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CHAPITRE V

Le débat au Parlement

Dès la rentrée du Parlement, la Chambre des Communes s'est occupée de la question douanière (1). Le débat n'a pas présenté tout rintérêt auquel on aurait pu s'attendre après Tardente campagne de l'automne dernier. Les deux protagonistes de la réforme douanière étaient absents. M. Balfour était retenu loin des séances de la Chambre, par la maladie, et M. Chamberlain était allé demander au climat

(i) Chambre des Communes, séances des 8, 9, 10, Il et i5 février 1904.

Chambre des Lords, 18 et 19 février 1904.

de PEgypte, le rétablissement de ses forces éprouvées.

La discussion s'est engagée sur un amendement, présenté par M. Morley, à Tadresse en réponse au discours du trône. Il y exprimait Topinion que tout retour au protectionnisme, surtout s'il avait pour effet de provoquer un renchérissement des denrées alimentaires, serait hautement préjudiciable à la puissance, à la paix et à la prospérité de l'Angleterre.

Les arguments produits par les partisans ou les adversaires de la politique nouvelle n'ont rien présenté de particulier. Ils étaient d'ailleurs connus, pour avoir été amplement et fréquemment développés par leurs auteurs. Nous les avons exposés dans les pages précédentes. 11 n'est donc pas nécessaire d'y revenir.

L'attrait du débat était, du reste, ailleurs. On était curieux de voir quelle attitude adopterait ce gouvernement « qui a deux chefs, dont l'un commande trop et l'autre trop peu ».

Nous avons vu avec quçl ensemble et quelle vigueur, les forces libre-échangistes se sont ruées à l'assaut des idées protectionnistes, aussitôt qu'elle se furent rendu compte du danger que courait la politique traditionnelle de

TAngleterre. Elles ont harcelé Tadversaire sans répit; elles ne lui ont accordé ni trêve ni merci; elles ont soumis successivement toutes ses affirmations et toutes ses allégations à Tépreuve de la critique la plus serrée et la plus impitoyable. Leur attitude décidée a eu pour résultat de rendre confiance à Topinion publique, que les révélations inattendues de M. Chamberlain avaient complètement déroutée.

C'est dans ces conditions que se sont ouvertes les discussions à la Chambre des Communes. On a pu constater immédiatement qu'il régnait un certain désarroi parmi les membres du gouvernement chargés de soutenir Pattaque des libre-échangistes. Ils ne semblaient pas partager une conviction commune; tout au moins, n'ont-ils pas exprimé une manière de voir identique. Il était clair, toutefois, que le gouvernement ne songeait nullement à prendre une position nette et catégorique. Il n'avait pas la moindre intention de se rallier officiellement et publiquement au programme radical de M. Chamberlain. C'eût d'ailleurs été une grave imprudence, car l'opinion publique n'est certainement pas disposée, en ce moment, à soutenir sans réserves les propositions de

l'ancien ministre des colonies. Celui-ci paraît s'en être rendu compte. Nous avons vu qu'il avait renoncé à réclamer du pays un mandat pur et simple, et qu'il avait institué, de sa propre autorité, une commission chargée d'élaborer un projet de tarif, destiné à servir de base et de direction à sa politique.

Les protectionnistes réfléchis ont compris qu'il fallait renoncer à enlever le consentement de la nation de vive force, lis ont senti que, s'ils voulaient avoir quelque chance d'arriver à leurs fins, il leur fallait agir avec circonspection, préparer l'opinion publique au changement qu'ils proposent et la familiariser avec les notions protectionnistes, en la faisant consentir d'abord à la répression des abus les plus criants de la concurrence étrangère.

Le ministre de l'intérieur, M. Gérald Balfour, a pris, le premier, la parole au nom du gouvernement. Son discours a eu le don de provoquer, à diverses reprises, des marques d'approbation de la part des libre-échangistes. « M. Morley, a-t-il dit, désire savoir s'il a affaire à un gouvernement protectionniste ou anti-protectionniste. Je déclare, sans la moindre hésitation, que le gouvernement n'est pas protectionniste Il

nous a demandé si nous proposions de conférer au pouvoir exécutif, la faculté d'exercer des représailles, sans le consentement du Parlement Je réponds : non. Nous n'avons jamais eu cette intention.... A notre avis, aucun droit ne peut être imposé sans l'approbation du Parlement. » Mais M. G. Balfour a refusé de s'engager, quand on lui a demandé si cette approbation serait réclamée dans chaque cas particulier.

M. G. Balfour a dit aussi qu'il semblait admis que la politique de préférences vis-à-vis des colonies ne pouvait se réaliser sans imposer certains droits sur les denrées alimentaires originaires des pays étrangers. Il s'est refusé, toutefois, à prendre un engagement sur la méthode qu'il y aurait lieu d'appliquer, « la politique du gouvernement n'impliquant d'ailleurs pas l'imposition des denrées alimentaires ».

M. G. Balfour ne voudrait pas d'une politique douanière telle que celle des Etats-Unis, de la France ou de l'Allemagne. Ce régime peut avoir été utile à ces différents pays, mais, pour l'Angleterre, qui avait une si grande avance sur les autres nations, le protectionnisme aurait été une mauvaise politique, et il serait regrettable d'y retourner.

Il ne faudrait cependant pas confondre les droits purement défensifs avec les droits protecteurs. Ainsi, quand un pays alloue des primes à l'exportation, on peut fort bien se défendre contre ces agissements, en imposant sur les produits qui en bénéficient, des droits d'entrée compensateurs. Ces droits se concilient parfaitement avec la théorie du libre-échange.

Les partisans de la liberté de négociation, ajoute Torateur, sont des amis plus sincères du libre-échange que ceux qui se disent libreéchangistes. Ceux-ci n'ont pour le libre-échange qu'un amour platonique. Les premiers sont prêts à lutter pour lui. Il n'est pas exact de dire que le gouvernement possède déjà le droit de recourir aux représailles. Des mesures de ce genre sont si contraires à la politique poursuivie par l'Angleterre depuis tant d'années, qu'il n'est •pas permis de rompre avec celle-ci sans avoir obtenu au préalable le consentement de la nation. Pour pouvoir exercer utilement des représailles, il faut commencer par abandonner le principe actuellement admis, qu'il ne peut être établi de droits que dans l'intérêt exclusif du trésor.

Il est certain qu'il ne sera pas également

facile d'exercer une pression sur tous les pays. Nous rencontrerons, dit M. G. Balfour, plus de difficultés vis-à-vis des Etats-Unis ou de la Russie, d'où nous tirons principalement des denrées alimentaires et des matières premières, que vis-à-vis de l'Allemagne ou de la France, par exemple; mais ce n'est pas une raison pour ne rien faire du tout. « L'attitude que nous préconisons aura très probablement pour résultat de contribuer à établir, si pas le libre-échange absolu entre les nations, au moins un échange plus libre qu'à présent. »

Le programme officiel du gouvernement consiste donc à revendiquer le droit de recourir aux représailles. 11 ne faudrait pas croire cependant qu'il y ait eu une unanimité parfaite entre les membres du gouvernement à ce sujet. Les discours de M. Lyttelton, ministre des Colonies, et de M. Bonar-Law, secrétaire du Ministère du Commerce, en ont donné la preuve. Pour M. Bonar-Law, il n'est possible de vendre à bon marché qu'à condition de pouvoir fabriquer en grandes quantités. Mais pour être en mesure de placer de grandes quantités, il faut disposer d'un marché étendu. Pour s'assurer celui-ci, l'Angleterre doit menacer les nations

étrangères de frapper leurs produits de droits d'entrée. Et, dans ce cas, ou bien elles céderont, et l'Angleterre aura le marché plus large qui lui est indispensable, ou bien elles refuseront, et les Anglais garderont pour eux-mêmes leurs propres marchés.

Cette manière de voir se rapproche beaucoup plus des idées de M. Chamberlain que des déclarations prudentes de M. G. Balfour. La divergence de vues qui a régné parmi les membres du gouvernement a naturellement donné beau jeu aux critiques des libre-échangistes, et leur a permis de mettre en doute la sincérité de leurs paroles. « Vous avez les représailles sur les lèvres, mais le protectionnisme dans le cœur », a pu s'écrier un membre de la Chambre, aux applaudissements des libre - échangistes, sans soulever de protestations de la part des ministres.

S'il ne s'agissait que de remédier à des cas exceptionnels, le débat qui agite l'Angleterre depuis plusieurs mois ne se serait probablement pas produit. Protectionnistes et libre-échangistes sont unanimes pour reconnaître la nécessité de prendre des mesures dans les cas où il est clairement établi qu'une industrie indigène

est sérieusement menacée par les agissements abusifs de la concurrence étrangère. La grande difficulté, c'est de savoir à quels signes on reconnaîtra ces cas exceptionnels.

M. Morfey a exposé les vues des libreéchangistes à ce sujet. II a déterminé les conditions dans lesquelles il serait permis de demander au parlement de ratifier des mesures de représailles. Elles sont au nombre de trois. Il faudra : 1° que Ton se trouve en présence d'un cas de concurrence abusive (outrageous) ; 2° que les représailles soient efficaces; 3° que les représailles ne fassent pas plus de mal que de bien.

Il va sans dire que le gouvernement n'a pri^-aucun engagement sur les conditions ou les circonstances dans lesquelles il entend exercer le droit de représailles. Et c'est là le danger qui menace le libre-échange. Supposez qu'aux élections prochaines, le gouvernement revienne au pouvoir muni du droit d'exercer des représailles, même dans des conditions déterminées. Une majorité à tendances protectionnistes aura vite fait de décider dans chaque cas qui lui sera soumis, qu'il y a lieu de recourir aux représailles ou que les conditions auxquelles

rexercice du droit est subordonné sont réunies. Ce n'est donc pas sans raison qu'on a pu dire que les représailles sont «c la porte dérobée du protectionnisme » ou, comme dit un auteur étranger, « du protectionnisme larvé » (1).

(i) L'amendement Morley a été repoussé à 5i voix de majorité (327 contre 276).

La motion en faveur du libre-échange, présentée par lord Crewe, à la Chambre des Lords, a également été rejetée à 5i voix de majorité (98 contre 47).

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