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CHAPITRE III

Le rôle des capacités productives

Si Ton recherche dé quelle façon s'est toujours effectuée la production, il apparaît aussitôt, qu'en général, elle a été obtenue par la volonté et le travail d'un certain nombre d'hommes possédant des capacités spéciales pour faire travailler d'autres hommes de moindres capacités mieux que ceux-ci ne le feraient euxmêmes, ou pour faire travailler des machines qui peuvent leur être substituées.

Encore une fois, cela est conforme à la nature des choses. Car, à travers toute l'évolution des êtres vivants, on retrouve l'inégale répartition des aptitudes. L'anthropologie confirme cette loi générale, en ce qui concerne les

hommes : corporellement et surtout cérébralement, les hommes diffèrent les uns des autres, et, aussi loin que Thistoire permet de remonter, on observe que les moins capables sont assujettis aux plus capables.

Mais cette inégalité fondamentale des capacités n'empêche pas que le rendement global de la production sera d'autant plus élevé que les aptitudes de chacun seront plus développées.

Et il est bien évident que ce rendement sera maximum si les aptitudes de chacun, si inégales qu'elles soient, sont développées au maximum.

11 en résulte que plus il y aura d'hommes capables et de machines en activité dans la production, — les machines n'étant au surplus qu'un des produits de la science et de l'activité des hommes capables, — plus le bien-être général sera obtenu facilement et avec économie.

La société a donc le plus puissant intérêt A accroître constamment, dans toutes les directions ET A TOUS les DEGRÉS, SANS JAMAIS ENTRAVER LA PRODUCTION EXISTANTE, LE NOMBRE d'HOMMES CAPABLES ET, COMME CONSÉQUENCE, LE NOMBRE DE MACHINES EN USAGE DANS LA PRODUCTION.

Créer, multiplier des capacités productives a tous les degrés, tel doit donc être le but primordial de toute la politique sociale.

Que Ton s'entende bien, d'ailleurs. Il s'agit de capacités productives, c'est-à-dire que la formation de ces capacités doit être orientée vers un résultat effectif, mesurable par un accroissement de la production de toutes les choses matérielles ou immatérielles, constituant le bien-être auquel aspire la masse des hommes. En d'autres termes, les capacités créées doivent être toujours prêtes à se jeter dans la production; elles doivent être pratiquement utiles et utilisables.

C'est dire qu'on ne pourra organiser avec assez d'attention l'enseignement; mieux vaudrait dire « le capacitariat », pour bien mettre en évidence le caractère spécial qu'il doit avoir, il faudra toujours avoir l'œil fixé sur co que réclame la production et adapter l'enseignement aux lacunes ou aux besoins constatés. Il ne suffit pas de créer un enseignement empirique, conforme à des formules préétablies : les méthodes, les programmes doivent être flexibles

et changeants comme la production elle-même, dont le mouvement en avant ne s'arrête jamais.

L'outillage capacitaire d'une nation doit

ÊTRE AUSSI varié ET AUSSI COMPLET QUE SON OUTIL- LAGE industriel : la perfection de celui-là est la garantie même des progrès de celui-ci.

De même que la production se fait par une véritable hiérarchie d'agents correspondant aux diverses phases de la division du travail, de même l'enseignement doit comporter des spécialités appropriées : enseignement technique élémentaire et développé pour les travailleurs manuels et intellectuels, ouvriers et ingénieurs; enseignement commercial, industriel et agricole supérieur, pour ceux qui assument les responsabilités de la production.

Surtout, que l'on n'aille pas donner pour base et pour but exclusif à cette formation capacitaire ce que certains appellent « la pratique ».

La VRAIE CAPACITÉ N'eST PAS PUREMENT PROFESSION- NELLE : elle doit être intégrale, c'est-à-dire s'appuyer à la fois sur un fonds solide de culture

générale et sur une formation physique et morale complète de Thomme.

En ce qui concerne la culture générale, elle ne saurait à notre époque avoir d'autre base que la science positive dont les lois indéfectibles constituent aujourd'hui le déterminisme universel.

Au seuil du XX« siècle, Thomme, appuyé sur ces bases scientifiques, crée par son industrie presque tout ce dont il fait usage et génère par synthèse la matière organique; sans intermédiaires, il fait franchir l'espace à sa pensée; il emmagasine sa voix et crée une énergie qui révèle les mystérieuses profondeurs des choses? En présence de pareilles conquêtes, n'est-il pas essentiel que les grandes vérités de la science, immuables dans leur essence, sinon dans la forme qu'elles revêtent actuellement, deviennent enfin l'apanage de quiconque a une vie à parcourir, un labeur à accomplir, une curiosité à satisfaire, une pensée à fixer, une conscience à tranquilliser?

En dehors de l'enseignement de ces vérités universellement reconnues par l'élite des hommes civilisés, on pourrait, pendant tout un temps encore, établir un enseignement abrégé des

« vérités de légende », si Ton peut ainsi dire, qui sont admises seulement par les adeptes des divers systèmes religieux correspondants. Elles seraient présentées à la fois comparativement et pour ce qu'elles sont; c'est-à-dire que Ton enseignerait qu'elles sont révoquées en doute et ne sont pas universelles, et l'on indiquerait le nombre approximatif ainsi que la valeur intellectuelle de leurs partisans.

Il n'est pas admissible que l'on fausse ou dénature le plastique cerveau des jeunes gens en ne leur disant pas loyalement, honnêtement ce qui n'est pas et ce qui est vérité scientifique, pour constituer leurs fonds intellectuel d'entrée dans la vie pratique.

Mais ce fonds intellectuel demande à être appuyé sur une éducation appropriée des facultés physiques et du caractère.

Souvent, dans la vie pratique, la capacité d'action et de volonté est prisée plus haut que la capacité de savoir.

Aussi s'attachera-t-on à faire naître et à exalter tout à la fois la vigueur corporelle et l'amour du travail, la puissance d'entraînement, la ténacité, le jugement pondéré. Des subsides seront libéralement accordés aux jeunes gens

possédant toutes ces aptitudes et disposés à poursuivre leurs études.

Ce qu'il faut créer, en un mot, ce sont des HOMMES VRAIS, dans toute la signification du terme.

Cela ne suffit pas.

Les capacités productives doivent être créées non pas en vue d*être utilisées localement, ni dans le pays même, mais, si l'on peut ainsi dire, en vue de l'exportation.

Le problème social n'est pas spécial à un pays; il n'est ni belge, ni même européen; il est mondial. Le monde est ouvert à tous; il n'existe plus de barrières entre les peuples; les facilités de communication sont énormes et vont en s'accroissant de jour en jour. On fait circuler les énergies tout comme les produits : elles obéissent à la loi de j'offre et de la demande, comme tout ce qui se paie; on demande et on offre pour l'étranger, pour les pays lointains, des directeurs, des ingénieurs, des chefs de fabrication, des contre-maîtres, des ouvriers de métier, des professeurs, des littérateurs, des artistes. Ainsi, les

capacités productives des pays civilisés se diffusent partout; rien ne peut les arrêter dans cet envahissement de la terre entière; partout on leur ouvre les bras.

Le mouvement mondial devient colossal. En quelques années, par exemple, rien qu'en Russie, la Belgique seule a créé pour plus de 400 millions d'affaires industrielles.

Ce serait donc une pensée étroite, égoïste, anti-humanitaire que d'envisager seulement le progrès au point de vue national. On doit, par principe, avoir en vue sa diffusion universelle, de manière à ce que, nulle part, des entraves ne soient apportées à l'utilisation des capacités , productives qui, libres de disposer de leur sort, trouveront, pendant toute une période, plus facilement et bien plus fructueusement que chez nous, leur emploi à l'étranger. De même que dans l'expérience classique des vases communicants, le liquide se met au même niveau, de même les capacités productives tendront de plus en plus à s'écouler de pays à pays, à mesure que leur expansion se trouvera facilitée.

Du coup, on verra sans doute qu'il n'y a rien à craindre des Chinois dans l'avenir, car le monde entier, y compris la Chine, aura long-

temps encore autant besoin de nos capacités productives à nous que nous pourrons avoir besoin de celles des Chinois.

Ne serait-ce donc point un enfantillage de mettre des obstacles au nivellement mondial des capacités qui s'accomplira fatalement, parallèlement à tous les autres progrès?

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