CHEVAUX QUI S'EMPORTENT
J'ai dit qu'il fallait fuir à toute vitesse devant le cheval emballé. En effet, si vous n'allez pas aussi vite que lui, le choc que vous recevrez au moment où vous saisirez les rênes vous arrachera brusquement de la selle. Comme il vous faut avoir une main libre, vous aurez soin d'avoir vos propres rênes bien tenues dans l'autre main, afin de pouvoir maintenir et diriger votre monture.
J'ajoute qu'il est presque impossible d'arrêter un cheval emballé en restant sur la ligne droite. Quant à moi, je n'y ai jamais réussi. Aussitôt que l'espace et le terrain le permettent, il faut donc prendre un cercle très large d'abord et ne chercher à le restreindre que peu à peu. Vous vous placez, bien entendu, en dedans du cercle, pour n'avoir qu'à tirer le cheval emballé dans la direction que vous prenez. Placé en dehors, vous ne pourriez pas l'obliger à tourner.
On ne peut évidemment employer ce moyen que si on est très sûr de son cheval et de soi-même.
J'ai été assez heureux pour pouvoir arrêter deux chevaux complètement emballés en faisant ce que je viens de décrire. Le premier, au Havre : son cavalier avait entièrement abandonné ses rênes pour s'accrocher des deux mains au pommeau de sa selle. Le second, à Paris, au Bois : il était monté par une jeune fille. Dans les deux cas, il m'a fallu de quinze à vingt minutes pour arrêter le cheval. Il est vrai que je montais des pur sang; j'avais par conséquent de la force et de la vitesse à ma disposition. Pour l'amazone, j'avais
2o8 DEUXIEME PARTIE.
pris la précaution de me mettre sur sa droite, car, si Je m'étais placé de l'autre côté, ses jambes m'auraient empêché d'agir.
Le saut.
Pour faire sauter un cheval, on se figure généralement qu'il faut l'enlever avec la main au moment où il arrive sur l'obstacle. Or, en agissant ainsi, on restreint ses moyens naturels, on le gêne et on l'empêche de sauter franchement.
Pour qu'il puisse sauter, il faut que le cheval ait la tête et l'encolure complètement libres. En voulant l'enlever avec la main, on gêne la liberté de la tête et de l'encolure dont il a besoin pour prendre son élan, en même temps qu'on rejette tout le poids sur l'arrière-main. Par suite, qu'arrive-t-il ? Ou le cheval a la bouche sensible, et, dans ce cas, retenu qu'il est par la main, il s'arrête devant l'obstacle; ou bien il a la bouche dure, et alors il force la main. Mais, même dans cette dernière hypothèse, il ne peut en réalité faire qu'une sorte de pointe, dans laquelle l'avantmain s'élève assez haut, tandis que l'arrière-main reste bas et accroche l'obstacle. C'est que, tout en portant l'animal en avant au moyen des jambes, vous avez
LE SAUT. aos>
fait en même temps agir la main en sens contraire, c'est-à-dire d'avant en arrière. L'avant-main a pu forcer l'effet du mors, mais au moyen d'un effort qui arrête son enlever et, par suite, fatigue considérablement le cheval.
Il y a une théorie générale pour faire sauter les chevaux; mais, dans la pratique, on s'aperçoit bien vite que chaque cheval a une façon particuhère de franchir les obstacles.
Le meilleur moyen, selon moi, d'apprendre au cheval à sauter, est de mettre, tout d'abord, une barre à terre et de la lui faire passer au pas en le tenant par la bride. L'écuyer est à pied, et passe la barre en même temps que le cheval. Quand celui-ci a obéi, il faut le caresser et lui donner quelques carottes pour amener sa confiance. C'est tout au plus l'affaire de deux ou trois séances de dix minutes chacune. Lorsque la confiance du cheval est complète, on le met à la longe, et on recommence le même travail, mais en s'éloignant peu à peu du cheval. Puis, dès qu'il arrive à passer la barre, l'écuyer restant au milieu du manège, on élève cette barre de trente ou quararite centimètres, et on laisse le cheval l'aborder à sa guise. Le point important, c'est qu'il la franchisse.
Cette manière d'habituer les chevaux à l'obstacle est en usage dans les cirques depuis un temps immémorial.
Le cheval qui aime à sauter se presse généralement; il faut alors le calmer et tâcher qu'il arrive dou-
cernent sur l'obstacle. Si, au contraire, il s'arrête et hésite, il faut l'exciter de la voix et lui montrer la chambrière, mais ne pas le frapper, ni l'effrayer au début. On devra cependant insister jusqu'à ce qu'il passe la barre. A ce moment il faut avoir soin de remarquer comment il saute. Les meilleurs sauteurs sautent droit, franchement et sans temps d'arrêt ; d'autres marquent un temps d'arrêt avant de franchir l'obstacle; d'autres encore se mettent de travers. Pour les chevaux qui sautent franchement et d'eux-mêmes, il n'y a qu'à les laisser faire en leur apprenant successivement à aborder l'obstacle aux trois allures, pas, trot et galop.
Pour ceux qui marquent un temps d'arrêt en arrivant sur l'obstacle, il faut les pousser avec la chambrière dès qu'ils en approchent, et insister jusqu'à ce qu'ils aient perdu l'habitude de s'arrêter avant de le franchir. Il faut éviter, par conséquent, de les laisser sauter au pas ou au trot aussi longtemps qu'ils ne sautent pas franchement au galop.
Pour les chevaux qui sautent de travers, les choses ne sont guère plus compliquées : il suffit d'opposer les épaules aux hanches. Si, par exemple, vous êtes à main gauche et que le cheval jette ses hanches à gauche, par conséquent en dedans, il faut tirer sur la longe pour amener ses épaules à gauche, et en même temps toucher la hanche gauche du bout du fouet, pour pousser l'arrière-main à droite. Si, au contraire, le cheval jette ses hanches à droite, c'est-à-dire en
dehors, il faut laisser la longe lâche et, au moment du saut, pousser les épaules à gauche en le menaçant du fouet sous le nez.
Pour tout ce travail, la barre doit toujours être très basse : on ne doit l'élever que peu à peu et suivant les aptitudes, la force et la facilité du cheval.
On devra prendre grand soin de ne jamais mettre la barre assez haut pour qu'il soit obhgé de faire un très grand effort, surtout si le cheval est jeune. Cela n'aurait pas les mêmes inconvénients avec de vieux chevaux; pourtant il faut prendre garde à ne pas les rebuter.
Quant ce travail du saut à la longe est exécuté avec facilité, on doit alors monter le cheval et lui faire suivre la même progression, en commençant par la barre posée à terre.
Au début, on ne cherchera pas à enseigner une manière de sauter ; on s'attachera, au contraire, à laisser au cheval sa manière naturelle et on l'étudiera.
Pour le saut, en effet, comme pour tout exercice qui nécessite une grande énergie de la part du cheval, le cavalier doit avant tout se rendre compte des moyens naturels de son cheval, et s'y adapter. Ce n'est que plus tard et graduellement que l'on pourra essayer de les rectifier s'il y a lieu.
J'ai dit que la main ne doit faire aucun effet pour enlever le cheval sur l'obstacle. La tête et l'encolure, je le répète, doivent être complètement libres; mais je dis
libres et non pas abandonnées, car le cheval doit sauter sur la main, c'est-à-dire en y conservant un léger point d'appui ^
Ce léger point d'appui, il ne le prend pas au moment de s'enlever; il l'avait déjà en abordant l'obstacle, il le conserve. L'élasticité des mains et même des bras du cavalier lui permet de le garder sans l'augmenter : il faut plutôt qu'il soit un peu diminué au moment où le cheval pour sauter étend tête et encolure. En d'autres termes, ce point d'appui, c'est le cheval qui le prend, non le cavalier.
Certains chevaux sautent mieux lorsqu'ils prennent un fort point d'appui en se dirigeant sur l'obstacle, surtout quand ils vont grand train ; à d'autres, au contraire, il faut tout rendre pour qu'ils prennent l'élan nécessaire. Néanmoins, pour être bien sûr que le cheval sautera, il faut le renfermer, le soutenir vigoureusement des jambes et le sentir de la main; autrement il pourrait trop facilement se dérober. Il est bien entendu, d'ailleurs, que la main doit rendre à i'instant où il s'enlève.
Si vous rendez trop tôt, il hésite souvent ou se dérobe; et, si vous rendez trop tard, vous empêchez ou, tout au moins, vous gênez le saut.
La main doit donc faire trois choses: i° soutenir le cheval jusqu'au moment où il s'enlève; 2" rendre
I. Il est de règle absolue, en équitation, que la main doit toujours rester en communication avec la bouche.
LE SAUT. ÎÎI3
pendant le court instant qu'il met à franchir l'obstacle; 3° reprendre avec le filet ^ pour recevoir légèrement le cheval sur la main au moment oià il retombe à terre.
Quant aux jambes du cavalier, elles doivent tout le temps soutenir le cheval : i° avant le saut: pour le pousser et le décider à sauter; 2° pendant le saut : pour l'accompagner en poussant l' arrière-main de façon qu'il ne touche pas l'obstacle ; 3° après le saut : pour soutenir l'arrière-main au moment où il touche terre et vient à son tour soulager l'avant-main. Enfin, les jambes, ainsi soutenues, maintiennent la bonne position du cavalier.
Dans le saut, la confiance du cavalier Joue un rôle prépondérant. Si vous abordez l'obstacle sans être bien décidé à le franchir, il y a de grandes chances pour que vous restiez en deçà.
On dit que le cheval saisit les impressions du cavalier: ce n'est pas tout à fait exact, car il ne se rend évidemment pas compte de ce qui se passe dans l'esprit de ce dernier; mais ce que le cheval sent très bien, c'est que les aides sont hésitantes comme la volonté de celui qui le monte.
Pour persuader le cheval, il faut d'abord être résolu soi-même. Si l'esprit hésite, les aides hésiteront forcément aussi. Si, au contraire, vous êtes bien résolu,
I. Pour sauter, je ne me sers absolument que du filet. Je ne fais usage du mors que pour régler le galop entre les obstacleSr
VOUS communiquerez votre confiance au cheval, au moyen des aides qui, dans ce cas, agiront avec vigueur et précision.
Le cavalier qui aborde l'obstacle pour la première fois se figure qu'il va recevoir un choc considérable. Généralement, il se raidit d'instinct pour ne pas être déplacé, et c'est précisément cette raideur qui cause le déplacement.
Pour sauter, il faut, ainsi que nous l'avons dit plus haut, rendre la main au moment précis où le cheval s'enlève, et conserver tout son liant et toute sa souplesse en serrant seulement un peu plus les jambes. De cette façon, le déplacement de l'assiette et la secousse sont très peu importants.
Nous avons dit que les chevaux ne sautent pas tous de la même façon. Avec celui qui s'enlève bien des quatre pieds et franchit l'obstacle en restant presque horizontal, le cavalier n'a qu'à se tenir droit, perpendiculaire ^
Si le cheval saute en soulevant très haut de l'avantmain comme dans la pointe -, le cavalier doit se pencher en avant au moment de- l'enlever, et d'autant plus que le mouvement du cheval aura été plus accentué; mais il ne conserve cette position que tant que l'avant-main fait la pointe. Aussitôt que l'avantmain redescend à terre, le cavalier doit au contraire rejeter son corps en arrière, et cela pour trois rai-