CHAPITRE IV
ESSAI d'une Définition de la vie (1)
§ 24. Pour ceux qui acceptent la doclrine générale de l'évolution, il n'est guère besoin de rappeler que les classifications sont des conceptions subjectives auxquelles ne correspond aucune démarcation absolue dans la nature. Ce sont des artifices à l'aide desquels nous limitons et arrangeons les matières soumises à nos recherches, afin de faciliter l'œuvre de l'esprit. En conséquenca quand nous voulons définir quelque chose de complexe, ou faire une généralisation de faits qui ne sont pas des plus simples, nous ne pouvons guère nous empêcher d'y comprendre plus que nous ne voulons, ou d'en exclure des choses que nous voudrions y comprendre. C'est pour cela qu'en cherchant à définir la vie, nous éprouvons une grande difficulté à trouver une définition qui ne reste pas en deçà, qui n'aille pas au delà, qui soit exactement suffisante. Examinons quelques définitions parmi les plus soutenables qui aient été données. Tout en reconnais-
(1) Ce chapitre et le suivant faisaient d'abord partie des Principes de psychologie (part. III). Bien qu'ils y fussent une préparation au sujet de ce Iivi*e, ils y formaient une sorte de parenthèse. Maintenant que je traite de la science générale de la Biologie, avant d'aborder la science plus spéciale de la psychologie, je saisis Toccasion de mettre ces chapitres à leur véritable place, après les avoir révisés avec soin.
ESSiAI D'UNE DÉFINITION DE LA VIE. 71
kant en quoi elles sont défectueuses, nous.veiTons à quelles exigences une définition plus complète doit satisfairel
Schelling disait que la vie est k tendance à Tiiidividuàtion; Cette forrùule, au premier abord, ne signifie pas grand chose. Mais il n'y a qu'à l'examiner à la lumière des faits de développement ou du contraste qui sépare lés formes inférieures et supérieures de la vie, pour en reconnaître la valeur, et surtout l'étendue. Comme nous l'avons déjà vu {Premiers principesy § 107-145), on peut y faire des objections, d'abord qu'elle vise non pas tant les changements fonctionnels qui constituent la vie, que les changements de structure des agrégations de matière qui manifestent la vie ; ensuite qu'elle comprend dans l'idée de vie bien des choses que nous en excluons, par exemple, la cristallisation.
La définition de Richerand « la vie est une collection de phénomènes qlii se succèdent Fun à l'autre durant un temps limité dans un corps organisé i> , est exposée à l'inévitable objection qu'elle s'applique aussi bien à la décomposition qui s'opère après la mort. En efi'et ce travail est aussi « une collection de phénomènes qui se succèdent durant un teinps limité dans un corps organisé ».
' c La vie, suivant Blainville, est le double mouvement in-* terne de composition et de décomposition à la fois général et continu. » Cette conception est à certain point de vue trop étroite et à un autre trop large. Si, d'une part, elle convient à ce que les physiologistes appellent vie végétative, elle exclut, d'autre part, les fonctions nerveuses et muscu^ laires qui forment les ordres les plus remarquables et les plus caractéristiques des phénomènes vitaux. D'un autre côté elle s'applique non-seulement aux opérations d'intégration et de désintégration qui se font dans un corps vivant, mais elle s'applique tout aussi bien à celles qui ont lieu dans
n - f^ES DONNÉES DE U BIOLOGIE, j
;U ne pile 41ectrkïuo : la pik aussi manifeste lia <l .<îoubl€ mouveraenl interne de composition et de décomposîlioir, à la fois générai et continu. >
. J'ai moi-même proposé dans un autre écrit de définir lai vie € la coordination des actions » (l). Je penche encore à | croire que cette définition répond aux fait& avec une préci* i sion suflisante. Tous les changements organiques y sont compris, ceux des viscères comme ceux des membres ou du cerveau. La grande masse des changements inorganiques^ où Ton ne voit point ou seulement peu de coordination, en sont exclus. En faisant de la coordination le caractère spécifique de la vitalité, cette définition comporte deux principes, que l'arrêt de la coordination est la mort, et qu'une coprdir nation imparfaite est la maladie. De plus, la définition est en harmonie avec les idées que nous avons ordinairement de la vie à ses différents degrés : puisque les organismes que nous appelons inférieurs dans l'échelle de la vie sont ceux qui ne montrent qu'une faible coordination d'actions ; et puisquà partir de ces êtres inférieurs jusqu'à l'homme, l'élévation dans l'échelle de la vie correspond à un accroissement dans l'étendue et la complexité de la coordination. Mais, comme les autres, cette définition est trop étendue; on peut objecter que le système solaire, avec ses mouvements réguliers et ses perturbations équilibrées, manifeste aussi la coordination des actions. Sans doute, on pourrait alléguer avec quelque raison que, dans l'abstrait, le mouvement des planètes et des satellites sont aussi bien compris dans l'idée de vie, que les changements qui s'opèrent dans une semence inerte et insensible; cependant il faut reconnaître que les mouvements du système solaire ne rentrent point dans l'idée qu'on
(\) Voyez la Revue de Westminster^ d'avril 1852. — « Art. theory of population. »
j ESSAI DUNE DÉFINITION DE LA VIE. .73
ôoulpe fait, comrouhémént de là vie/ et que ilous ayons à torV liofl,/ muler. :. . ; ' : :
1 . Il reste à ajouter la définition présentée depuis- lôrs par Sfliri M^ G. Lewea: « tat vie esfune sérieidechàngenlenls définie Corel «t successifs) aussi.biéii de stï*ucture que de composition qui
prêt: s'opèrent dàn^ un individu sans détruire son identités v le
( sot dernier fait que cette définition a lé ihérite de mettre éA lues ô? miére, là. persistatice d'un organisinè vivaril, etf tant qtie formant un tout, en dépit du reiiôuvellenient et du reiùplar .cernent incessants de ses parties, est un point jnfij^oriatft. Mais à un autre point de vue on peut objecter que puisijue les changements de structure et de composition bien qu'ils soient probablement les caisses des actions musculaires et nerveuses, ne sont pas les actions musculaire^ et nerveuses elles-mêmes, la définition exclut les mouvements plus visibles auxquels l'idée que nous nous faisons de la vie est le plus associée. En outre, c'est à peine si, en affirmant que les changements vitaux forment une séries cette définition fait entendre que plusieurs de ces changements, comme la nutrition, la circulation, la respiration et la sécrétion, dans leurs nombreuses subdivisions, marchent simultanément.
Ainsi donc, bien que chacune de ces définitions exprime les phénomènes de la vie sous certains de leurs points de vue, aucune ne nous offre rien de plus qu'une vérité approximative. 11 se peut qu'il soit impossible de trouver une formule qui résiste à toute critique. En attendant il est possible d'établir une formule plus exacte qu'aucune des précédentes. Gomme nous allons le voir, elles négligent toutes une particularité essentielle des changements vitaux en général, particularité qui, peut-être plus qu'aucune autre, les distingue des changements non-vitaux. Toutefois avant de parler de cette particularité, nous ferons bien de nous avancer pas
.7i LES ^ DONNÉES DE LA BIOLOGIE. '
àpas pour compléter l'idéQ de la vie telle qu'on peut lassaisir du point de vue où nous sommes : par là nous verrons la népessité de chaque restriction, et en même tenlps nous ^amverons à sentir la îiéeé^sité'dMne restriction nouvelle. ' Dans cet examen/ comme le meilleur moyen de déterïnfiner quels sont les caractères généraux qui distinguent la vitalité de la non- vitalité, nous ferons bien de comparer les 'deux espèces de vitaKté les phis dissemblables, et de voir en quoi elles concordent. Evidemment, ce qui est essentiel à la vie doit être ce qui est commun à la vie de tous les ordres. 'Evidemment aussi ce qui est commun à toutes les formes de 'IsÉ vie ressortira promptement du contraste des formes delà vie qui> ont le ïnoins de points communs, ou qui sont les plus dissemblables:
' § 25. Prenons pour exemple dans la vie du corps l'assimilation, et dans la vie appelée intelligence le raisonnement; iious remarquons d'abord que ces deux faits sont des opérations de changement. Sans changement, l'aliment ne saul*ait pénétrer dans le sang, ni se transformer en tissu : sans changement, il ne saurait y avoir passage des prémisses à la conclusion. C'est cette manifestation visible de changement qui forme le substratum de notre idée de vie en général. Sans doute nous voyons des changements innombrables auxquels ne s'attache aucune notion de vitalité : les corps inorganiques ne cessent jamais de subir des changements de température, de couleur, d'agrégation. Mais on admettra que la grande majorité des phénomènes manifestés par les corps inorganiques sont statiques et non dynamiques ; que les modifications des corps inorganiques sont le plus souvent lentes et inapparentes ; d'une part que lorsque nous voyons des mouvements soudains dans les corps inorganiques nous sommes
portés à supposer un agent vivant, et d'autre part que lorsque nous ne voyons aucun mouvement dans les corps organiques, iious sommes portés à supposer la mort. De toutes ces 6on+ sidéràtions, il ressort évidemment qu'avec toutes les restric^ lions qu'on pourra y apporter, une définition de la vie doit être une définition d'une espèce de changement ou de chan-t gements.
Poussons plus avant la comparaison de l'assimilation et du raisonnement pour voir en quoi le changement manifesté dans l'un et dans l'autre difiîère des changements non-vitaux, et nous trouvons que c'est en ce que le changement n'est pas un, simple, mais composé de changements successifs. La transformation de l'aliment en tissu suppose la mastication^ la déglutition, la chymification, la chyUfication, l'absorption^ et diverses actions qui se passent après que les canaux lactés ont versé leur contenu dansle sang. La conduited'un argument est une opération qui nécessite une longue chaîne d'états de conscience, dont chaque anneau suppose que l'état précédent a subi un changement. Mais les changements organiques né présentent pas ce caractère d'une façon marquée. Il est vrai que sous l'influence de causes ïnétéorologiques, des objets inanimés subissent journellement et souvent d'heure en heure des modifications de température, de volume, d'état hygrométrique et électrique. Toutefois, non-seulement ces modifications manquent de cette évidence et de cette vitesse dans la succession que possèdent les modifications vitales, mais celles-ci forment une série additionnelle. Les corps vivants comme les non vivants sont affectés par les influences atmosphériques ; et outre les changements que ceux-ci produisent, les corps vivants en présentent d'autres plus nombreux et plus marqués. De sorte que bien que le changement organique ne se distingue pas rigoureusement du changement
inorganique par le fait de présenter des phases successives» quoique certains objets inanimés, comme les montres, pressentent âes phases de changement à la fois rapides et nombreuses, quoique tous les objets ne cessent de subir des changements de quelque genre, visible ou invisible, quoiqu'il n'y ait guère d'objet qui ne subisse dans le cours des temps une somme considérable de changements que Ton peut bien diviser en phases ; le changement vital l'emporte si grandement sur l'autre changement par la variété des phases qu'il présente, que nous pouvons considérer cette propriété comme l'uii de ses caractères. Donc la vie, telle que nous venons de la distinguer par une démarcation grossière , peut être considérée comme un changement présentant des phases consécutives, ou en d'autres termes une série de changements. Un fait à remarquer qui s'accorde bien avec cette idée, c'est que plus ]a vie est élevée dans l'échelle, plus les variations sont visibles* Quand on compare les organismes inférieurs avec les supérieurs, on voit que ces derniers offrent des changements plus rapides, ou une plus longue série de ces changements, ou l'un et l'autre.
Reprenons encore nos deux phénomènes typiques : nous allons voir que le changement viial se distingue par d'autres caractères du changement non-vital, en ce qu'il est composé de beaucoup de changements simultanés. L'assimilation n'est pas seulement une série d'actions, elle comprend aussi beaucoup d'actions qui marchent en même temps. Pendant la mastication l'estomac s'occupe de la nourriture déjà avalée; il y verse des liquides dissolvants et y emploie les efforts de sa tunique musculaire. L'estomac n'a pas cessé son action^ que déjà les intestins sont à l'œuvre poup remplir leurs fonctions de sécrétion, de contraction et d'absorption. En même temps qu'un aliment subit la digestion^ la substance nutritive
extraite d'un aliment déjà digéré, subit dans les tissus une transformation qui constitue l'acte final de F assimilation. Il en est de même, en un certain sens, des changements mentais. Bien que les états de conscience qui composent un raisonnement se présentent en série, cependant comme chacun de ces états est complexe,, qu'il implique l'excitation simultanée des nombreuses facultés par lesquelles s'est effectuée la perception d'un objet ou. d'une relation, il est évident que tout changement analogue survenu dans la conscience implique plusieurs changemeuts qui en sont les éléments. A ce point de vue aussi, pourtant, il faut admettre que la distinction tracée entre les êtres animés et les inanimés n'est pas nette. Nulle masse de matière inanimée ne peut subir un changement de température sans subir en même temps un changement de volume, et quelquefois aussi d'état hygrométrique. Un corps inorganique ne peut être oxydé, sans subir en même temps un changement de poids, de couleur, d'arrangement anatomique, de température et de condition électrique. Dans certains agrégats vastes et mobiles, la mer, par exemple, les changements simultanés, comme aussi les successifs, qui se manifestent, l'emportent parleur nombre sur ceux qui s'opèrent chez un animal. Néanmoins, en général, une chose vivante se distingue d'une morte par la multiplicité des changements qui s'y font à tout moment. Ajoutez encore qu'en vertu de ce caractère, comme du précédent, nonseulement, la vie se distingue de la non-vie, mais les êlres doués d'une grande vitalité se distinguent de ceux qui n'en possèdent qu'une basse. Il suffit de songer d'une part aux nombreux organes qui coopèrent dans un mammifère, et d'autre part au petit nombre d'organes du polype, pour voir que les actions qui marchent ensemble dans le corps du premier, l'emportent autant par le nombre sur les actions qui
f8 LES DONNÉES DE LA BIOLOGIE.
marchent dans le corps du dernier, que celles-ci l'emportent sur celles d'une pierre. Comme résultat actuel de notre analyse nous pouvons dire que la vie consiste en changements simultanés et successifs.
Continuons la comparaison : nous trouvons que les changements vitaux, tant viscéraux que cérébraux, diffèrent des autres changements par leur hétérogénéité. Ni les actes simultanés, ni les actes sériaires, qui par leur réunion constituent l'opération de la digestion, ne sont pas tous sem-^ blables. Les états de conscience compris dans un raisonnement ne sont pas des répétitions les uns des autres, ni par la composition ni par le mode de dépendance.- D'autre part, tes opérations inorganiques, même quand elles sont semblables aux organiques par le nombre de changements simultanés et successifs qu'ik comprennent, sont dissemblables par l'homogénéité de ces changements. La mer, par exemple dont nous venons de parler, bien que les actions qui s'y passent à tout moment soient innombrables, ne nous offre guère que des actions mécaniques qui sont très-ressemblantes, et qui par là diffèrent beaucoup des actions qui ont lieu à un moment donné dans un organisme ; ceux-ci non-seulement appartiennent aux diverses classés des phénomènes mécaniques, chimiques, thermiques, électriques, mais ils présentent dans chacune de ces classes d'innombrables actions dissemblables. Lors même qu'un mécanisme simule presque la vie, comme par exemple la machine à vapeur, nous pouvons voir que si considérable que soit le nombre de changements simultanés, et si rapides que soient les changements successifs, la régularité avec laquelle ils reviennent vite dans le même ordre les rend différents des changements variés que nous observons chez un être vivant. Néanmoins on trouvera que cette particularité, comme les précédentes, ne trace
pas une ligne de démarcation nette entre les deùx.classes de (Rangements, puisqu'il y a des êtres inanimés qui présentent dès changements très-hétérogènes : un nuage par exemple. Les variations qu'il subit, simultanées aussi bien que successives, sont nombreuses et rapides, et elleâ diffèrent beaucoup entre elles, tant par la qualité que par la quantité. Au même moment, il peut se produire dans un nuage un changement de position, un changement de forme, un changement de grandeur, un changement de densité, un changement de couleur, un changement de température, un changemént d'état électrique, et ces diverses espèces de changement se présentent d'une manière continue à différents degrés et en différentes combinaisons. Pourtant, malgré cela, quand nous songeons au petit nombre d'objets inorganiques qui offrent une hétérogénéité bien marquée dans les changements, tandis que tous les objets organiques ont ce caractère, et que de plus, en remontant des organismes inférieurs aux supérieurs, nous rencontrons une variété croissante dans l'espèce et la grandeur des changements, nous reconnaissons qu'il y a dans ce caractère un signe capital qui distingue les actions inorganiques d'avec les organiques. Avec cette modification de la conception, la vie se compose de changements hétérogènes, simultanés et successifs.
Si nous cherchons des points de ressemblance entre les opérations assimilalives et logiques, par où elles se distinguent des opérations inorganiques qui leur ressemblent le plus par l'hétérogénéité des changements simultanés et successifs qu'elles comprennent, nous découvrons que ce qui les dislingue c'est la combinaison qui subsiste entre les changements qui les constituent. Les actes qui composent la digestion dépendent les uns des autres. Ceux qui composent une chaîne de raisonnement sont unis par une étroite connexion. Généra-
80 LES DONNÉES DE ÏA BIOLOXilE. :
lement , c'estun caractère des changements vitaux, que chacun est rendu possible par tous, et que tous sont affectés par qhacun. La respiration, la circùlalion, labsorption, la sécrétion, dans leurs nombreuses subdivisions, sont unies! ensemr ble. La contraction musculaire comprend des changements chiniiques, des changements de température, des changements d'excrétions. Une méditiation active agit sur restomàc,le cœur, les reins. Nous n'avons pas cette union dans les opérations inorganiques. Si semblable à la vi^ que paraisse l'action d'un volcan par rapport à l'hétérogénéité de ses nom-: breux changements simultanés et successifs, elle n'est pas. semblable à la vie par rapport à leur combinaison. Quoique les phénomènes chimiques, mécaniques, thermiques et électriques qui s'y montrent soient liés entre eux par une certaine dépendance, il est pourtant vrai que les éruptions de pierres, de boue, de laves, de flammes, de cendres, de fumée et de vapeur, ont lieu irrégulièrement quant à la quantité,, l'ordre, l'intervalle et le mode de leur conjonction. Toutefois, même dans ce cas, on ne peut dire que les choses inanimées ne présentent aucune analogie avec les animées. On pourrait dire que le glacier montre dans ses changements à peu près autant de combinaisons qu'une plante de l'organisation la plus inférieure. Il ne cesse de grandir et de s'user, et le rapport entre son accroissement et sa destruction reste à peu près constant. Il se meut, et son mouvement est sous la dépendance immédiate de sa liquéfaction. Il émet des torrents d'eau, qui, de même que le mouvement des glaciers, subissent des variations annuelles, comme les plantes. Pendant une partie de Tannée, la surface se fond et se gèle alternativement, et de ces changements dépendent les variations qui surviennent dans le mouvement et l'émission de l'eau. Nous y trouvons accroissement, décroissement,
changement de température, changement de consistance » changement de vitesse, changement d'excrétions, phénomènes qui marchent tous en connexion ; et Ton pourrait dire d'un glacier, comme d'un animal, que par une intégration et une désintégration incessantes il subit un changement total de substance sans perdre son individualité. Toutefois cet exemple exceptionnel ne contribuera guère à obscurcir la distinction profonde par laquelle les opérations organiques se séparent des inorganiques, à savoir la combinaison qui se retrouve dans leurs changements élémentaires. La réalité de cette distinction devient encore plus manifeste quand nous reconnaissons que, de même que les précédentes, elle sépare non-seulement le vivant du non-vivant, mais aussi les choses qui vivent à un faible degré de celles qui vivent à un haut degré. En effet les changements qui ont lieu dans une plante ou un zoophyte sont si imparfaitement combinés, qu'ils peuvent continuer après que la plante ou le zoophyte ont été divisés en plusieurs morceaux ; mais la combinaison, qui subsiste parmi les changements opérés chez un mammifère est si étroite que nulle partie retranchée du reste ne peut vivre, et que tout dérangement considérable d'une fonction cause la cessation des autres. La vie est donc, à ce point de vue, une combinaison de changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs.
En cherchant encore un caractère commun à ces deux genres d'action vitale, nous apercevons que les combinaisons des changements hétérogènes qui les constituent diffèrent du petit nombre de combinaisons auxquelles elles ressemblent d'ailleurs, par leur nature définie. Les changements associés qui ont lieu dans un glacier sont susceptibles d'une variation indéfinie. On peut imaginer un changement de climat qui en arrête la liquéfaction et la progression pendant des myriades
d'années, sans le priver de la propriété de manifester ces phénomènes sous des conditions appropriées. Une convulsion géologique peut en arrêter le mouvement sans en arrêter la liquéfaction ; ou bien une augmentation de la pente sur laquelle il glisse, peut en précipiter le mouvement, sans en accélérer la dissolution. Les autres conditions restant les mêmes, une succession plus rapide du dépôt des neiges peut causer un accroissement indéfini de la masse du glacier; ou inversement, Taccrétion du glacier peut cesser tout à fait, tandis que les autres actions continuent jusqu'à ce que la masse totale disparaisse. Dans le glacier, la combinaison n'a donc pas la nature définie qui, dans une plante, caractérise la dépendance mutuelle de l'assimilation, de la respiration et de la circulation ; bien moins encore y trouve-t-on cette nature définie qui se montre dans la dépendance mutuelle des principales fonctions animales : de ces fonctions dont aucune ne saurait varier sans faire varier le reste ; dont aucune ne saurait marcher sans faire marcher le reste. C'est cette nature définie de la combinaison qui distingue les changements qui ont lieu dans un corps vivant de ceux qui ont lieu dans un corps mort. La décomposition manifeste à la fois des changements simultanés et des changements successifs qui sont jusqu'à un certain point hétérogènes, et en un certain sens combinés ; mais ils ne sont pas combinés d'une manière
définie; ils varient selon que le milieu Umbiant est l'air, l'eau, ou la terre ; ils changent de nature avec la température. Si les conditions locales sont dissemblables, ils marchent différemment dans les différentes parties de la masse, sans exercer d'influence les uns sur les autres. Ils peuvent aboutira la production de gaz, oii d'adipocire, ou de ces matières sèches dont les momies sont formées. Ils peuvent ne durer que quelques jours ou des milliers d'années. Ainsi, rien dans'
leurs changements simultanés ou successifs ne fait manifester aux corps morts cette nature définie qui caractérise les corps vivants. Il est vrai que dans certains êtres inférieurs le cycle des changements successifs comporte une certaine indéfinité, à savoir qu'il peut être suspendu en apparence pendant une longue durée par la dessiccation ou la congélation, pour reprendre ensuite comme s'il n'y avait eu aucune solulion de continuité dans sa marche. Mais comme ce n'es\ que dans les degrés inférieurs de l'échelle de la vie que le cycle de ses changements est susceptible de subir ce genre de modifications, nous en venons à concevoir que ce caractère de la nature définie des changements combinés, comme les caractères précédents, distingue une vitalité supérieure d'une vitalité inférieure, comme il dislingue une vitalité inférieure des opérations inorganiques. En conséquence ce nouvel amendement donne à notre définition la formule suivante : la vie est une combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois siniultanés et successifs.
Pour finir, nous exprimerons encore mieux les faits, si au lieu de dire une combinaison définie de changements hétérogènes, nous disons la combinaison définie de changements hétérogènes. Telle que nous la formulons à présent, la définition est défectueuse tant en ce qu'elle accorde qu'il y a d'autres combinaisons définies de changements hétérogènes, et en dirigeant l'attention sur l'hétérogénéité des changements plutôt que sur la nature définie de leur combinaison. De même que ce ne sont pas tant les éléments chimiques d'un organisme qui le constituent, de même ce ne sont pas tant les changements hétérogènes qui constituent la vie, que la combinaison définie de ces changements. Voyez ce qui cesse quand la vie cesse. Dans un corps mort, il y a des changements hétérogènes, à la fois simultanés et
8i LES DONNÉES DE LÀ BIOLOGIE.
successifs. Qu'est-ce qui a disparu? C'est la combinaison définie. Remarquez aussi qu'en dépit de l'hétérogénéité des changements simultanés et successifs présentés par un objet inorganique, un volcan par exemple, nous avons moins de penchant à le croire vivant, qu'à attribuer la vie à une horloge ou à une machine à vapeur, qui présente sans doute des. changements homogènes, mais qui les présente en une combinaison définie. Cet élément de l'idée de vie est tellement prépondérant, que, même lorsqu'un objet est sans mouvemant, si ses parties sont combinées d'une manière définie, nous en concluons qu'il a possédé la vie, ou qu'il a été fait per un être qui possédait la vie. Ainsi nous concluons que la vie est la combinaison définie des changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs.
§ 26. Telle est la conception à laquelle nous arrivons sans changer notre point de vue. Toutefois, cette conception est incomplète. Cette formule dernière (en grande partie identique à celle que nous avons donnée plus haut : « la coordination des actions j» , puisque combinaison définie est synonyme de coordination et que « changements simultanés et successifs y> rentrent dans le sens du mot ^ actions )) ; mais qui en diffère parce qu'elle spécifie le fait que les actions ou changements sont 4 hétérogènes »), cette formule dernière, dis-je, est après tout approximativement correcte. Il est vrai qu'elle n'a pas le défaut de s'appliquer à l'accrétion d'un cristal; caries changements successifs qui s'y passent ne sauraient être appelés hétérogènes. Il est vrai qu'elle ne comprend pas l'action d'une pile électrique, puisque dans la pile, aussi, l'hétérogénéité n'est pas le caractère des changements successifs. Il est vrai que la même restriction exclut les mouvements du système solaire, comme aussi ceux d'une hor-
loge et tf une machine à vapeur. Il est vrai, encore, que si par leur hétérogénéité les actions qui se passent dans un nuage, dans un volcan, dans un glacier rentrent dans la dé* finition, ils restent en dehors parce qu'ils ne présentent pas de combinaison définie. De plus il est vrai que cette nature définie de combinaisons distingue les changements qui s'opèrent dans un organisme durant la vie de ceux qui commencent à la mort. Parrdessus tout cela il est vrai que chaque membre de la définition sert non-seulement à distinguer, plus ou moins claireinent, les aotions organiques des inorganiques, mais encore à distinguer les actions qui constituent une vitalité supérieure de celles qui constituent une vitalité inférieure; puisque la* vie s'élève en raison du nombre des changements successifs survenus entre la naissance et la mort, en raison du nombre des changements simultanés, en raison de l'hétérogénéité des changements, en raison de la combinaison qui subsiste entre les changements, et en raison de la nature définie de leur combinaison. Néanmoins, bien qu'elle réponde à tant d'exigences, cette définition est essentiellement défectueuse : ellenedonne pas une idée complète de la chose que l'on étudie. La combinaison définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs est une formule qui est loin de présenter une conception adéquate. De plus elle omet la particularité la plus distinctive, celle avec laquelle nous sommes le plus famihers, et à laquelle aussi notre notion de la vie est, plus que toute autre, associée. Il nous reste à ajouter cette particularité à notre définition.