricoles dont ils ont besoin.'
sir R. Giffen (Nineteenih Cèniury, janvier 1904) estime également qu'un droit de i sh. sur le blé étranger n'incitera paS un fermier à étendre ses cultures de fromeit.
M. W. J, Harriâ (Timet, 12 novembre 1903) attire l'attention sur les avantages que la France retiré de la protection de l'agriculture. Elle lui permet' de. conserver une surface emblavée dé iS millions d'acres,' alors qu'en Angleterre les terres à blé ont diminue de 2 millions d'acres. La France dispose aussi de la paille que produisent ces 18 millions d'acres. Grâce aU fumier qu'elle en fait, elle produit au moins trois fois autant de légunues que l'Angleterre. Il est rare que Vouvrier anglais mange des légumes frais; èn^ France, tout le, monde peut s'en procurer à bon compte. La Franfce possède trois fois autant de vaches que l'Angleterre, parce qu'elle a suffisamment de paille pour les garantir pendant l'hiver. Elle produit plus de lait et de beurre que TAniçleterre, bien que les pâturages soient plus étendus dans ce dernier pays. Les paysans français poursuivent un double but, en tenant un si grand nombre de vaches : d'abord,. ils augmentent la quantité de leurs produits de làitei-ie,
pain libre-échangiste, auquel ils donnent des proportions démesurées, au pain protectionniste
et, ensuite, ils considèrent ces animaux comme des machines à transformer la paille en fumier. La population française est heureuse de se prociurer des légimies et des produits de ferme à bon compte et en abondance, moyennant une certaine augmentation de prix pour d'autres denrées.
Ce système a permis à la France de maintenir une population rurale de cinq millions de familles. Elles constituent la moitié de la population du pays. La situation agricole de la France assiure le pays contre tout danger d'être affamé en cas de guerre.
M. Martin, dans ime conférence donnée au Farmers* Club, le I février 1904 (Tinus, même date),. critique la libre admission des céréales en Angleterre, parce que, dans ce dernier pays, la terre est lourdement taxée, tandis qu'aux colonies elle est libre de droits, et ensuite, parce que le coût de transport est moins élevé des colonies aux marchés anglais que d'un grand nombre de régions de l'Angleterre même. A l'époque de Tabolition des droits sur le blé, le fret était de 10 s. le quarter, aujourd'hui il n'est plus que 11 4 d. Un droit de 9 s. sur le blé colonial ne ferait donc que rétablir la balance. Le transport d'im mouton abattu de la nouvelle Zélande à Londres coûte 4 î d. seulement. Les fermiers de Norfolk et de Lincoln seraient heureux de pouvoir expédier leur viande à si bon compte à Londres. Les intérêts de Tagriculture réclament que l'on impose sur le blé colonial un droit égal aux taxes que supportent les fermiers anglais, et si l'on veut donner une préférence aux colonies, il faut doubler le droit à l'égard des importations des autres pays.
CHAP. III — LE PROCïRAMMË DE M. CHAMBERLAIN 131
qu'il leur plaît de représenter sous une apparence ridiculement réduite. (1) Leur but est de faire croire que le droit modéré que nous proposons d'établir sur le blé ramènera une situation analogue à celle qui existait vers 1842. Mais, est-il vrai qu'à l'époque où le libreéchange a été adopté et que les lois sur le blé ont été abrogées, l'Angleterre se trouvait dans une situation de ruine et de mistre confinant à la famine? Est-il' vrai que sous le régime protectionniste, qui était en vigueur antérieurement, l'Angleterre descendait l'échelle des nations et voyait disparaître sa prospérité et son commerce? Non, absolument non. Le contraire est vrai. De 1830 à 1841, notre pays a joui d'une grande prospérité sous le régime de la protection. 11 avait conquis la suprématie commerciale dans le monde. Mais, en 1841, il sévit une de ces crises comme il s'en produit dans tous les pays.
(i) A Birmingham (4 novembre igpS), M. Ghamberlain exhibia deux pains à la tribune. L'un avait les dimensions habituelles des pains, tandis que l'autre avait subi une réduction proportionnelle à l'entièreté de la taxe propos fse par M. Chamberlain., Il était naturellement impossible de les distinguer l'un de l'autre.*
133 LB PROCÈS DU LIBRB-ÉCHANGB EN ANGLBTBRRB
qu'ils soient libre-échangistes ou protection^ nistes. La cause n'en était ni ia protection ni la cherté du pain.
Voici comment l'événement se produisit.
Nous étions devenus l'atelier du monde. Nous étions devenus fort prospères. Nous augmentions notre production avec rapidité, et nous dépassâmes la demande du monde. Les pays étrangers ne purent prendre le surplus de notre production, et c'est ainsi qu'un grand nombre de nos établissements durent réduire les heures de travail ou même suspendre entièrement leur production. Il y eut donc manque de travail et, par suite, misère et mécontentement.
Les émeutes de l'époque n'eurent rien de commun avec la campagne contre les lois sur le bjé. Elles ont été excitées par les chartistes, qui étaient complètement opposés à cette agitation, et qui ne se préoccuppàient que de conquérir une meilleure représentation des classes populaires. Us mettaient, au contraire, le peuplé en garde contre la diversion que tentaient les industriels de Manchester et autres, qui, à cette époque, étaient libre-échangistes. Le mouvement libre-échangiste a été une tactique des industriels et non un mouvement ouvrier.
Dès que les causes ()e la situation eurent cessé, la misère disparut également. En 1842, les olivriers trouvèrent plus d'occupation et la prospérité revint (1). Richard Cobjden disait d'ailleurs à la Chambre des communes : « Je déclare, sans crainte d'être contredit, que le taux des salaires n'a pas plus de rapport avec le prix de la nourriture qu'avec les changements de la lune. Il dépend entièrement de la deman4e de main-d'œuvre ».
Quel était le prix du pain à l'époque de l'abrogation des droits sur le blé et après ? En 1846, quand les choses étaient au pire et que la famine régnait en Irlande, le prix du blé était
(i) M. Chamberlain à Newport, (4 novembre 1903).
M. Chamberlain a cité à Tappui de son exposé, le livre de Morley « Life of Cobden » et les travaux de M. Montgredien. Celui-ci a protesté (Lord Rosebery à Leicester, 7 nov. 1903) contre les paroleç de M. Chamberlain, dans le Glasgow lierald, en disant qu'il était inutile de multiplier les exemples pour démontrer que le protectionnisme, établi en faveur des industries indigènes, tout en ayant échoué à procurer du travail et des salaires aux ouvriers nationaux, avait élevé artificiellement le prix du pain dont ils devaient vivre. M. Morley a également protesté dans une lettre adressée au Times,
de 45 s. 8 d. te quarter. Après Tabrogation des lois sur le blé, qui eut lieu en cette année, il a été, en moyenne, pour les dix années qui ont àuivi, de 55 s. 4 d. le quarter, soit 8 d. de plus qu'en 1846.
C'est donc une erreur de dire, d'abord, que la cherté du pain a été la cause de l'abrogation des lois sur le blé, et, ensuite, que le rappel de ces lois a eu immédiatement pour résultat d'amener une réduction dans le prix du pain. La grande diminution dans le prix du froment n'a commencé que trente ans après l'abrogation des lois sur le blé (1).
(i) Impérial Reciprocity, p. 99.
Dans cette brochure, on ajoute que la rapide expansion des exportations a pris fin au moment même où le froment a commencé à devenir meilleur marché :
Frornsnt
SxporUtions
Froment
Exportations
Millions £
3i II
CAUSES DE LA PROSPÉRITÉ DE L'ANGLETÉRRE APRÈS l'abrogation DES LOIS SUR LES CÉRÉALES
II est vrai qu'après l'abrogation des lois sur le blé, l'Angleterre a connu une période de prospérité sans exemple, qui a duré pendant \fingt-cinq ans. La véritable cause en a été la découverte de l'or en Californie et en Australie (1), le progrès de l'esprit d'invention, le développement énorme des chemins de fer et l'amélioration des services de bateaux à vapeur ; et d'une façon générale, l'impulsion qui fut donnée au commerce du monde. Tous les pays ont prospéré; nous aussi. Pourquoi? Parce que, sous le régime protectionniste antérieur à l'abrogation des lois sur le blé, nous avions conquis la suprématie des marchés du monde, et, comme les autres nations étaient moins avancées que nous, nous avons su tirer tout le profit possible
(i) The Economies cf Empire (National Review, sept. 1903). La découverte de l'or en Californie remonte à 1848, et en Australie, à ï85o. Les importations américaines augmentèrent rapidement. En 1846, elles étaient de 25 millions JB; en i856, elles avaient atteint le chifi&re de 65 millions £. Les importations australiennes décuplèrent de i85i à i853.
136 I.E PROCÈS DU LI9REr ÉCHANGE SN ANGLBTBBRE
du grand mouvement qui s'est produit à cette époque.
Nous ne voulons pas dire que Ton ait eu tort d'adopter le libre-échange à l'époque et dans, les circonstances où on Ta fait ; c'est une autre question. 11 s'agit de savoir, si dans tes circonstances actuelles, il est encore le système le plus recommandable.
Cobden a basé toute sa politique sur la présomption que l'adoptron du libre-échange par l'Angleterre aurait pour conséquence la liberté du commerce entre toutes les nations du monde, et que, si nous adoptions le libreéchange, il ne se passerait pas cinq ans avant que tous les autres pays adoptassent le même système. L'Angleterre devait être l'atelier du monde, et le reste du globe devait être le champ de blé de l'Angleterre. Cobden disait même, comme on peut le lire dans la « Vie de Cobden » par Morley, que si le libre-échange était adopté, (es Etats-Unis d'Amérique abandonneraient leurs industries et que leurs ouvriers retourneraient aux champs. « Ils creuseront, fouilleront et laboureront pour nous, disait-il » (they would dig, deJve and plough for us).
S'ils l'avaient fait, le débat actuel ne serait
ÇHAP. III -^ LE PROQRAMME DE M. CHAMBERLAIN 137
jamais né. Mais les Américains ont eu une autre conception de leur destinée. Us ont tiré parti des richesses naturelles de leur pays et sont devenus une puissante contrée industrielle.
Loin de recevoir nos produits manufacturés, ils sont prêts à nous submerger des leurs.
On ne peut pas les en blâmer; mais quand on voit combien les circonstances actuelles sont différentes de ce qu'elles étaient il y a cinquante ans, on est bien obligé de se demander s'il est prudent de s'obstiner dans une politique surannée.
LES DROITS d'entrée SUR LES PRODUITS MANUFACTURÉS
Les avantages accordés aux consommateurs entraîneront nécessairement une perte pouf le trésor. 11 perdra l'entièreté des réductions consenties sur le thé et le sucre et ne touchera, d'autre part, de droits que sur la partie de la consommation du blé et de la viande qui sera importée par les pays étrangers. Un spécialiste a calculé que la diminution des recettes sera, en tenant compte de l'extension que prendra la production indigène et coloniale, de 2,800,000 £ par an. Nous proposons de les
récupérer et au delà, en imposant l'importation des produits manufacturés.
Un droit de 10 p. c. en moyenne rapportera au moins 9,000,000 £ par an. Ce droit devra varier en proportion de la quantité de maind'œuvre contenue dans les objets importés. Il sera plus élevé pour les produits achevés que pour les autres. Le surplus des recettes sera employé à dégrever davantage les produits alimentaires, ou à réduire d'autres taxes, qui pèsent sur certaines classes de la population. La menace de l'imposition de taxes amènera peut-être aussi les nations étrangères à abaisser certains des droits d'entrée qu'elles ont imposés (1). En ce cas aussi, il y aura avantage
(i) Grâce à son tarif, dit M. Parker Smith (Chambre des Communes, ii février 1904), Tlnde a pu se défendre contre les attaques de la France et de la Russie. En 1900, la France a voulu soumettre les importations orij; inaires de l'Inde au tarif maximum. Plus récemment, la -Russie a eu l'intention d'élever les droits déjà exorbitants sur le thé indien, à la suite de la signature de la convention sur les sucres. Le gouvernement a pu obtenir le bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée en France, en faisant une légère concession sur l'importation du vinaigre et du vitriol, et celui de droits différentiels en Russie, en accoi^dant une faveur au pétrole russe.
CHAP. m — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 1 39
pour l'Angleterre. Mais les détails du plan ne pourront être arrêtés que lorsque le pays aura donné au gouvernement le mandat de réformer la polititique douanière de FAngleterre.
l'attitude DES COLONIES
Reste à voir quelle sera l'attitude des colonies. Sur ce point, on peut être rassuré : elles ne dernandent qu'à resserrer les liens qui les unissent à l'Empire. Chaque jour, les Chambres de commerce du Canada et de l'Australie votent des résolutions en faveur de la polkique de réciprocité entre les colonies et la mèrepatrie. Les sentiments des colonies se sont du reste clairement manifestés à la Conférence d'Ottawa, ainsi qu'aux deux Conférences de Londres. Dans la dernière de celles-ci, les Premiers Ministres des colonies autonomes . ont adopté une motion invitant le gouvernement anglais à prendre en considération là question des droits préférentiels réciproques, et/ si possible, à accorder aux colonies une préférence en échange de celle qu'elles donneraient ellesmêmes.
140 f.p PÇQÇJ^ DU LIBRE"ÉCHANGE EN ANGLETERRE
Cela ne 3atisfait pas nos adversaires. La preuve des bonnes dispositions des colonies ne leur suffit pas. Ce qu'ils veulent, c'est un projet définitivement arrêté. Eh bien, « qu'ils m'envoient en ambassadeur aux colonies, muni de pleins pouvoirs, et je gage ma réputation que je réussirai, non seulement à les persuader que nous ayons à leur offrir quelque chose qui vaille la peine d'être accepté, mais à obtenir en en échange des avantages équivalents ». Le Canada nQU9 a déjà concédé un droit différentiel de 33 p. c; l'Afrique du sud une réduction de 25 p. c, et la Nouvelle Zélande est disposée à en accorder une également (1). Enfin, le Premier Ministre <)e l'Australie s'est engagé à porter la question devant le parlement australien (2).
; (i) La Nouvelle Zélande a, depuis lors, adopté un projet de loi (\m maintient les droits existants à l'égard des importations anglaises et qui les augmente de 25 p. c. en moyenne, vis-à-vis de celles des autres pays.
(2) On se rappelle qu'aux dernières élections (16 décembre 1903), le parti Ouvrier a remporté un succès qui Ta rendu l'arbitre de la situation au Parlement de la Fédération australienne, et que ce parti n'a pas pris positioii dans la question douanière.
CHAF. m — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAth^ 1 41
EFFETS DES DROITS FRÉFÉRENT lELS AU CANADA SUR LE COMMERCE ANGLAIS
Les bons effets deis droits préférentiels accordés par' le Canada ne se sont pas fait attendre. Alors que les expoHàlJbns anglaises vers cette colonie allaient en diminuant et n'étaient plus, en 1897, que de 5,172,000 £, elles n'ont cessé de s'accrottre à partir de 1898, année OÙ là préférence est entrée éh vigueur. En 1902, elles avaient atteint le chiffré de 10,345,000 £ (1).
Les Etats-Unis et l'Allemagne nous serrent cependant de près, et les chiffres croissants de
(i) Importa/ Rcctprocify, p. 68 :
Exportations anglaises au Canada Dédin avant la préférence
MiUiers £
Augm'^ntation après la préférence
MiUters £ 5,838 ,
142 LE PROCÈS i>U LIBRE-ÉCHANGE EN ANGLETERRE
leurs importations (1) doivent nous convaincre de rimportançe qu'il y a pour 'l'Angleterre, à obtenir un traitement de faveur dans les autres colonies également (2).
(r) SiaUsticaî Abstraci (Cohnial) :
Exportations de rAUemagiie, des Etats-Unis et de la France au Canada
ALLEMAGNE
ÉTATS-ONIS