‹ Principes de biologie (volume 2)Chapitre 45 sur 75 · DES UNITÉS PHYSIOLOGIQUES · texte numérisé non relu

DES UNITÉS PHYSIOLOGIQUES

Au directeur de la ^'orth American Review.

Monsieur,

11 n'y a le plus souvent guère de sagesse à relever les critiques d'adversaires : ou bien elles ne cômporlent pas de réponse ou bien on peut laisser à la pénétration des lecteurs le soin de la faire. Toutefois, quand les allégations d'un critique atteignent les propositions fondamentales d'un livre, et surtout quand elles paraissent dans un recueil du rang de la Norlh American Review ^l^^ choses changent de face. C'est pour cela que l'article intitulé « Philosophical Biology » qui a paru

dans votre dernier numéro, s'impose à mon attention, plus que les critiques ordinaires.

Il est d'autant plus nécessaire pour moi de relever cet article, que les objections principales qu'il contient sont. Tune réellement juste, l'autre juste seulement en apparence; et que, faute d'explication de ma part, bien des lecteurs de mon ouvrage, la plupart peut-être, et plus encore ceux qui ne l'ont pas lu, tîonsidéreraienl ces objections comme fondées. Ce qui me prouve que je dois dire un mot pour empêcher des malentendus de se répandre, c'est que ces deux mêmes objections out déjà été laites en Angleterre , l'une par le doceur Ghild, d'Oxford, dans ses Essays on Physiological subjects^ et l'autre par un collaborateur de la Westminster Review de juillet 4865.

Dans la note à laquelle l'auteur' de votre article fait allusion, j'ai, dit-il, répudié hautement la croyance à la génération spontanée, et je l'ai fait de manière à laisser la porte ouverte à l'interprétation qu'il présente. C'est vrai. Mais puisque le docteur Child, dont la critique est sympathique, raisonne de même d'après cette note, je dois croire que l'auteur de votre article n'a fait que tirer une conclusion qui paraît une conséquence nécessaire. Cependant ce résultat n'était pas dans mon intention.

> Je dois dire comme explication que je me trouve placé dans une situation réellement désavantageuse pour avoir dû omettre la partie du système de philosophie qui traite de l'évolution inorganique. On trouvera, dans le programme primitif de cet ouvrage, une allusion à cette partie que j'ai omise, qui aurait, comme je le disais alors, précédé les Principes de Biologie. 11 manque deux volumes à mon ouvrage. Le chapitre final du second, s'il était écrit, traiterait de l'évolution de la matière organique, c'est-à-dire de la phase qui précède

révolution des formes vivantes. Ayant toujours présente à ma pensée la matière de ce chapitre qui n'a pas été écrit, je me suis quelquefois exprimé comme si le lecteur Tavait devant les yeux, et je me suis exposé par là à voir quelques-unes de mes propositions mal comprises. A part ce défaut, toutefois, l'explication de l'inconséquence que je parais avoir commise est très-simple, sinon très-évidente. En premier lieu, je ne crois pas à la génération spontanée telle qu'on l'admet communément, et à laquelle il est fait allusion dans une note; et j'ai si peu uni dans ma pensée cette prétendue génération spontanée à laquelle je ne crois pas, avec la génération par évolution à laquelle je crois, qu'en rejetant Tune, je n'ai jamais songé queje pouvais passer pour rejeter l'autre. Que des êtres ayant des structures tout à fait spécifiques se développent, dans le cours de quelques heures, sans antécédents capables de déterminer leurs formes spécifiques, c'est pour moi une chose incroyable. Non-seulement les principes reconnus de"* la biologie, mais ceux de la science en général, démentent l'hypothèse que des organismes pourvus de structures assez définies pour qu'on puisse reconnaître qu'ils appartiennent à des genres et à des^espèces connues, puissent se produire en l'absence de germes dérivés d'organismes antécédents des mêmes genres et des mêmes espèces. Si un simple protoplasme pouvait recevoir subitement l'organisation qui constitue une paramécie, je ne vois pas de raison pour que des animaux d'une plus grande complexité ou d'une complexité quelconque, ne puissent pas se constituer de la même manière. Bref, je ne reconnais pas ces faits prétendus pour des exemples de l'évolution, parce qu'ils supposent quelque chose qui dépasse immensément ce que l'évolution, telle que je la comprends, peut accomplir. En second lieu, non-seulement je ne crois pas aux prétendus faits de géné^

ration spontanée^ mais je ne crois pas à ceux qui leur ressemblent. L'idée même de spontanéité est complètement incompatible avec celle d'évolution. Aussi trouvé-je contestable l'expression de variation spontanée dont se sert Darwin (et lui-même ne la trouve pas irréprochable), et ai-je cherché à montrer qu'il y a toujours des causes assignables à la variation. Aucune forme de l'évolution inorganique ou organique ne saurait être spontanée ; mais dans chaque cas, il faut que les forces antécédentes soient capables par leur quantité, leur espèce, leur distribution, d'opérer les effets qu'on observe. Ni les prétendus cas de génération spontanée^ïii aucun des cas imaginables qui s'en rapprochent le moins du monde, ne remplissent cette condition.

Si, en acceptant ces prétendus cas de génération spon^ tanée j'avais admis, comme l'auteur de votre article semble le faire, que l'évolution de la vie organique a commencé d'une façon analogue, je me serais exposé, j'en conviens, à une critique dangereuse pour moi. Cette prétendue génération spontanée se produit d'ordinaire dans les infusions qui contiennent, soit des matières organiques, soit des matières dérivées d'organismes ; et cette matière organique, qui provient dans tous les cas connus d'organismes d'une espèce supérieure, implique la persistance de ces organismes. Y a-t-il une logique qui nous permette de conclure que la vie organique a commencé d'une manière analogue à celle dans laquelle les infusoires sont, dit-on, engendrés spontanément sous nos yeux ? Où se trouvaient, avant que la vie eût commencé, les organismes supérieurs d'où les inférieurs ont tiré leur substance organique? Je ne conteste pas qu'il y ait des gens capables, ainsi que le dit l'auteur de l'article, « de pénétrer plus profondément que M. Spencer ne l'a fait le sens de l'idée de l'évolution universelle », et qui le prouvent (selon

lui) en acceptant la doctrine de la génération spontanée; mais je crois que je puis le pénétrer assez profondément pour connaître qu'il faut pour arriver à une hypothèse soutenable touchant Torigine de la vie organique, un autre fil conduc' teur que les expériences faites sur des décoctions de foin ou sur de l'extrait de bœuf.

Laissant ce que je ne crois pas, je passe à ce que je crois. Admettant que la formation de la matière organique et l'évolution de la vie dans ses formes inférieures peut s'opérer sous les conditions cosmiques existantes, mais croyant bien plus probable que la formation de cette matière et de ces formes a eu lieu à une époque où la chaleur de la surface terrestre tombait dans ces températures où les composés organiques supérieurs sont instables ; je conçois que le passage de cette matière organique à l'état des formes les plus simples, a dû commencer par des portions de protoplasma plus petites, plus indéfinies, plus instables dans leurs caractères, que les rhizopodes inférieurs — moines faciles à distinguer d'un simple fragment d'albumine que n'est même le protogène du professeur Haeckel. L'évolution des formes organiques doit, comme toute autre évolution organique, avoir été le résultat des actions et des réactions entre ces types de début et leurs milieux, et aussi de la survie continuelle de ceux auxquels il est arrivé de posséder des particularités les mieux appropriées aux particularités de leurs milieux. Pour arriver par ce procédé aux formes comparativement bien caractérisées des infusoires ordinaires, il a fallu, selon moi une période de temps énorme.

Afin de prévenir autant que possible toute erreur à l'avenir, approfondissons cette conception pour répondre aux objections présentées. L'auteur de l'article veut que je doive,

comme lui, admettre un « premier organisme ». Mais la con-

58â APPENDICE.

ception d'un a premier organisme » au sens ordinaire des mots, est complètement en désaccord avec la conception de révolution et ne Test pas mieux avec les faits révélés par le microscope. Les êtres vivants les plus inférieurs ne sont pas, à proprement parler, des organismes; en effet, on n'y découvre pas de distinction de parties, pas de trace d'organisation. C'est presque un abus de langage que de les appeler « formes de vie » ; non-seulement leur contour, quand on peut les distinguer, sont trop peu spécifiques pour comporter une description, mais ils changent de moment en moment, et ne sont jamais semblables, soit dans deux individus, soit dans le même individu. Le mot type même n'est applicable qu'en un sens très-vague; en effet, il n'y a que peu de constance dans leurs caractères génériques : selon les conditions ambiantes, ces êtres subissent des transformations tantôt d'une espèce, tantôt d'une autre. Le vague, l'inconstance, le manque de structure appréciable des plus simples êtres vivants que nous, observons aujourd'hui sont des caractères (ou un manque de caractères) qui, dans l'hypothèse de l'évolution, ont dû être encore plus prononcés lorsque, comme au commencement, n'étaient encore façonnés aucune formey aucun typey aucune figure spécifique. Ce « commencement absolu de la vie organique sur le globe », que l'auteur de l'article prétend que je « ne peux me dispenser d'admettre, » je le nie. L'affirmation de l'évolution universelle, est en elle-même la négation de r« absolu commencement > de quoi que ce soit. Traduit en termes empruntés à la théorie . de l'évolution, chaque espèce d'être se conçoit comme un produit de modifications opérées par gradation insensible sur une espèce d'être préexistante, et cela est et peut se dire aussi bien du « commencement de la vie organique » que l'on suppose, que de tous les développements subséquents de

la vie organique. Il n'y a pas plus de nécessité à supposer un c commencement absolu > de la vie organique ou un « premier organisme » qu'il n'y en a à supposer un commencement absolu de la vie sociale et un premier organisme social. Les faits ont prouvé que les premiers penseurs, avec leurs théories du « contrat social » et d'autres idées analogues, avaient eu tort d'admettre la nécessité d'un commencement absolu de la vie sociale; de même les faits, autant qu'ils sont dûment constatés, repoussent l'hypo- Ihèse de celte nécessité dans le premier cas. La substance organique n'a pas été produite tout d'un coup, mais peu à peu ; les expériences des chimistes nous autorisent à le croire. Les substances organiques se produisent dans le laboratoire par ce que nous pouvons appeler littéralement une évolution artificielle. Les chimistes se reconnaissent incapables de former ces combinaisons .complexes en combinant directement leurs éléments ; ils y arrivent en les combinant indirectement par des modifications successives de combinaisons plus simples. Dans certains composés binaires, contenant plusieurs équivalents d'un même élément, on opère un changement en substituant à un de ces équivalents un équivalent de quelque autre élément. On prodijit ainsi un composé ternaire. Puis on remplace un autre équivalent, et ainsi de suite. Par exemple , en commençant par l'ammoniaque AzH% on obtient un produit supérieur si l'on remplace un des atomes d'hydrogène par un atome de-méthyle, ce qui donne la méthylamine Az(CH3H^); puis, en prolongeant Faction du méthyle, on arrive à une substitution nouvelle, qui donne une substance encore plus composée, la dimélhylamine Az(GH^) (CIP) H. C'est ainsi que se trouvent à la fin construites des substances très-complexes. Il y a dans cette méthode un autre caractère qui n'est pas moins significatif.

58i APPEiNDICE.

On se sert de deux composés complexes pour engendrer, par leur action l'un sur Tautre, un composé d'une complexité encore plus grande : des molécules hétérogènes différentes d'un composé contractent un lien de parenté avec une molécule supérieure en hétérogénéité. C'est ainsi que l'on forme l'acide acétique avec ses éléments, et qu'à l'aide du procédé de substitution décrit ci-dessus, on change l'acide acétique en acide propionique, et l'acide propionique en acide bulyrique, dont la formule est [co^SV^^'^^l puis ce composé complexe, agissant sur un autre composé complexe, tel que la diméthylamine, engendre un composé d'une complexité plus grande, le butyrate de diméthylamine

C0^(hV^"'^ ''Jaz (CH3) (CH3) H.

Voyez cette analogie remarquable. Le progrès, qui tend vers des types supérieurs de molécules organiques, s'effectue par une accumulation de modifications, comme dans toute révolution en général. Chacune de ces modifications est un changement de la molécule qui se met en équilibre avec son milieu, une adaptation, pour ainsi dire, à de nouvelles conditions ambiantes auxquelles elle vient à se trouver soumise, comme dans toute l'évolution en général. Ainsi naissent des agrégats plus complexes ou plus hétérogènes les uns des autres, comme dans toute l'évolution en général. C'est par l'action de formes de plus en plus élevées les unes sur les autres, combinée avec celle des conditions ambiantes que l'on arrive aux formes les plus élevées, comme dans toute l'évolution en général.

Quand nous voyons aux deux extrêmes une méthode iden-

\ique, quand nous voyons que les lois générales de l'évolu-

ion, telles que les révèlent les organismes connus, ont été

.obéies d'une manière inconsciente par les chimistes dans

l'évolution artificielle de la matière, nous ne pouvons guère douter que ces lois n'aient été obéies aussi dans l'évolution naturelle de la substance organique, et ensuite dans l'évolution des plus simples formes organiques. Dans le monde primitif, comme dans le laboratoire d'aujourd'hui, les types inférieurs de substances organiques, en agissant les uns sur les autres sous des conditions appropriées, ont produit par évolution les types supérieurs de substances organiques, aboutissant à un protoplasme organisable. On ne peut guère douter que la formation d'un protoplasme organisable, c'està-dire d'une substance modifiable de mille manières avec une facilité extrême, n'ait eu lieu de la même manière. Ainsi que je l'ai appris d'un de nos premiers chimistes, le professeur Frankland, la protéine est susceptible d'exister probablement sous plus de mille formes isomériques différentes , et, comme nous allons le voir, elle est capablede former avec elle-même et avec d'autres éléments des substances d'une composition encore plus compliquée, qui sont pour ainsi dire variées à l'infini. Exposée aux innombrables modifications de conditions que la surface de la terre a présentées, tantôt selon la quantité de lumière, tantôt selon la quantité de chaleur, tantôt par la qualité minérale de son milieu . aqueux, cette substance entièrement modifiable a dû subir tantôt l'une, tantôt l'autre de ces innombrables métamorphoses. Enfin, aux influences que ses formes métamorphiques exercent les unes sur les autres sous des conditions favorables, nous pouvons attribuer la production de portions de matière organique, encore plus composées, encore plus sensibles, encore plus modifiables, qui, en masses plus ténues et plus simples que celles qui existent dans les protozoaires, ont manifesté des actions tendant peu à peu à devenir celles que nous appelons vitales, actions que la pro-

téine même manifeste à un certain degré, et que les plus inférieurs des êtres vivants connus ne manifestent qu'à un degré supérieur. Ainsi, partant des inductions tirées des expériences de la chimie organique à l'une des extrémités, et des inductions tirées des observations des biologistes à l'autre extrémité, nous sommes en état de franchir l'intervalle,, de concevoir comment des composés organiques se sont développés, et comment, par une continuation de la même opération, la vie naissante manifestée dans un produit est devenue peu à peu plus prononcée. C'est là ce qu'il s'agit d'expliquer et ce que les prétendus cas de génération spontanéCySAors même qu'ils seraient prouvés, ne nous aideraient point à expliquer.

Il est donc évident, selon moi, que je ne suis pas tombé dans l'inconséquence que l'on prétend. J'admets, néanmoins, que l'auteur de votre article a eu le droit de supposer cette inconséquence, et je reconnais que j'ai eu tort de ne pas voir que ce que j'ai dit, tel que je l'ai formulé, pouvait prêter matière à un malentendu.

Je passe maintenant à une seconde allégation. On veut qu'en attribuant à certaines molécules spécifiques, que j'ai appelées « unités physiologiques », l'aptitude à s'arranger pour former la structure de l'organisme auquel elles sont particulières, j'aie abandonné mon propre principe, et que j'aie voulu dire quelque chose de plus que la redistribution de la matière et du mouvement. En réalité, cette inconséquence n'existe pas.

Avant d'essayer d'expliquer la justesse de la conception qu'on m'accuse d'avoir abondonnée comme insuffisante, je veux montrer qu'elle n'est point aussi improbable que le croit l'auteur de l'article, par suite du sens par trop restreint dans lequel il se sert du mot mécanique. « M. Spencer,

dit-il en discutant une de mes propositions, cite des remarques de M. Paget sur les effets permanents produits dans le sang par le virus de la scarlatine et de la variole, comme justification de la croyance que cette propriété > existe, et attribue la réparation d'un tissu usé à « des forces analogues à celles en vertu desquelles un cristal reproduit son sommet perdu. » * (Ni l'un ni l'autre de ces phénomènes n'est explicable par des causes mécaniques.) j>

N'était l'intention à laquelle cette phrase répond, je la prendrais pour un lapsus calami. Telle qu'elle est, pourtant, je n'ai pas d'autre parti à prendre que de supposer que Fauteur ignore que les actions moléculaires de tous genres sont maintenant traitées comme des actions mécaniques, et que les calculs basés sur cette conception produisent des résultats conformes à l'observation. Il n'est aucune espèce de réarrangement entre les molécules (la cristallisation entre autres), que les physiciens modernes ne conçoivent et ne fassent entrer dans leurs raisonnements à l'état de forces et de mouvements semblables à ceux de masses appréciables. On regarde la polarité comme une résultante de ces forces et de ces mouvements, et lorsque, comme il arrive dans bien des cas, la lumière change la structure moléculaire d'un cristal et en modifie la polarité, c'est en imprimant à ses molécules constituantes de nouveaux mouvements, conformément aux lois mécaniques. Je suis d'autant plus surpris, que l'auteur de larticle présente la conception mécanique sous une forme si excessivement restreinte, qu'au début du livre même qu'il critique, j'ai, en divers passages, fondé des conclusions sur l'immense étendue de cette conception dont il ne tient pas compte; et j'indique, par exemple, l'interprétation que cette conception nous fournit pour les changements chimiques inorganiques produits par la chaleur et

les changements chimiques organiques produits par la lumière. {Principes de Biologiej § 13.)

Partant, donc, de l'idée que la notion ordinaire de Taction mécanique doit être grandement étendue, abordons la question qui fait l'objet du débat, à savoir si l'hypothèse est suffisante, d'après laquelle la structure de chaque organisme est déterminée par la polarité des molécules spéciales, ou unités physiologiques, qui lui est particulière en tant qu'espèce, et qui rend nécessaires en elle des tendances à des arrangements spéciaux. Ma proposition et la critique qu'en fait l'auleur de l'article se trouvent très-bien reproduites dans un passage que j'emprunte à son écrit, d'où j'ai déjà tiré des citations. « Toutefois, dit-il, on remarquera que M. Spencer attribue la possession de ces tendances ou penchants à une hérédité naturelle provenant des organismes ancêtres, et l'on peut soutenir qu'il sauve par là la théorie mécanique et sa propre logique à la fois, puisqu'il fait dériver en définitive du miheu les tendances elles-mêmes. Nous répondons que M. Spencer, qui défend l'hypothèse nébulaire, ne peut esquiver celle d'un commencement absolu de la vie organique sur le globe, et que les tendances formatrices, sans lesquelles il ne saurait expliquer l'évolution d'un seul individu, ne sauraient avoir existé chez le premier organisme en vertu de l'hérédité. En outre, en niant virtuellement la génération spontanée, il nie que le premier organisme se soit formé aux dépens du monde inorganique, et il se prive du droit de se servir de l'argument, d'ailleurs plausible, qui veut que les tendances de cet organisme aient été en définitive le résultat du milieu. »

Cette affirmation est déjà affaiblie dans une grande mesure par ce que nous avons déjà dit. En soutenant que, tout en n'étant pas le produit d'une « génération spontanée », ces

portions ténues de protoplasme, qui manifestaient d'abord à un faible degré l'aptitude à changer qui implique la vie, sont le résultat de l'évolution, je n'ai pas perdu le droit de dire que les « tendances » des unités physiologiques sont dérivées des effets des actions ambiantes transmis par hérédité. Si la conception d'un premier organisme était nécessaire, robjection de l'auteur de l'article serait bonne. S'il y avait un « commencement absolu » de la vie, une ligne de démarcation nette, séparant la matière organique des formes vivantes les plus simples, je mériterais les critiques de Fauteur de l'article. Mais, comme la doctrine de l'évolution nie cette séparation tranchée, et comme nous voyons que cette négation est confirmée toujours plus par les faits à mesure que nous les connaissons mieux, je ne me sens pas pris dans la difficulté qu'on m'oppose. Ma réponse pouvait s'arrêter ici; mais, comme l'hypothèse en question est de celles qu'on ne conçoit pas aisément et qu'on est le plus exposé à mal comprendre, je veux essayer de l'éclaircir davantage.

Il y a maintenant beaucoup de faits qui concourent à prouver que les molécules des substances que nous appelons élémentaires, sont en réalité composées, et que par la combinaison de ces molécules entre elles et par les recombinaisons de leurs produits il se forme des systèmes de systèmes de molécules d'une complexité inimaginable. Pas à pas, à mesure que l'agrégat des molécules qui résulte de ces com-. binaisons, devient plus grand et augmente d'hétérogénéité, il devient plus instable et plus promptement transformable par les petites forces, plus capable de prendre des caractères variés. Les agrégats de molécules composant la matière organique l'emportent sur tous les autres par le volume et la complexité de la structure : c'est en eux que ces caractères arrivent à Textréme. Ainsi que l'implique le nom deprotéiney

la substance essentielle dont tout organisme se trouve construit se fait remarquer pareillement par la variété de ses métamorphoses et la facilité avec laquelle elle les subit; le plus léger changement dans les conditions sufGt à la faire passer de l'une à l'autre de ces milles formes isomériques. Or il y a des faits qui nous autorisent à croire que, bien que ces innombrables formes isomériques de protéine ne s'unîssent pas l'une à l'autre, elles sont susceptibles pourtant d'être rattachées ensemble par d'autres éléments avec lesquels elles se combinent. C'est une chose très-significative qu'on retrouve toujours deux autres éléments, le soufre et le phosphore , qui possèdent d'une manière toute spéciale la propriété de retenir ensemble plusieurs équivalents — l'un étant pentatomique, l'autre hexatomique. En sorte qu'on est en droit de supposer (d'après l'analogie) qu'un atome de soufre peut servir de trait d'union entre une demi-douzaine de formes isomériques différentes de protéine. De même pour le phosphore. Un moment de réflexion suffit pour montrer que, s'il existe un millier de formes isomériques de protéine, cette propriété rend possible un nombre de combinaisons que les figures n'ont plus guère le pouvoir d'exprimer. Les molécules qui en résultent dépassent en volume et en complexité celles de la protéine, comme celles-ci dépassent celles de la matière inorganique; il se peut donc qu'elles soient, selon ma conception, les unités spéciales qui appartiennent à des genres spéciaux d'organismes. Grâce à leur constitution, elles doivent avoir une plasticité ou une sensibilité sous l'influence des forces modificatrices, qui dépassent de beaucoup celles de la protéine; et si nous nous rappelions non-seulement que leurs variétés sont pour ainsi dire infinies, mais que les formes qui leur ressemblent de près, si chimiquement indifférentes l'une à

l'autre qu'elles doivent être, peuvent coexister dans le même agrégat, nous verrons qu'elles sont propres à entrer dans un nombre illimité de slrutures organiques diverses.

L'existence des unités physiologiques particulières à chaque espèce d'organismes ne demeure pas inexpliquée. Elles se fgrment par évolution en même temps que les organismes qu'elles composent; elles se différencient autant que ces organismes se diff'érencient , et se multiplient en espèces nombreuses par les mêmes actions qui multiplient les espèces des organismes qu'elles composent. Cette conception est susceptible d'être clairement représentée en termes de l'hypothèse mécanique. Tout physicien admettra la proposilion, que dans chaque agrégat il tend à s'établir un équilibre entre les forces exercées par toutes les unités sur chacune et par chacune sur toutes. Même dans des masses de substance aussi rigides que le fer et le verre, il se fait un arrangement moléculaire, lent ou rapide, selon que les circonstances s'y prêtent ; réa^rrangement qui finit seulement quand il existe un équilibre complet entre les actions des parties sur le tout, et les actions du tout sur les parties : ce

qui veut dire que tout changement dans la forme ou le vo-

lume du tout nécessite une redistribution des parties.

Bien que, dans ces cas, il ne se fasse qu'un réarrangement polaire des molécules, sans changement dans les molécules mêmes; pourtant lorsque, comme il arrive souvent, l'état cristalloïde fait place au colloïde, il se fait dans les molécules mêmes un changement de constitution. Ces vérités ne sont pas limitées aux molécules inorganiques; elles sont vraies aussi de la matière organique. De même qu'il est certain que les molécules d'alun ont une forme d'équilibre, l'octaèdre, où elles arrivent quand la température de leur dissolvant leur permet de s'agréger, de même aussi il est certain que les mo-

lécules de chaque espèce, si complexes qu'elles soient, ont une forme d'équilibre où, lorsqu'elles s'agrègent, leurs forces sont contre-balancées, c'est-à-dire une forme bien moins fixe et définie, par la raison qu'elles ont des polarités bien moins définies, qu'elles sont bien plus instables et que leurs tendances sont plus facilement modifiées par les conditions ambiantes. Il est également certain que les molécules spéciales, ayant une structure organique spéciale comme leur forme d'équilibre, doivent subir la réaction des forces totales de cette structure : et que si des actions environnantes conduisent à des changements dans cette structure organique, ces molécules spéciales, ou unités physiologiques, soumises à une distribution modifiée des forces totales agissant sur elles, subissent une modification que leur extrême plasticité rendra active. Je conçois que c'est par cette action et cette réaction que les unités physiologiques particulières à chaque espèce d'organismes, ont été modelées en même temps que l'organisme lui-même. Depuis l'état où la protéine en petits agrégats a contracté ces différenciations très-simples, qui Font rendue propre à entrer dans des parties soumises à des conditions différentes de son milieu, il a dû se produire sans cesse des réajustements d'équilibre entre les agrégats et leurs unités, c'est-à-dire les actions et les réactions des deux, dans lesquelles les unités tendissent toujours à établir la forme typique produite par des actions et des réactions de toutes les générations antécédentes; tandis que l'agrégat, s'il changeait déforme par suite du changement des conditions ambiantes, tendait toujours à imprimer sur des unités un changement correspondant de polarité, qui fait que, dans la génération suivante, elles reproduisent la forme changée, c'est-à-dire leur nouvelle forme d'équilibre. Telle est l'idée que j'ai voulu présenter, mais, à ce

qu'il paraît, sans succès dans les Principes de Biologiey et dont je me suis sei^vi pour interpréter les phénomènes compliqués de genèse, d'hérédité et de variation. Il est un point seulement où je comprends que je me sois insuffisamment exprimé, et que j'aie donné lieu à une méprise : celle qu'a commise l'auteur de l'article de la Revue de Westminster j à laquelle j'ai fait allusion. Gomme l'auteur de l'article de votre revue, il prétend que dans l'idée de « tendances inhérentes » j'ai introduit, sous un déguisement, la conception d'archée, de principe vital, de nisus formativus, etc. L'explication qui précède a répondu en partie à cette allégation.

J'ajouterai maintenant que le penchant qui porte les unités de chaque ordre vers l'arrangement spécifique qui se voit dans l'organisme qu'elles constituent, ne doit pas être compris comme le résultat de leurs propres structures et actions seulement, mais comme le produit de ces structures, des actions et des forces ambiantes auxquelles l'organisme est exposé. L'évolution organique ne se fait qu'à la condition que les masses de protoplasme formées par les unités physiologiques et les matériaux assimilables aux dépens desquels d'autres masses semblables doivent se multiplier, soient soumises à un certain degré de chaleur, c'est-à-dire à des chocs incessants d'ondulations d'une certaine force et d'une certaine durée; et, dans certaines limites, la rapidité avec laquelle les unités physiologiques passent de leur arrangement indéfini à l'arrangement défini qu'elles présentent actuellement, est proportionnée à la force des ondulations éthérées qui les frappent. Voici, dans sa forme complète, notre idée : les molécules spécifiques, qui possèdent l'immense complexité ci-dessus décrite, et des polarités d'une complexité correspondante, qui ne sauraient être contre-balancées par aucune forme simple d'agrégation, ont pour forme d'agrégation dans

laquelle toutes leurs forces sont équilibrées, la structure de Forganisme adulte auquel elles appartiennent; et elles sont poussées à prendre place dans cette structure par la coopération des forces environnantes qui agissent sur elles, et des forces qu'elles exercent les unes sur les autres. Les forces environnantes sont les sources de la propriété qui effectue le réarrangement, et les polarités des molécules déterminent la direction dans laquelle celte propriété s'exerce. Dans cette conception, il n'entre aucune trace de l'hypothèse d'une a archée » ou d'un « principe vital », et les principes de la physique moléculaire la justifient pleinement.

Toutefois, l'on objecte que le « corps vivant en son plein développement présente une longue succession de formes différentes; une série continue de changements pour toute la longueur de laquelle, suivant l'hypothèse de M. Spencer, les unités physiologiques doivent avoir une tendance inhérente. Y a-l-il rien qui mérite mieux qu'on l'appelle inconcevable?.» Si l'on tient compte d'un élément oublié ici, la chose ne sera plus a inconcevable ». Je veux dire l'élément de volume ou de masse. Pour contre-balancer les polarités de chaque ordre d'unités physiologiques, il faut non-seulement une certaine structure d'organisme, mais un certain volume d'organisme; car la complexité de la structure adulte où les unités physiologiques trouvent leur équilibre ne saurait être représentée dans le petit volume de l'embryon. Dans bon nombre d'organismes de petites dimensions, où toute la masse des unités physiologiques nécessaires à la structure est présente, la chose même que l'on suppose devoir arriver arrive. La masse se construit sous la forme complète. Il en est ainsi des acares et des entozoaires nématoïdes. Mais, chez les animaux supérieurs, ces transformations directes ne sauraient aiTiver. La masse d'unités physiologiques nécessaires pour

produire le volume aussi bien que la structure qui les équilibre à peu près, n'est pas toute présente, mais doit se former par des additions successives, qui se font chez les animaux vivipares par l'absorption et la transformation en molécules spéciales de matériaux organisables fournis directement par le parent, et qui se font chez les ovipares par les mêmes opérations aux dépens des matériaux organisables qui se trouvent dans le vitelliis déposé par le parent dans la même enveloppe que le germe. D'où il résulte que les unités physiologiques qui s'agrègent d'abord dans le rudiment de l'organisme futur, ne forment pas une structure comme celle de l'organisme adulte , lequel, lorsqu'il est de petite dimension, ne les contre-balance pas. Elles se distribuent de façon à satisfaire les plus importantes de leurs polarités complexes, La masse vaguement différenciée ainsi produite ne saurait, toutefois, demeurer en équilibre. Toute addition d'unités physiologiques, formées et intégrées par cette masse, change la distribution des forces; ce qui a un double effet : elle tend à modifier les différenciations déjà faites, en les rapprochant un peu de la structure dans laquelle se fait l'équilibre ; et les unités physiologiques intégrées par la suite, étant désormais soumises à l'influence de l'agrégat des forces polaires exercées par la masse entière qui maintenant se rapproche un peu plus de la distribution définitive des forces polaires propres à l'organisme adulte, se trouvent forcées plus directement d'entrer dans la structure typique. Gela donne lieu à une série de compromis. Chacune des formes successives que prend la masse est inévitable et transitoire : la structure typique marchant parallèlement avec le volume typique.

Peut-être n'ai-je pas pas mieux réussi, par cette explication, que par la primitive à rendre cette opération « concevable ». Mais il est faux que j'aie ramené, sous un dégui-

sèment, comme on Ta prétendu, la conception d'an « principe vital ». J'ai interprété le développement de Tembryon par la matière et le mouvement ; on ne saurait le contester. L'interprétation est-elle suffisante? C'est une question d'appréciation; mais il est positif que je ne suis pas tombé dans l'inconséquence que me reproche l'auteur de votre article. En même temps j'admets qu'en l'absence de certaines propositions que je viens de présenter, il n'était pas sans quelque droit de représenter mes idées comme il l'a fait.

Mais, tout en reconnaissant que ce que votre auteur a dit sur ces deux points essentiels rentre dans les limites d'une critique légitime, je ne crois pas qu'il ait raison dans les objections qu'il élève contre mes idées générales.

En premier lieu, il donne une idée totalement fausse du mode d'interprétation qu'il critique. Il ne donne à ses lecleurs aucune notion de l'immense extension que la science moderne a donnée à la portée delà « théorie mécanique », qu'on applique maintenant à la solution de tous les phénomènes physiques ; il a même restreint les applications de cette théorie, de manière à produire un semblant de difficulté où il n'y en a aucune. Les mots mécanique et mécaniciste sont, par l'usage, condamnés à éveiller dans tous les esprits des notions de masses visibles de matière agissant les unes sur les autres par des forces qu'on peut mesurer et qui produisent des mouvements sensibles. Faute d'explications servant à agrandir la conception que ces mots suggèrent, de manière à y faire rentrer les oscillations des molécules de matière et les ondulations des molécules d'éther qui renaplissent l'espace entier, le lecteur instruit lui-même doit avoir une idée très-grossière de la tliéorie mécanique, Connment ne serait-il pas choqué de l'absurdité apparente qu'il y a à expliquer les phénomènes vitaux pa la mécanique? Mais

Tailleur de votre article ne dit rien qui puisse empêcher de se produire des erreurs de ce genre. Il ne fait pas saisir que la chaleur et rélectricité sont actuellement des modes « reconnus de mouvement t^ et que la plupart des phénomènes de ces deux ordres sont aujourd'hui expliqués mécaniquement. 11 n'explique pas que la théorie mécanique dans sa ^ forme large comprend des actions du genre de celles au moyen desquelles les variations des taches du soleil causent des variations dans nos aiguilles magnétiques et des actions du genre de celles à l'aide desquelles. Sirius nous apprend quelles substances sont contenues dans son atmosphère. Il est vrai qu'il signale en passant les changements chimiques comme étant compris par moi dans la conception mécanique; mais c'est un point qui reste avec lui à l'état d'une proposition sèche, parfaitement inintelligible à la généralité des lecteurs ; et dans l'exemple type qu'il donne de mon mode d'interprétation (le développement des vertèbres par des efforts transverses), il exclut résolument les actions physicochimiques et chimiques que j'admets parmi les causes de ce fait, et me représente comme attribuant entièrement les effets produits aux pressions et aux tensions causées par des mouvements musculaires (v. p. 408). Au lieu des idées de matière et de mouvement dont s'inspirent partout les Principes de BiologiCy l'auteur fait supposer à tout le monde que, dans les. problèmes biologiques, je ne dépasse pas les idées vulgaires de matière et de mouvement; et il veut me rendre responsable, du plaisant désaccord qui en résulte !

Mais ce que je trouve le plus répréhensible dans sa critique, c'est qu'il persiste à donner le Système de philosophie que j'élabore, pour un système matérialiste. Il l'avait déjà fait une fois, et l'injustice de son procédé avait été relevée. 11 sait que j'ai affirmé à plusieurs reprises que nos concep-

lions de matière et de mouvement ne sont que des symboles d'une réalité inconnaissable, que cette réalité ne saurait être l'objet que nous offre le symbole à sa place ; et que, manifestée hors de la conscience sous les formes de matière et de mouvement, elle est la même que celle qui se manifeste dans la conscience sous forme de sentiment et de pensée. Il ne laisse pas pourtant de m'accuser de réduire tout à un mécanisme inanimé. Si ce qu'il dit (p. 383-4) a un sens, c est qu'il existe des forces « opérant ab extra », une «puissance externe », qu'il appelle « mécanique », qui n'est pas comprise dans la force immanente dont l'univers est une manifestation ; bien qu'il ne nous dise pas d'où elle vient. Il parle de cette idée comme si c'était la mienne; par là il semblerait que, selon moi, cette puissance externe, distincte de la cause inscrutable des choses, est ce qui modèle les organismes. Il sait pourtant, ou du moins il a tous les moyens de savoir, que je nie cette cause seconde. Ne m'a-t-ilpas placé parmi les adversaires du dualisme ? Je ne reconnais de force au dedans ou au dehors de l'organisme que les modes diversement conditionnés de la force immanente universelle; et partout j'attribue la totalité de l'opération de l'évolution à la coopération de ses modes diversement conditionnés, internes et externes. Telle a été l'idée qui m'a inspiré partout; il suffit, pour s'en convaincre, de relire la fin des Premiers principes.

« Un pouvoir dont la nature reste pour toujours inconcevable , et auquel on ne peut imaginer de limite dans le temps ou l'espace, produit en nous certains effets. Ces effets ont des ressemblances d'espèce, ce qui nous permet de les classer sous les noms de matière, mouvement, force; entre ces effets il y a une certaine ressemblance de connexion, ce qui nous permet de leur assigner des lois d'une haute certitude. L'analyse réduit ces diverses espèces d'effets à une

seule espèce d'effet, et ces diverses espèces de lois aune seule espèce de loi. Le couronnement de la science est Tinterprélation de tous les ordres de phénomènes comme manifestations différemment conditionnées de cette espèce d'effet, sous les modes conditionnés de cette espèce de loi. Mais la science n'a encore fait que systématiser l'expérience ; elle n'en a pas étendu les limites. Nous ne pouvons pas dire si les lois sont • aussi absolument nécessaires qu'elles le sont devenues relativement pour notre pensée. Tout ce qui nous est possible, c'est d'interpréter le procès des choses comme il se présente à notre conscience bornée; mais nous sommes incapables d'en concevoir et encore moins d'en connaître le procès réel. On se rappellera aussi que si la connexion entre Tordre phénoménal et l'ordre ontologique est à jamais impénétrable, la connexion entre les formes conditionnées et les formes inconditionnées de l'être est à jamais inscrutable. L'interprétation de tous les phénomènes en fonction de matière, de mouvement, de force, n'est rien de plus que la réduction de nos idées symboliques complexes à des symboles plus simples; et, lorsque l'équation a été réduite à sa plus simple expression, les symboles n'en sont pas moins des symboles. Par suite, les raisonnements qu on peut suivre dans les pages précédentes ne fournissent aucun appui à aucune des

hypothèses rivales sur la nature ultime des choses. Ils n'impliquent pas plus le matérialisme que le spiritualisme; et pas plus le spiritualisme que le matérialisme. Tout argument qui semble militer en faveur de ces hypothèses est aussitôt neutralisé par un argument de même valeur en laveur de l'autre. Le matérialiste, voyant que par une déduction nécessaire de la loi de corrélation, ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique, et par conséquent en équi-

valenls de toutes les autres forces manifestées par la matière, peut croire démontrée la matérialité des phénomènes de conscience. Mais le spiritualiste, partant de la même donnée, peut soutenir avec la même autorité que si les forces déployées par la matière ne sont connaissables que sous la forme de ces mêmes équivalents de conscience qu'elles produisent, il faut en conclure que ces forces, quand elles existent hors de la conscience, sont de la même nature que lorsqu'elles existent dans la conscience; et qu'ainsi se justifie la conception spiritualiste, d'après laquelle le monde extérieur consiste en quelque chose d'essentiellement identique avec ce que nous appelons l'esprit. Évidemment, le principe de la corrélation et de l'équivalence des forces du monde intérieur et du monde extérieur peut servir à les assimiler les unes aux autres, selon que nous partons de l'un ou de l'autre. Mais ceux qui comprennent bien la doctrine de cet ouvrage vjerront qu'aucun de ces deux termes ne doit être pris comme fondement. Bien que la relation du sujet et de l'objet nous obligea ces conceptions antithétiques de l'esprit et de la matière, l'une est tout autant que Vautre le signe de la réalité inconnue qui les supporte l'une et l'autre. »

Voilà la conception que votre auteur continue à appeler « mécanique » et « mécaniciste > , sans donner à ses lecteurs aucun indice du sens restreint dans lequel ces*mots peuvent être employés. S'il croit avoir en cela représenté mes idées avec exactitude, je ne saurais être de son avis.

Herbert Spencer.

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