CHAPITRE XIV
§ 174. Des trois classes de preuves présentées, les preuves àprioriy abordées les premières, sont les unes positives les autres négatives.
En étudiant « Thypothèse des créations spéciales » , nous l'avons trouvée sans valeur. Discréditée par son origine et totalement dénuée de fondement positif, elle nous a même paru inconcevable; et tandis qu'elle n'est pour l'esprit qu'une illusion, elle révèle des conséquences morales tout à fait en désaccord avec les croyances professées par ceux qui la soutiennent.
Au contraire, l'hypothèse de l'évolution a inspiré une croyance toujours plus forte à mesure qu'on l'a mieux examinée. Par son origine et sa parenté, elle se rattache aux vérités démontrées de la science moderne, comme l'hypothèse antagoniste se rattache aux erreurs démontrées de
l'ancienne ignorance. Au lieu d'être une simple pseudoidée, nous avons vu qu'elle était susceptible de devenir une conception définie, ce qui prouve sa légitimité en tant qu'hypothèse. Au lieu de proposer une opération purement fictive, l'opération qu'elle présente est une de celles que
nous avons vues s'accomplir actuellement autour de nous. Ajoutons qu'au point de vue moral, cette hypothèse n'a rien qui répugne invinciblement.
Aussi n'eussions-nous aucune autre raison de trancher le débat, nous n'aurions aucune raison d'hésiter à dire laquelle des deux hypothèses nous devons adopter.
§ 172. Cependant nous trouvons d'autres raisons de nous décider, quand nous mettons les deux hypothèses en présence des vérités générales établies par les naturalistes. Nous avons exposé ces preuves inductives en quatre chapitres.
Voici les arguments tirés de la classification. Les organismes se rangent dans des groupes qui comprennent des groupes. Cet arrangement est précisément celui que nous voyons résulter de l'évolution quand nous savons qu'elle a lieu. De ces groupes comprenant des groupes, les plus grands, ou primitifs, sont les plus dissemblables, les sousgroupes le sont moins, les sous-sous-groupes encore moins, et ainsi de suite; voilà encore un signe des groupes positivement produits par évolution. De plus, le manque de précision de l'équivalence des groupes est commun à ceux dont nous savons qu'ils sont des produits de l'évolution et à ceux que nous supposons maintenant en être aussi les produits. Enfin, il y a un autre fait significatif, c'est que les groupes divergents se rapprochent par leurs membres les plus inférieurs et non par les plus élevés : vérité qui est une conséquence de l'hypothèse de l'évolution.
Parmi les arguments tirés de l'embryologie^ le premier et le plus frappant, c'est que lorsqu'on suit des développements d'embryons depuis leur point de départ commun, et que Ton figure leurs divergences et redivergences sous forme d'un arbre généalogique, il en ressort fclairement une analogie
générale entre l'arrangement de ses branches primaires, secondaires et tertiaires, et l'arrangement des divisions et subdivisions de nos classifications, analogie générale que l'on pouvait prévoir comme résultat de l'évolution. Bien plus, les faits qui s'écartent un peu de cette analogie générale, et qui à première vue paraissent des difficultés, ne laissent pas, quand on les étudie mieux, de fournir de nouveaux appuis à l'hypothèse; puisque les traits qui attestent l'origine commune révélée par l'embryologie, sont, si les modification résultent du changement des conditions, susceptibles d'être déformés ou marqués de différentes façons et à différents degrés dans les différentes lignées de descendanls.
Nous avons examiné ensuite les arguments tirés de la morphologie. Laissant de côté les signes de parenté des organismes que découvrent les métamorphoses de leur développement, ceux que nous présentent les formes adultes sont profondément significatives. La remarquable unité de type que l'on découvre sous un extérieur différent est inexplicable, si ce n'est comme résultat d'une origine commune combinée avec des modifications qui ne le sont pas. De plus, chaque organisme, analysé à part, nous montre dans la ressemblance que voile la dissemblance des parties une particularité de structure qui ne peut provenir que de la formation d'un organisme plus hétérogène aux dépens d'un organisme plus homogène. Enfin, l'existence habituelle d'organes rudimenlaires, homologues d'organes développés chez les animaux ou les végétaux parents, qui n'admet pas d'autre explication rationnelle, trouve dans l'hypothèse de l'évolution une interprétation satisfaisante.
A la fin des preuves inductives viennent des arguments tirés de la distributiçn. Tandis que les phénomènes de distribution dans l'espace sont inexplicables si l'on en fait des
résullals d'adaplalion voulue des organismes à leurs habitais, ils peuvent s'expliquer comme résultats de la compétition des espèces et de Textension des organismes supérieurs dans les habitats des inférieurs, et des changements que les nouvelles conditions font naître. Quoique les phénomènes de distribution dans le temps soient si fragmentaires qu'on n'en saurait tirer aucune conclusion positive, pourtant ils peuvent tous se concilier avec l'hypothèse de l'évolution, et quelquesuns même lui prêtent un puissant appui, surtout la proche parenté qui existe entre les types vivants et les types éteints de chaque grande région géographique.
Dans chacun de ces quatre groupes, nous trouvons donc divers arguments qui tendent à la même conclusion, et la conclusion à laquelle tendent les arguments d'un groupe est celle où tendaient aussi ceux de tous les autres groupes. La coïncidence de ces coïncidences donnerait à l'induction une très-grande probabilité , alors même qu'elle ne serait pas fortifiée par la déduction.
§ 173. Mais la conclusion qu'on obtient déductivement est d'accord avec celle qu'on obtient induclivement. Passons de la preuve de la réalité de l'évolution à la question de savoir comment elle a eu lieu, et nous trouvons dans des causes connues et des opérations connues des causes adéquates de ces phénomènes.
Les changements astronomiques, géologiques et météorologiques, toujours en progrès, toujours combinés de façons nouvelles et plus compliquées, nous offrent un système de facteurs inorganiques dont tous les organismes subissent l'influence; enfin les actions varianlesetcompliquéesdes organismes les uns sur les autres nous offrent un système de facteurs organiques qui changent avec une rapidité croissante. D'une
manière générale, tous les membres delà faune et de la flore du globe passent continuellement dans des milieux nouveaux, subissent perpétuellement l'effet des réarrangements des forces externes.
Tout agrégat organique qu'on le considère individuellement ou comme une espèce douée d'une existence continue est modifié à nouveau par chaque nouvelle distribution des forces extérieures. A ces différenciations préexistantes, de nouvelles différenciations s'ajoutent ; ainsi ce passage graduel d'un état plus homogène à un état plus hétérogène, qui aurait une limite fixe, si les circonstances étaient fixes, a sa limite perpétuellement reculée par le changement perpétuel des circonstances. En attendant, la complexité croissante de structure qui en résulte, doit, dans la moyenne des cas, s'accompagner d'une augmentation du caractère défini de la structure, puisque les organismes qui peuvent seuls survivre sont ceux qui se soumettent à des agrégats de forces qui ne sont pas au fond très-différents de ceux auxquels leurs structures correspondent. Enfin, en même temps que la progression est rendue nécessaire comme résultat général, le changement de structure n'ayant lieu qu'aux endroits où il se fait un changement dans la distribution des forces, il n'a pas lieu dans les organismes qui esquivent les changements dans la distribution des forces, par migration ou autrement.
L'accumulation de modifications qui aboutit à l'évolution considérée au point de vue de la structure, est l'accompagnement des changement fonctionnnels qui sont toujours nécessaires pour équilibrer les actions internes avec les externes. L'équilibre mobile des actions internes correspondant aux actions internes , qui constitue la vie d'un organisme, doit être détruit par un changement dans les actions externes, ou subir des perturbations qui ne sauraient prendre fin tant qu'il
ne s'est pas rétabli une balance de fonctions et une adaptation corrélative de structure. Partout où les changements externes sont susceptibles d'agir continuellement ou fréquemment sur les individus, cette équilibration s'opère.
Mais quand les changements externes sont de nature à détruire les individus qui les subissent ou à les affecter de mar nière à ne pas troubler l'équilibre de leurs fonctions, le réajustement se fait au moyen des effets produits sur l'espèce considérée comme un tout — il y a équilibration indirecte. Grâce à la sélection naturelle ou sur\ie des plus aptes, grâce à la conservation dans les générations successives de ceux dont les équilibres mobiles se trouvent moins en désaccord avec les conditions externes, il se produit à la fin un équilibre modifié complètement en harmonie avec les conditions.
Il en résulte donc que l'évolution organique obéit aux lois universelles de la redistribution de matière et de mouvement auxquelles se conforme l'évolution en général.
§ 174. Alors même qu'après ces preuves on n'en aurait plus d'autres à donner en faveur de la croyance que les organismes de tous ordres sont des produits d'une évolution graduelle, cette croyance aurait des titres bien supérieurs à ceux de beaucoup de croyances que l'on considère comme établies. Quand nous voyons de fortes probabilités a priori^ se prononcer en sa faveur et tout à fait contre l'hypothèse antagoniste ; quand l'examen des faits que les naturalistes ont accumulés, nous conduit à divers groupes d'inductions qui concourent à l'appuyer, et quand nous reconnaissons que les faits qui s'unissent tous pour prouver la réalité de l'évolution organique, se trouvent des conséquences des actions universelles connues comme causes de tous les genres d'évo-
lution, nous avons un concours de preuves qui pourrait suffire, alors même qu'on n'aurait rien de plus à dire. Maïs nous sommes loin d'avoir épuisé les preuves. Au début, nous avons remarqué que l'ensemble des phénomènes vitaux présentés par le monde organique, considéré comme un tout, ne saurait être convenablement étudié à part de l'ensemble des phénomènes vitaux présentés par chaque organisme dans le cours de sa croissance, de son développement, de son déclin. L'explicalion de l'un implique l'explication de l'autre, puisque les deux sont en réalité des parties d'une même opération. Par suite, la solidité d'une hypothèse touchant une classe de phénomènes peut être éprouvée par son accord avec les phénomènes de l'autre classe. Nous allons maintenant passer à l'étude des phénomènes de développement plus spéciaux que nous présentent les structures et les fonctions des organismes individuels. Si l'hypothèse qui veut que les végétaux et les animaux soient des produits progressifs de révolution est vraie, elle doit nous fournir la clef de ces phénomènes. Nous verrons qu'elle la fournit; et qu'elle donne par là d'innombrables preuves nouvelles de sa vérité.
La lettre qui suit a été d'abord destinée k\B.North American Review^ mais le directeur ne Ta pas admise pour ne pas déroger à une régie générale; elle a été d'ailleurs publiée aux États-Unis. J'ai cru convenable de l'adjoindre au premier volume des Principes de Biologie, parce que les questions qui y sont discutées sont traitées dans ce volume, et parce que les nouvelles explications qu'elle fournit paraissent nécessaires pour prévenir certaines méprises.
DE LA PRÉTENDUE GÉNÉRATION SPONTANÉE ET DE l'hYPOTHÈSE