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II. — STAGNATION ET ISOLEMENT

D est alors assez surprenant de constater que beaucoup de ces civilisations se sont arrêtées en route, que la série des progrès s'est inter- * rompue, et que, en bien des endroits, la sève d'inventions semble s'être tarie. Les mêmes procédés de culture se répètent sans modifications au Soudan (bien que de nouvelles plantes venues d'Amérique s'y soient introduites). La même charrue qu'il y a plusieurs milliers d'années est en usage sur les bords de la Méditerranée, chez les Berbères. Les types d'habitations, cases cylindriques en pisé et en paille, cases rectangulaires à toits inclinés et piliers de soutien, se répètent à satiété, suivant les zones, dans le Centre et l'Ouest africain. Le forgeron nègre travaille avec son appareil portatif conmie le taisaient ses lointains ancêtres. Les couffins du Fellah égyptien, les jarres du pays

castillan restent fidèles à des types depuis longtemps fixés et désormais invariables que représentent les monuments figurés.

Même dans ces contrées de civilisation avancée, le cercle des genres de vie s'est fermé. Les richesses minérales dont la Chine abonde n'ont pas fait du Chinois un mineur. Cet ingénieux cultivateur ne s'est adonné ni à l'horticulture, ni à l'élevage. Les mômes errements persistent sans changement sensible. De telle sorte qu'après avoir noté les indices d'une évolution capable d'atteindre une perfection relative, nous notons une certaine impuissance, soit à pousser plus loin, soit à aborder des directions différentes. La série d'eCForts par lesquels, chasseur ou pêcheur, agriculteur ou pasteur, l'homme a assuré son existence, semble avoir aiguillé son intelligence dans un sens dont elle ne dévie plus. Un moment arrive où ces efforts s'arrêtent. Si rien ne vient de nouveau solliciter l'activité, elle s'endort sur les résultats acquis. Une période de stagnation succède à des périodes de progrès ainsi qu'il est advenu en Chine et ailleurs.

L'honmie est sollicité vers l'inaction par une pente naturelle. Une tentation de torpeur le guette. On a vu des naufragés que le hasard avait réunis dans l'archipel de Tristan da Cunha, s'y habituer à une vie de lenteur et d'indolence, au point qu'au bout d'une génération Ç

ou deux, ils étaient incapables d'en affronter une autre. Il faut donc qu'une force étrangère intervienne. Si nous en croyons le poète « l'ac- î

tivité humaine ne peut que trop aisément s'endormir. Elle ne tarde j

pas à se complaire dans un état complet de repos. C'est pourquoi je tiens à lui donner ce compagnon qui aiguillonne et agit et qui, i

étant le diable, doit créer. » ^

Diable ou non, ce principe d'inquiétude et de mécontentement, capable d'action créatrice, existe dans les replis de l'ftme humaine, mais il n'agit qu'à son heure, suivant le temps et les hommes. Pour qu'il s'éveille il faut que l'idée du mieux se présente sous forme concrète, qu'on entrevoie ailleurs une réalisation capable de faire envie. L'isolement, l'absence d'impressions du dehors semblent donc le premier obstacle qui s'oppose à cette conception du progrès. Effectivement, les sociétés humaines que les conditions géographiques ont tenu à l'écart, soit dans les îles, soit dans les replis des montagnes, soit dans les déserts, soit dans les clairières des forêts, paraissent frappées d'immobilité et de stagnation. C'est en Islande, chez les Touareg, dans le Kafiristan, que l'archaïsme offre aujourd'hui ses meilleurs types.

1 • Des Menschen TSUgkrtt •, Fau^i, scène 1.

Mais fl y a aussi un aatre isolement, celui que rhomme se forge à lui-même par ses créatioiis» par tout ce qu'A écludEaude sur ses oeuvres. A ces inventions, dans lesquelles Thomme a mis une part de lui-même, à ces genres de vie qui absorbent toute son activité, il mâe ses sentiments, ses préjugés, toutes ses conceptions de la vie sociale, n y ajoute une consécration religieuse que leur prêtent le culte de ses ancêtres, le respect d*un passé qui s'enveloppe de mystère. D finit ainsi par tisser autour de lui une toile épaisse qui l'enlace et le paralyse.

La vie tout entière du Nègre de Guinée est empêtrée de rites et de superstitions qu'il serait aussi dangereux d'enfreindre que celle du tabou pdynésîai. Le paysan traditionnel chez nous, comme le cultivateur hindou, cambodgien ou chinois, sont des personnages scrupu leux, fervents observateurs de pratiques telles que l'essentiel ne s'y X, distingue plus du parasite. Chaque opération se complique de rè^es

d'observance entre lesquelles l'initiative n'a plus de jeu pour s'exercer. Le genre de vie, entré à ce point dans les habitudes, devient un milieu borné dans lequel se meut l'intelligence. Le nouveau paratt l'ennemi ; on voit sous ces influences des organismes sociaux se cristalliser et, faute de renouvellement, des œuvres combinées pour le bien commun devenir des conservatoires de routine.

On a dit avec raison que la base de la société chinoise est la famille. Une hiérarchie rigoureuse en relie les membres, unis par le culte oom* mun des ancêtres. D est incontestable que cette force du lien fiai a puissamment aidé cette société à grossir les rangi de sa à faire prévaloir une discipline conmiune, et qu'elle a été une source .^ de vertus sociales. Biais n'a-t-elle pas entravé le progrès ? Ce qui con-

r^-^ vient à une société patriarcale ne convient pas à une société modone.

5^ On est porté à se demander si ce patronage du chef de famille ne res-

treint pas l'esprit d'initiative, s'il ne s'oppose pas au développement de l'individu ? L'individualisme, briseur de routines, n'a guère sa place dans un cadre qui, depuis la naissance, s'ajuste à tous les actes de l'existence, et ne Iftche même pas après la mort.

Comme on l'a souvent remarqué, le développement outré des institutions communales rétrécit l'horizon et produit, même au sein de populations très denses, un isolement factice. La communauté de villages, telle qu'elle est pratiquée dans l'Inde du Nord, le mir (ou commune) russe, l'organisation ancienne des villages groupés dans une partie de l'Europe occidentale^ sont comme des conservatoires persistants de métiers spéciaux, de procédés agricoles, de types d'assolements dont, une fois fixés, on ne pouvait guère s'écarter.

Ces organisations supposent une entente fondée sur des expériences

séenlaires et résimiaiit de longs efforts d'initiative, mais elles indiquent aussi qne, se reposant sur les résultats acquis, TinteUigence a cessé d'en poursuivre d'autres ; et, par là, ce qui était mouvement s'est figé ; ce qui était initiative est devenu habitude ; ce qui était volonté est tombé dans le domaine de l'inconsdent. C'est ainsi que, parmi les sociétés animales, certains groupes ont su s'élever à une organisation supérieure. Pour que la fourmi reste attachée à sa f ounniUére, l'abeille à sa ruche, il a fàlltt d'incalculables progrés antérieurs, mais les progrés se sont aiiètés ou sont devenus à peu prés insensibles. Il ne reste des inventions passées qu'une impulsion qui se conununique automatiquement aux générations successives.

IIL — LES CONTACTS

n peut se faire que le contact d'autres civilisations glisse sans entamer profondément ces organismes endurcis. Des emprunts peuvent se produire, mais Os restent superficiels entre sociétés peu préparées à r6agir l'une sur l'autre. Lorsque le continent noir entra, par l'intermédiaire des Espagnols et des Portugais, en contact avec l'Amérique, S mi grand nombre de plantes comestibles s'introduisirent dans l'agri- I cutture africaine. « Le manioc, le mais, l'arechide, l'ananas, et peut-être : rîgname et la patate, ont été apportés vers le xv^ siéde sur le conti- | sent noir ^ », en un mot, la plupart des plantes qui servent aujourd'hui ' de base à l'alimentation. Cet accueil montre une certaine aptitude an progrés. Voit-on cependant que les procédés de cette agriculture tropicale africaine aient été sensiblement modifiés, que la charrue ait remplacé la houe, que les moyens d'amendement et de renouveUemeot du sol se soient substitués' aux habitudes traditionnelles ? En aacone façon. Les pratiques agricoles liées au genre de vie ont persisté» avec lés organismes sociaux auxqueb elles étaient adaptées et qui étaient nés avec elles. La vie de viUage, dans un cercle de culture borné, est restée le trait dominant de civilisation. L'addition de quelques plantes n'y a rien changé. L'horizon de ces petites communautés, îsdées entre elles et livrées par là aux entreprises conquérantes du dehors, est resté aussi restreint que précédemment. Aucune vie urbaine solide, en dehors de la périphérie saharienne, n'a pris radne sur ce sol, non qu'il fût rebelle à la civilisation, mais au contraire parce qu'une civilisation exclusive s'y était fait place.

1. A. Cbbvalisb, t. I, fàsc. I, Historique de l'affrieuUun en Afiiqae oceideniale ffonçedat.

L'introduction du cheval dans les plaines de l'Amérique du Nord, par les Européens, fut une sorte de crise dans la vie des indigènes. Certaines tribus plus promptes à utiliser ce moyen de guerre, durent à la mobilité qu'il leur procura, une supériorité d'attaque et une extensi on subite de puissance; on vit par exemple dans le Nord-Ouest celle des Pieds-noirs^ primitivement cantonnée entre la Saskatchewan et la Peace River, lorsque, vers le commencement du xviii^ siède, elle fut entrée en possession du cheval, étendre subitement jusqu'au YeUoi^tone et aux Montagnes Rocheuses le cercle de ses entreprises aux dépens de ses voisines. Le nomadisme plus ou moins marqué, qui était inhérent à la vie de chasse, reçut certainement de cet auxiliaire venu d'Europe, un renfort et un surcroît d'expansion. Mais, à ce phénomène éphémère se borne l'effet produit. La vie indigène, en possession d'un moyen nouveau de persister dans son être et demif, ner ses voisins, aurait continué à durer sur ses bases traditionnelles,

T si la colonisation européenne n'y avait mis ordre.

W.J Dans les cas cités, les genres de vie formés sur place font preuve

d'assez de résistance pour adapter à leurs propres besoins les innovaj tions que des circonstances étrangères à leur volonté leur apportent.

Us trouvent en eux-mêmes de quoi se défendre, et, dans leurs emprunts mêmes, de quoi se fortifier dans leur être. Us ne se modifient pas. La substitution du cheval à la locomotion pédestre, pas plus que celle des armes à feu à l'arc ou à la sagaie, ne changent rien d'essentiel , ^ aux habitudes contractées de longue date, en rapport avec le milieu

^3 local. Le choc direct de deux civilisations très inégales ne produit

j^^ que des mouvements de surface. Mais, sous la pression des nécessités,

CZZ il n'y a pas de résistances qui tiennent. Les exemples ne manquent

^ pas de transformations essentielles qui ont modifié, soit sous la pres-

sion du dehors, soit par le développement de causes économiques, des sociétés solidement constituées, déjà coulées dans un certain moule. Nous pouvons en juger en voyant de nos jours, sous l'influence du marché universel, le développement de la vie industrielle et urbaine aux dépens de la vie agricole et rurale, et en constatant qu'il en résulte des changements non seulement dans les modes d'exploitation, nuds dans les rapports sociaux, la natalité, les liens de famille, l'alimentation, etc. Nous sommes frappés, émus, souvent inquiets de ces faits mais le passé en a connu d'analogues.

Du cominerce, de la sécurité sur mer, de la colonisation, naquit autour de la Méditerranée une forme sociale qui atteignit sa plus haute expression dans la cité. Ce fut une révolution que celle qui substitua la cité à la bourgade, le culte de la patrie aux sanctuaires de famille»

un lien public aux liens de dientële ; révolution intellectuelle autant

que matérielle. Le costume changea ; il se fit plus simple ; on cessa de

circuler en armes. L'âme du citoyen s'harmonisa avec l'aspect de la dté.

Élaborée» agrandie par Rome, la notion de cité devint une forme de

civilisation capable de se communiquer et de se transmettre à des

groupes de plus en plus nombreux. Le réseau des voies romaines en

fat le véhicule. Du bassin méditerranéen elle gagna une grande partie

de l'Europe centrale. Avec la conquête marcha le commerce ; l'usage

du vin et du froment se généralisèrent ; des marchés s'ouvrirent ;

des cultures se propagèrent. Cependant, dans cette Europe se dressait

en face du monde romain un type de civilisation bien moins avancé,

assez différent pour que son originalité ait frappé l'esprit observateur

de Tacite. Il y eut entre ces deux mondes non pas seulement conflit,

mais infiltration. Des siècles pénibles et douloureux s'écoulèrent avant

qu'une fusion s'accompUt. Elle se réalisa grâce à une forme religieuse,

sortie elle-même du creuset méditerranéen, issue du mélange d'hommes

et d'idées qui s'y était accompli ; le christianisme servit de trait d'union

entre les deux mondes qui semblaient s'exclure, romain et germanique.

Ce qu'avait fait Rome, Chariemagne le fit à son tour : il fut fondateur S

de villes. ^

Ces changements, d'ailleurs si décisifs qu'ils aient été dans l'histoire des civilisations, sont loin d'avoir éliminé les formes sociales antérieures. Il faut toujours tenir compte des variétés et des survivances dans l'étude des sociétés humaines conmie des sociétés végétales on ammales. Même autour de la Méditerranée, il s'en faut qu'ait disparu la vie de dans avec les habitudes de di culation en armes, de sites fortifiés, de vendettas ; l'Albanie actuelle est une remarquable survivance, et non la seule, de cet archaïsme. Mais ces immédiates influences de milieux locaux sont devenues des exceptions. D'autres germes ont fructifié à côté d'eux, d'autres formes de vie se sont fait jour, ont eximiè leur attraction. La dviltsation a vu s'enrichir presque à l'infini le fond sur lequd elle travailla.

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