I. — TENDANCE NATURELLE AU PERFECTIONNEMENT
Observez dans une vitrine de musée l'attirail de vêtements, armes et parures du- monde mélanésien ; aux coquilles, écailles de tortues, dents, arêtes, bois et fibres végétales, vous reconnaissez l'empreinte du milieu littoral et équatorial ; dans les ornements brésiliens, vous retrouvez les plumes des oiseaux bariolés des forêts ; dans ceux des *^
pasteurs cafres les peaux de rhinocéros, les lanières d'hippopotames ; S
vous devinez autant d'adaptations à des genres de vie inspirés direc- p
tement du milieu ambiant. Ce milieu a été peu modifié, sauf les incen- •
dîes, les défrichements temporaires ; le monde végétal et animal |
reste à l'état de nature ; et d'autre part, presque rien n'a été emprunté au dehors. Jetez ensuite un regard autour de vous ; voyez ces contrées de haute civilisation, où nos champs, prairies, forêts mêmes sont en partie des œuvres artificielles, où nos compagnons, animaux et végétaux, sont exclusivement ceux que nous avons choisis, où les produits, les instruments, le matériel sont plus ou moins cosmopolites. D'un côté des civilisations franchement autonomes : de l'autre des civilisations où le milieu ne se distingue qu'à travers les complications d'éléments hétérogènes. Il semble qu'il y ait un abime entre ces rudiments de culture, expression de milieux locaux, et ces résultats de progrès accumulés dont vivent nos civilisations supérieures. Les uns sont si exactement calqués sur les lieux où ils se trouvent, qu'on ne peut ni les transporter ni les imaginer ailleurs ; les autres sont doués de la faculté de se communiquer et de se répandre.
Cependant, chacun de ces types de civilisations procède de développements qui ont mêmes racines. C'est dans le milieu ambiant que partout les groupes d'honmies ont commencé à chercher les moyens de pourvoir aux besoins de leur existence. La plupart ont fait preuve
dans cette recherche de qualités d'mg^osité et d'invention qui montrent dans la nature humaine plus d*égalité originelle que nos préjugés de civilisés ne l'admettent : l'homme ne s'est pas contenté d'user de l'abri des arbres, des roches, pour se mettre en sûreté, de cueillir à l'aventure les racines ou graines spontanément sorties du sol, de chasser à la manière des bêtes de proie ; il a tiré du palmier, du bambou, des dépouilles d'animaux marins ou terrestres, de la pierre et de TaigOe, du cuivre et du fer, un monde d'objets qu*fl a frappés de son empreinte, créés à son intention. Ce que plus tard il a obtenu en appliquant à la navigation les énergies naturelles de l'air et de l'eau, plus tard encore, en utilisant la force d'expansion des gaz, les sources de chaleur et de lumière amassées par les anciens iges dans les entrailles du sol, récemment enfin les énergies jdus mystérieuses de l'électricité, l'homme des civilisations primitives l'a commencé en appliquant à ces fins les animaux et plantes que rencontrait sa vue, le sol qu'il foulait à ses pieds. Par là il était condamné à rencontrer des conditions plus ou moins favorables. Dans l'espace mesuré dont il disposait, les auxiliaires pouvaient être rares, et l'on sait qu'en certaines contrées comme l'Océanie, l'indigence de la nature native paralysa ces développements. Toutefois, même là, l'instrument qui supplée à ce qui manque à l'honune en force et vitesse, apparaît partout comme un germe d'où, si rudimentaire qu'il soit, peut sortir, les conditions étant favorables, une longue suite de progrès, comme un acte d'initiative, une force de volonté.
La nature fournit à l'homme des matériaux qui onX leurs exigences propres, leurs facilités spéciales, leurs incapacités aussi, qui se prêtent à certaines applications plutôt qu'à d'autres ; en cela elle est suggestive, parfois restrictive. Toutefois, la nature n'agit que comme conseillère. En créant des instruments, l'homme a poursuivi une intention ; en s'appliquànt de plus en plus à perfectionner ses armes, ses ustensiles de chasse, de pêche ou de culture, les demeures où il pouvait mettre en sfireté sa personne et ses biens, son outillage domestique ou ses ornements de luxe, il a été guidé par un désir d'appropriation plus précise à un but déterminé. Dans les différentes conditions de milieux où fl se trouvait placé, ayant tout d'abord à assurer son existence, il a concentré tout ce qu'il y avait en lui d'adresse et d'ingéniosité sur ce but. Les résultats qu'il a atteints, si inférieurs qu'ils puissent nous paraître, témoignent de qualités qui ne diffèrent de ceUes qui trouvent leur emploi dans nos civilisations modernes, que par la moindre somme d'expériences accumulées, n y a certes des inégalités, des degrés divers dans l'invention ; mais partout l'étude du matériel ethno-
grapbiqae dénote de ringéniosité, même dans un cercle restreint d'idées et de besoins.
Les instroments que l'homme met en cenvre au service de sa conception de l'existence, dérivent d'intentions et d'efforts coordonnés en vae d'un genre de vie. Par là ils forment un ensemble» ils s'encbatnient et montrent entre eux une sorte de filiation. Une application en appeUe une autre. Le chasseur, pour perfectionner ses armes de jet, boumerang, sagaye ou javelot, sarbacane, are et flèche, introduit des mcklifications : il recourbe ou allonge son arc suivant l'envergure qu'il doit obtenir ; il protège d'un bracdet le bras que peut endommager le contre-coup de la GOTde; il garnit la flèche de plumes qui régularisent son élan, fl en amortit la pointe quand il craint d'endommager le plumage de l'oiseau qu'il veut atteindre. D s'arme d'un bouclier qui résiste à l'at^ taque. Le bouclier, léger et maniable devant les armes de jet, s'est aHoiigé et alourdi en s'alliant à la pique et à la lance pour permettre de 8'ar&4xmter contre l'assaut de l'ennemi ou de la béte fouve. Si le Nègre africain de la zone tropicale pratique la métallurgie du fer, il réalise dans les formes de couteaux, leurs contoiimements et dse- Imes, leurs barbdures, une variété qui vise autant de diverntés d'emplois.
Le matériel que le Kirghis a créé à l'usage de sa vie de d^[dacements périodiques, la forme de sa tente, de ses vêtements, réalisent >
un ensemble où tout se tient, comme la personnification d'un genre :
de vie. De même, le matériel qu'a cré^ l'Eskimau pour subvenir aux beeoBs de la pêche, de la navigation sur mer, des rapides trajets î
sur la ^ce on sur le sel de la toundra, traîneaux et attelages, kayaks et harpons, vêtements, huttes, représente un tout dont les diverses pièees sont coordonnées.
Est-ce seulement le stimulant de l'utilité pratique qui préside à ces combinaisons ? On y reconnaîtra un élément qui entre dans toute oeavre imprégnée de patience et d'attention minutieuse, quelque chose d'analogae à ce qui soutient l'artiste dans sa lutte contre la matière, dans son effort pour lui communiquer l'impression qui est en luimême. La poterie n'est pas moins significative à cet égEurd que la métallurgie primitive. Le doigt du potier indigène, en Guyane aussi bien qu'au Pérou, depuis la Oiine méridionale jusqu'à l'extrémité occidentale de la Berbéiie, pétrit la matière au gré de ses fantaisies et de ses besoins. Le fini de certains instruments fabriqués, par exemple chez les Eskimaux, avec de simples arêtes ou os de poinons, ou chez certains Polynésiens avec des coquilles d'une remarquable dureté, ches les Maoris de la Nouvelle-Zélande avec les bois durs dont ib
cerclaient les membrures de leurs embarcations, dénote nne patience qui n'est autre chose que l'amour de l'artiste pour son œuvre.
En Océanie, conmie dans le Japon primitif, en Chine ou au Mexique,
le travail humain s'est acharné sur certaines pierres dures, jade,
obsidienne, serpentine, dont l'éclat l'avait séduit et en a tiré une
multiplicité de figurines ou d'objets, tout un matériel de luxe qui
est transmis et survit en partie dans les civilisations raffinées. L'étonne-
ment que nous éprouvons devant la perfection que les préhistoriques
du Nord de l'Europe surent donner aux instruments de pierre polie ;
celui qui nous frappe devant ces images rupestres, où les artistes
des grottes de l'Espagne et du Sud-Ouest de la France reproduisaient
avec talent les animaux qu'ils rencontraient dans leurs chasses, nous
révèlent chez ces lointains ancêtres l'artiste qui est en nous.
t Ainsi, à travers les matériaux que la nature lui fournissait, parfois
, ^ en dépit de leur rébellion ou de leur insufiisance, l'honune a pour-
« suivi des intentions, réalisé de l'art. Obéissant à ses impulsions et à
^ ses goûts propres, il a humanisé à son usage la nature ambiante. Nous
Z voyons à des degrés divers une série de développements originaux.
Le matériel, si appauvri qu'il nous soit offert aujourd'hui, des civilisa-
"- âons autonomes qui se sont formées, dans les milieux différents que
- -* nous a révélés la connaissance de la terre, représente, non un début,
. 2 mais toute une série d'efforts accomplis sur place. Ces civilisations
{i rudimentaires, qui nous reportent aux périodes archaïques de nos propres
civilisations, sont déjà pourtant elles-mêmes un aboutissement, un i^ résultat de progrès dans lesquels se sont visiblement exercés l'initiative,
la volonté, le sens artistique.