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CHAPITRE I

Le trouble social actuel

Il est indéniable qu'il se constate actuellement dans toutes les nations civilisées une préoccupation sérieuse, angoissante, au sujet de Tavenir réservé à la société.

L'homme devenu aujourd'hui plus instruit, plus positif qu'auparavant, veut connaître le pourquoi et le comment des actions qu'on prétendrait lui imposer pour le rapprocher d'un idéal à peine entrevu. Il veut sortir du vague et de l'indéterminé qui l'obsèdent; il veut savoir comment se modifiera sa vie, de quelle façon le déshérité bénéficiera des immenses améliorations journellement réalisées dans la production; il veut savoir quel est le sort qui attend le

favorisé dans Tavenir; il veut, en un mot, savoir où va la société.

Les lieux communs traditionnels ne suffisent plus à cet homme qui cherche et qui raisonne. Il sait quMl existe des principes généraux d'évolution des races et des espèces : il en déduit tout naturellement quMl existe aussi des principes d'évolution des sociétés en lesquelles se constituent les races humaines. Ce sont ces principes d'évolution qu'il voudrait connaître; c'est l'application qui en sera faite dont il voudrait se rendre compte ; en un mot, c'est la nécessité de la vérité sociale qui l'étreint, parce qu'il comprend que, seule, cette vérité peut engendrer un jour des règles de justice et de progrès telles qu'il les pressent : nettes, précises, scientifiquement définies et fixées en d'inébranlables formules.

Voilà l'inconnue du problème social que, sciemment ou inconsciemment, l'homme, le peuple d'audjourd'hui voudrait dégagerl

Or, quel esprit non prévenu ne le voit? A ce besoin fiévreux d'un idéal que justifierait la

science, aucun programme social ne répond de façon satisfaisante.

Ceci vise d'ailleurs moins les partis politiques proprement dits que les grandes lignes des théories sociales, les principes directeurs, au nom desquels on prétend orienter la politique générale d'une nation.

Et cela ne s'adresse pas davantage à ces gens de préjugés et de privilèges qui, réfractaires au progrès, se contentent de formules n'ayant plus de sonorité que pour eux.

Mais, en vérité, si l'on observe impartialement les groupes militants qui, en toute loyauté, cherchent à améliorer l'organisation sociale, on arrive à la conclusion que ni les uns, ni les autres n'appuient leur action sur des fondements solides.

Les uns, enthousiasmés par les merveilles qu'a engendrées la liberté dans tous les domaines, croient pouvoir s'en tenir à ce seul mot.

Or, peut-on concevoir que l'on n'ait d'autre idéal à poursuivre et à présenter aux iliasses travailleuses, à une époque d'activité matérielle et intellectuelle inouïe, entièrement insoupçonnée des édificateurs d'une doctrine, que

Pidéal même de ceux-ci? Idéal magnifique à Torigine, mais aujourd'hui vieilli, usé, réalisé, peut-on dire.

Ce grand mot de « liberté » seul ne vibre plus comme autrefois, il a cessé de remuer aussi profondément la fibre humaine.

L'homme est libre, il le sait. S'il peut encore avoir à craindre l'oppression (qui ne saurait plus être que politique, temporaire et locale) de dirigeants coupables ou insensés, il sait que sa liberté n'est pas en danger sérieux, parce qu'il se rend compte que si l'on y portait atteinte, le sentiment universel, à son heure, aboutirait à faire rendre justice.

L'homme est libre, il le restera. Mais l'homme de nos jours veut davantage. Depuis l'époque de la splendeur de la doctrine de liberté, la société a évolué avec une telle intensité dans le sens économique, qu'il est devenu indispensable de faire, dans tout programme social, une place prédominante à ce facteur nouveau. Et c'est précisément ce que ne font pas assez ceux qui, dans certains pays, se réclament du seul libéralisme : de là vient que beaucoup sont aujourd'hui en pleine pénurie d'idées.

En face d'eux se dressent des réformateurs, qui puisent une force extraordinaire d'expansion, d'organisation et de travail dans leur idéal.

A leurs yeux, tous les maux sociaux viennent de ce que le capital nécessaire à la production n'est pas aux mains des travailleurs, occupés à cette production. Les travailleurs, et spécialement les ouvriers manuels, seraient par là asservis aux possesseurs du capital.

Et le remède serait de faire du capital une propriété commune : lorsqu'il appartiendrait à tout le monde, il ne serait plus l'occasion de spoliation et d'abus au détriment des faibles. On l'administrerait au nom de la nation, par des délégués librement élus, et on l'utiliserait non plus en vue de réaliser des fortunes personnelles, mais dans l'intérêt commun de la collectivité entière.

Pour arriver à ce but, l'avènement au pouvoir de la masse ouvrière serait indispensable, elle seule étant vraiment intéressée au changement; dès lors, il faudrait tendre, par tous les moyens, à organiser cette masse en une classe politique, grandissant en puissance dans un isolement farouche, à la faveur du principe de

la LUTTE DES CLASSES.

C'est bien là, semble-t-il, Tessence même du socialisme collectiviste.

Or, à y regarder de près, il y a, à la base de cette conception, de colossales illusions.

Illusion, d'abord, de croire qu'il soit possible de trouver, pour produire tout ce dont les hommes ont besoin, un autre mobile, vraiment efficace, que l'intérêt personnel : les hommes qui se sacrifient sont rares; ils sont l'exception. La règle, ce sont les intéressés.

C'est sur l'intérêt personnel qu'il faut s'appuyer comme stimulant de la marche en avant du progrès. 11 forme la base sociale .par excellence; la société ne saurait s'en passer. 11 n'est, au fond, que ^intérêt vital de l'organisme et, à ce titre, on peut dire qu'il est physicochimique et, par suite, indestructible.

L'égoïsme est courant, le dévouement est rare; ainsi le veut la loi physiologique de préservation.

On pourrait dire que le dévouement correspond à une névrose de l'organisme. 11 n'existe que temporairement; il surgit à certains endroits, à certains moments, comme une véritable poussée, quand les conditions sociales sont devenues trop incorrectes pour l'époque; il

cesse, dès que ces conditions sont redevenues ce qu^elles doivent être.

illusion, aussi, de croire que la classe ouvrière, en possession du pouvoir politique, soit en état d^imposer Texpropriation des capitalistes privés : supprimer purement et simplement le capital (1) privé et en faire une propriété

(i) Nous ne discutons pas évidemment ici cette conception puérile, qui pousse certains naïfs à croire que le socialisme voudrait supprimer purement et SIMPLEMENT le Capital. Cela serait littéralement impossible.

Le capital est, de fait, le plus généralement, une représentation en compte et en unités monétaires, de ce qu'ont coûté de travail sous toutes ses formes, une édification industrielle ou commerciale, un appareil, un outil, une substance ou tout autre objet utilisable. On ne peut supprimer cela; le compte perdure, le capital aussi. On sait, en effet, comment s'ouvre une comptabilité destinée à représenter à chaque instant la situation d'une affaire quelconque. S'il s'agit d'un particulier qui donne peu à peu une partie de son argent pour fonder une affaire, on débite son Compte- Caisse et on* crédite un Compte-CAPiTAL chaque fois qu'une mise de fonds a lieu. S'il s'agit d'une société, on débite des comptes que l'on ouvre aux sociétaires au moment où ceux-ci s'engagent à fonder la société, et l'on crédite un compte c.\pital, que l'on ouvre de même à cet effet.

De toutes façons, le compte capital reste ouvert tant que l'affaire dure, par conséquent indéfiniment,

nationale, c'est bien vite dit; mais ce ne sont que des mots et non un programme, même lointain, de réalisation.

Bien que le socialisme, tout en étant encore dans sa période sentimentale, soit déjà arrivé à un certain degré de réflexion, — qui lui fait voir qu'on ne peut, tout d'une pièce, détruire la production intégrale actuelle, sauf à la reconstruire aussi tout d'une pièce, sur un autre patron, — il croit encore à la possibilité de faire exécuter par la classe ouvrière, maîtresse du pouvoir, une décapitalisation en masse des individus.

Or, n'est-il pas évident que toute mesure de ce genre revêt un caractère forcé, un caractère de SPOLIATION, qui doit nécessairement avoir sa répercussion? Si donc — ce qui n'est pas probable, — il y avait commencement d'exécution, il y aurait fatalement régression, d'abord par manque de capacités agissantes, ensuite par réaction : et tout serait à recommencer.

si l'affaire continue indéfiniment. Cela a été, cela est, cela reste et se perpétue en se léguant ou en se transmettant. L?. suppression du capital est donc un nonsens absolu.

Illusion, enfin, de croire que les expériences de coopération démontrent la possibilité du régime collectiviste. C'est une erreur énorme de confondre coopération et collectivisme. Les coopératives sont des groupements d'intérêts, gérés comme toutes les affaires industrielles. Les plus puissantes d'entre elles, en Angleterre, par exemple, ne se réclament nullement du collectivisme.

En somme, ce qui effraie dans le socialisme, c'est le creux du système, en présence de la puissance d'action énorme qu'il met en jeu; c'est la confusion des éléments : on prend des buts à atteindre pour des moyens d'y arriver, et l'on est dans le vide au point de vue d'un programme d'exécution.

L'œil socialiste est atteint de cataracte, et si cette doctrine ne modifie ses principes par trop simplistes, dans un avenir rapproché, elle fera frein à l'émancipation du peuple, au lieu de la réaliser.

11 résulte bien de ce rapide coup d'œil sur les grandes tendances directrices de notre temps, qu'elles sont toutes deux, sous leur

forme actuelle, impuissantes à coordonner les bonnes volontés vers un but de véritable progrès social.

Cela ne vient-il pas de ce que Pune comme l'autre ne paraissent guère s'être souciées du point de vue scientifique? De même que Ton ne cherche de nos jours à établir une industrie quelconque que conformément aux indications de la science qui les concerne, de même, il faut consulter la science sociale théorique d'abord, et, après cela seulement, rechercher une ligne de direction conforme à ses indications. Il est vrai que la science sociale pure et appliquée — sociologie et politique — se trouve être considérablement en retard sur les autres sciences pures et appliquées; mais il n'est pas interdit de la faire progresser et, notamment, d'en établir la filiation avec les autres sciences de la vie.

C'est ce que l'on tentera dans les pages qui vont suivre.

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