CHAPITRE PREMIER
§ 175. Il est possible de conserver la division qui sépare la morphologie de la physiologie, tant que nous ne poussons pas nos études au delà des généralisations empiriques de leurs phénomènes respeplifs ; mais celte division n'est plus guère que nominale quand nous essayons de donner des phénomènes une interprétation rationnelle. On pourrait à la rigueur,après avoir fait l'analyse de notre système solaire, poser certains principes généraux touchant le volume et les distances des membres de premier et de second ordre qui le composent, sans rien dire de leurs mouvements ; on pourrait aussi poser d'autres principes généraux touchant leurs mouve^^
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i DÉVELOPPEMENT MORPHOLOGIQUE.
tion physiologique. Mais il suffira d'un ou deux exemples pour bien faire voir que des différences fondamentales peuvent se produire entre les agrégats ,par des différences dans le degré de composition des incréments; les unités ultimes des incréments demeurant les mêmes. Ainsi une accumulation de choses d'un genre donné peut se faire par une addition qui apporte une chose à la fois ; ou bien les choses peuvent être unies en gi^oupes de dix, de manière à former des dizaines rapprochées; ou bien les dizaines peuvent être unies de manière à former des centaines, et se gi'ouper pour former des masses de centaines. Nous rencontrons habituellement une dissemblance de ce genre dans la structure des masses dans les affaires commerciales. Les articles que le consommateur compte par unités, le marchand de détail les garde en magasin par paquets d'une douzaine, le marchand de gros par grosses, et le manufacturier les livre par colis de cent grosses; c'est-à-dire qu'ils augmentent chacun leur stock par unités d'espèce simple, composée, et doublement composée. C'est d'une façon semblable que se produisent les différences de composition morphologique que nous allons d'abord considérer. Un organisme se compose d'unités. Ces unités peuvent se trpuver agrégées en masses par l'addition d'une unité à une auire[; ou bien elles peuvent être unies en groupes, et les groupes joints ensemble; ou bien ces groupes de groupes peuvent se combiner pour former un agrégat doublement composé. Aussi, avons-nous à nous demander, à propos de chaque forme organique, si sa composition est du premier ordre, ou du second, ou du troisième, ou du quatrième. Si elle présente seulement des unités d'une espèce simplement composée , ou si ces unités sont consolidées sous forme d'iinités d'une espèce doublement composée ou triplement composée. S'il s'agit d'une double ou triple
composilion, les homologies des difTérentes parties de la forme organique deviennent des problèmes. Au li^vers des déguisements qui résultent de la consolidation d'unités primaires, secondaires ou tertiaires, nous avons à reconnaître quelles unités correspondent par le degré de composition a telles autres.
Ces questions sont plus difficiles qu'elles ne semblent au premier abord, puisque, indépendamment de l'obscurité causée par l'intégration progressive, et de celle qui provient des modifications concomitantes de forme, une obscurité nouvelle résulte des développements variables que peuvent recevoir les unités des différents ordres. Ainsi on peut augmenter une armée en versant des recrues dans chaque compagnie, sans augmenter le nombre des compagnies ; on peut l'augmenter encore en portant au complet le nombre des compagnies d'un régiment, sans augmenter le nombre des régiments; ou bien en faisant entrer plus de régiments dans une division, sans rien changer de plus ; ou en augmentant le nombre des divisions sans en altérer les éléments constituants ; on peut l'augmenter encore en combinant deux ou trois de ces moyens. De même, dans les organismes, l'ac- . croissement de la masse peut provenir de l'accroissement du nombre des unités du premier ordre, ou de celles du second, ou de celles d'un ordre plus élevé ; elle peut provenir encore de l'accroissement simultané des unités de plusieurs ordres. Gomme ce mode d'intégration se trouve généralement suivi, il Jette beaucoup d'embarras sur le chemin de lanalyse. La structure d'une armée serait très-difticile à saisir, si des compagnies s'enflaient jusqu'à devenir plus grosses que des régiments, ou des régiments jusqu'à dépasser en importance des brigades; de même les quisstions de composition morphologique se trouvent compliquées par l'indétermination de
volume des unités de chaque espèce; en effet des unîtes relativement simples prennent souvent un plus grand volume que des unités relativement composées.
§ 177. La seconde classe de problèmes morphologiquescomprend ceux qui ont pour objet les changements de forme qui accompagnent les changements d'agrégation. Après que les questions les plus générales touchant la structure d'un organisme ont trouvé leur solution dans la constatation de l'espèce d'unité qui les compose dans sa totalité et dans ses diverses parties, d'autres questions plus spéciales se posent touchant sa forme — sa forme au sens ordinaire. Après les différences causées par les variations de l'opération d'intégration, nous avons à considérer celles qui sont causées par les variations de l'opération de différenciation. En termes plus précis, il y a à rendre compte de la forme de l'organisme comme tout, indépendamment de sa composition. Il faut trouver la raison des différences qui distinguent sa conformation générale de la conformation générale d'organismes voisins. Il faut répondre à des questions analogues touchant les proportions de ses parties composantes : Pourquoi les différences que nous constatons se sont-elles formées entre des parties qui sont homologues? et comment se sont produits les contrastes entre ces parties et leurs homologues d'organismes du même type?
Sous ces titres nous rencontrons des faits d'hétérogénéité de forme extrêmement nombreux qu'il s'agit d'interpréter. Les unités morphologiques dernières, qui se combinent pour former un groupe, peuvent se différencier individuellement ou collectivement, ou des deux façons à la fois; chacune peut subir des changements de formé; chacune peut être changée tandis que les autres ne le sont pas; ou bien le groupe
peut devenir plus mulliforme parce que quelqu'une de ses unilés aura pris plus de développement que les autres. De même pour les unités composées qui résultent de l'union des unités simples. Des agrégats de second ordre peuvent prendre une forme relativement complexe, par l'effet d'une inégalité dans les propoitionç de la multiplication de leurs unités composantes, en divers sens ; et de nombreuses dissemblances peuvent s'établir entre plusieurs de ces agrégats, par l'effet de différences dans le degré et le mode de leur accroissement. Évidemment, chaque fois que la composition devient plus compliquée, les causes possibles de divergence se multiplient davantage.
Il ne faut pas espérer que les faits de cet ordre puissent être expliqués en détail; les données manquent. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est d'en constater les lois générales* Comment? nous allons l'examiner.
§ 178. La tâche que nous avons à remplir consiste à suivre à travers les faits morphologiques l'opération de l'évolution, et de montrer comment,telle qu'elle se révèle à nous dans ces faits, elle se conforme aux principes premiers auxquels se conforme l'évolution en général. Nous avons à tenir compte de deux groupes de facteurs. Examinons-les.
Une première classe comprend les facteurs qui tendent directement à modifier l'agrégat organique, de même que tous les autres agrégats, depuis la forme plus simple qui n'est pas en équilibre avec des forces incidentes, jusqu'à la forme plus complexe qui est en équilibre avec ces forces. Nous avons à voir comment, conformément à la loi universelle qui veut que l'uniforme passe à l'état multiforme, et le moins multiforme à un état- plus multiforme, les parties de chaque organisme ne cessent de devenir plus différenciées,
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et nous avons à indiquer les relations variables avec les forces incidentes, par lesquelles de nouvelles différenciations sont rendues nécessaires. Nous avons à observer aussi comment chaque modification primaire de structure provoquée par une modification dans la distribution des forces, engendre des modifications secondaires ; comment, par la multiplicacation nécessaire des effets, le changement de forme d'une partie provoque des changements de forme dans d'autres parties. Ensuite nous avons à noter les métamorphoses que ne cessent de provoquer la ségrégation, c'est-à-dire l'union graduelle des parties semblables exposées à des forces semblables, et la séparation graduelle de parties exposées à des forces dissemblables. Les facteurs de la deuxième espèce, que nous ne devons jamais perdre de vue dans nos interprétations, sont les tendances formatrices que possèdent les organismes eux-mêmes, c'est-à-dire les penchants qu'ils ont hérités d'autres organismes antécédents, et que les opérations passées de l'évolution leur ont légués. Nous savons, comme conséquence nécessaire de divers ordres de faits (§§ 65, 8-4, 97) que le? organismes sont construits avec certaines molécules d'une compoi^ition très-complexe, que l'on appelle, pour les distinguer, unités physiologiques, et que chaque espèce d'organisme est construite d'unités physiologiques propres. Nous sommes obligés de reconnaître à ces unités physiologiques la faculté de s'arranger de manière à constituer les formes d'organismes auxquelles elles appartiennent, faculté analogue à celle par laquelle les molécules des substances inorganiques s'agrègent pour constituer des formes cristallines spécifiques. Nous devons conséquemment considérer la propriété polaire des unités physiologiques comme la cause qui produit, durant le développement des organismes^ une combinaison de forces internes qui se dépensent à éla-
borer une structure en équilibre avec les forces auxquelles les organismes ancêtres étaient exposés, mais non en équilibre avec les forces auxquelles Toi^anisme existant est soumis, si le milieu a été modifié. Par suite le problème consiste, dans tous les cas, à constater la résultante de forces internes organisatrices qui tendent à reproduire la forme ancêtre, et les forces modificatrices externes, qui tendent à causer les déviations qui écartent de cette forme. De plus nous avons à tenir compte non-seulement des caractères des ancêtres immédiats, mais aussi des ancêtres à tous les degrés. Partant des types rudimentaires, nous avons à considérer comment il se fait que dans chaque période successive de l'évolution, les structures acquises pendant les périodes antérieures ont été défigurées par des intégrations nouvelles et des différenciations nouvelles, ou, par contre, comment les linéaments des organismes primitifs ont continué sans cesse de se manifester sous les modifications qui leur ont été superposées.
§ 479. Deux voies s'ouvrent à nous pour cette étude. Nous pouvons parcourir les divers grands groupes d'organismes, en vue d'obtenir, par la comparaison des parties, certaines vérités générales sur les homologies, les formes et les relations de leurs parties, et, ensuite, après avoir traité les phénomènes inductivement, nous pourrons revenir sur nos pas, dans l'intention d'interpréter déductivement les vérités générales que nous aurons obtenues ; ou bien, au lieu de séparer les deux études, nous pouvons les mener parallèlement, en établissant d'abord chaque principe général empiriquement, pour en rechercher ensuite la raison. Cette dernière méthode nous donnera à la fois brièveté et clarté. Abordons maintenant la première classe des phénomènes morphologiques. '