II. — LA TRACTION ANIHALB
On s'imagine parfois le centre de l'Asie comme une sorte de contrée privilégiée d'oA se serait échappé jadis, ainsi que d'une arche de Noé. un lot complet d'animaux utiles. D y eut en réalité, outre l'Asie centrale, bien d'antres contrées où l'homme s'est avisé de se ménager des auxiliaires : le Til>et, l'Inde, le Soudan, la région berbére-hispsnique, l'Enrope centrale, les Andes. La variété des tempëraments spéciaux formés en des milieux très divers fut une circonstance utile ; elle répondit à la variété des obstacles que l'homme avait à surmonter.
Les animaux le plus anciennement domestiqués ne le furent pas en vue du transport : le chien, le mouton, la chèvre, — animaux que, malgré certains services occasionnels, on ne peut ranger dans cette cat^rie,— précédèrent sans doute le bœuf, le cheval, l'fine, le chameau, etc. Le bceuf fut peut-être le premier animal de trait. C'est en cette qualité qu'il apparaît dans les traditions chaldéennes, chinoises, comme dans les mythologies germaniques. L'emploi des bovidés comme porteurs ne put jamais être que restreint, comme il l'est encore. Mais l'effort dont est capable ce front vigoureux, exercé à rompre les taOUs et à écarter les obstacles, est le plus fort levier qui puisse, en s'assodant à la roue, déplacer de lourdes charges. Rien, même aujourd'hui, ne
remplace la vache dans nos sentiers de montagnes» le baffle dans les rizières et les marécages, le bœnf dans nos plaines à betteraves. Noos serions portés, toutefois, à rabaisser les états de service de cet auxiliaire dans riûstoire des déplacements humains et du conunerce, si de nos jours les migrations des Boers n'en avaient pas encore fourni an exemple. Au xiii^ siècle, le boeuf était l'animal le plus conununément employé au roulage, dans le transit commercial qui s'opérait entre la mer d'Âzof et la Volga ; c'est ce que nous dit la relation de l'envoyé de saint Louis, le moine Rubrouck.
a été néanmoins relégué au second rang, pour la circulation générale, par des animaux que d'autres milieux avaient préparés à ce service. C'est dans les régions découvertes, où une végétation clairsemée impose aux troupeaux en quête de nourriture l'habitude de franchir de grandes distances, que le cheval et le chameau avaient contracté les qualités dont la domestication s'empara. Parmi les équidés aux jarrets nerveux, au dur sabot, aux puissants naseaux adaptés aux courses rapides, deux races domestiquées se distinguent de bonne |
heure : le cheval turcoman au front bombé, et le cheval iranien de '
Médie au front plat \ Mais rien n'empêche de croire qu'il y ait eu d'autres centres de domestication, par exemple dans l'Europe centrale où des races de chevaux étaient très répandues, à l'état de gibier, dés les temps paléolithiques. Les Celtes, antérieurs aux Germains dans l'Europe centrale, avaient une supériorité que constate Tacite dans cet élevage. Les Gnscs le reçurent des peuples phrygiens ou thraoes, comme auparavant les Chaldéens l'avaient emprunté aux Mèdes.
Nul doute que son ardeur et ses allures guerrières n'aient beaucoup contribué à son adoption par l'honmie ; mais, même en cet emploi, c'est déjà associé au char que le montrent les guerres assyriennes ou achéennes. Animal et véhicule avaient donc été introduits ensemble. Ce qui concourt à prouver son introduction récente dans le Sud de l'Asie, c'est qu'au temps de Strabon il n'était pas usité en Arabie ' ; il ne s'y répandit que dans les siècles qui précédèrent Mahomet. On sait quelles qualités il devait y contracter ; et ceci nous donne une première preuve de la souplesse d'adaptation dont il est capable, grâce à de nombreuses variétés de races, et qui lui a permis de peupler
1. FeAtbbmbmt, Le» ebeoaux dans Ua temps tdeloiique» et préhiâioriques, Paris, 18SS. V
2. STKâBON, XVI, 4, 2 ; id., XVI, 4, 26. On sait qu'en revanche 4 la même époque c'était le dieval et non le chameau qui servait aux traversées sahariennes, moins BoaitireaBcs d'ailleurs qu'elles ne le devinrent après Tlslam.
l'immense domaine qui 8*étend du renne à Télëphant, des Yakoutes à l'Asie et TAfrique tropicales, sans parler de sa multiplication récente et phénoménale dans les Amériques I
Prjewalski a signalé les chameaux à l'état sauvage entre le Tarim et le Koukou-nor. C'est de l'Asie centrale que semble, en effet, originaire l'espèce, dite bactriane, à deux bosses : béte de somme, plus que de trait ; peu capable de vitesse, car elle ne fait guère plus de quatre kilomètres à l'heure ; mais par sa sobriété, son instinct \ son adresse à trouver lui-même sa nourriture aux abords des campements, animal très propre à soutenir des mois entiers de trajets 'et à jouer le rôle de navire au long cours des régions arides. Ce n'est pas un guerrier ; ses habitudes flegmatiques ne sauraient être dérangées sans dommage; et les expéditions dans lesquelles on l'a, de nos jours, engagé, soit ^n< dans le Turkestan, soit dans l'Air, ont été pour ces malheureux ani-
. r -: maux de véritables hécatombes. Pour la vitesse toutefois une sélec-
- i tion habile semble avoir obtenu, dès l'antiquité, la variété précieuse i' 3 du chameau de course, dromadaire ou méhari. C'est sans doute aux -^ Nabatéens qu'en revient le mérite. « Ces gens ftpres au gain, dit Stiabon»
- ^ étaient les caravaniers professionnels- du transit antique entre la Baby-
lonie et l'Egypte. » Leur monopole tenait à la possession d'un stock perfectionné d'animaux de charge. Sous le climat sec et salubi^ du
^.» Nedjed le dressage leur permit d'obtenir des animaux plus rapides^
>• supportant mieux la soif '. Us créèrent ainsi un produit de concurrence.
Ce ne fut pas un médiocre avantage pour les antiques sociétés qui fleurirent entre la Méditerranée et le Sud-Ouest de l'Asie, que de pouvoir concentrer à leur profit les produits des deux faunes différentes. Si le cheval et le chameau leur vinrent du Nord, l'ftne leur vint du Sud. L'ftne est un africain, issu, non conmie on l'a cru, en le confondant avec l'hémione, des steppes de Mésopotamie, mais de la zone découverte à plantes rigides qui sépare le Sahara du Soutlan *. Il s'est répandu vers le Nord par deux voies différentes : d'un côté par les pays de l'Atlas anciennement unis à l'Espagne ; de l'autre, par la vallée du Nil. C'est dans la Haute-Egypte qu'A fut domestiqué dès
L Son instinct le guide à travers les pistes que le sable recouvre (Bonin, Voyage de Pékin au Turkestan Russe, La Géographie, 1901, p. 120).
2. n peut faire en 30 Jours la traversée du Gobi. (Mission Duinuil de Bhins ; Grbnard, L II, p. 199. — FiTTTBRBR,. Geographischt Skizze der Wutie Gobi, Pei. Mitt. Erg. heft n« 139, p. 130.)
3. Le dromadaire peut rester 5 à 6 Jours sans boire. D parcourt en 6 jours les 600 kilomètres de Hall à Bassora.
4. Fr. Lbnormand, Sur Vaniiquiié de Vàne et du cheval comme animaux domestiques en Egypte et en Syrie, Comptes rendu de VAcadéMe des Sciences, LXIX,. 1869, p. 1256-1258. — Observations de Milne-Edward^ p. 1269.
les temps les plus anciens, car les monuments le montrent» dès les premières dynasties, aussi multiplié qu'aujourd'hui. Il y était l'objet d'une demande incessante à laquelle pourvoyaient les convois venus par eau de Nubie. Tels étaient les services auxqueb ses qualités le préparaient pour les pays de petites cultures, de relief morcelé, de transactions locales qui abondent sur le pourtour de la Méditerranée, qu'il s'y propagea rapidement et qu'il finit par y devenir le compagnon familier, le soutien social de la classe des petites gens.
Mais, conmie ne tardèrent pas à le remarquer les spécialistes, sa propagation vers le Nord est limitée. H ne supporte pas, disaient les Grecs, les froids de la Scythie. Tandis que de nos jours il est d'usage commun dans le Turkestan oriental, il manque au Nord des Hanchan^. C'est ce qui suggéra l'idée de recourir au produit artificiel ne de l'accouplement de l'ftne et de la jument.,Lè mulet paraît, dans les sculptures assyriennes, bftté et harnaché comme de nos jours. De bonne heure, il donna lieu à des centres de production et de marché : x^'était l'Arménie et la Cappadoce aux temps homériques, comme aujourd'hui c'est le Poitou pour l'Espagne, le Yunnan pour le Tibet, les États argentins de Jujuy et de Salta pour la Bolivie. Quels furent les centres primitifs de production où s'approvisionna la Chine ? Tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'usage du mulet fut très anciennement pratiqué dans la Chine du Nord. Dans ce cas, comme dans bien d'autres analogues, on né saurait être trop frappé de ce fait significatif que, séparée à tant d'égards de nous par le reste de ses habitudes matérielles et intellectuelles, la Chine du Nord s'en rapproche au contraire singulièrement par une très ancienne analogie de moyens de transport. Et cette conmiunauté s'arrête à la Chine du Nord ; elle ne va pas jusqu'au Japon.
Auprès de ceux que nous venons d'énumérer, les autres auxiliaires que l'homme s'est associés pour le transport, n'ont qu'une importance locale. L'éléphant, dans sa carrure superbe, est un luxe de rajah ou une machine de guerre, plutôt qu'un serviteur domestique. Le solide équilibre du yak, calé sur ses jambes courtes, le rend indispensable dans les escalades du Tibet oriental ; mais il ne s'accomimode que des hautes altitudes. Le renne excelle plus que tout autre à se dépêtrer en été, dans les bourbiers de la toundra ; mais il fuit nos températures d'été et la douceur des climats océaniques. Le lama fut l'unique bête de somme des anciennes civilisations américaines, mais sa résistance est limitée, et il ne fait guère que trois ou quatre lieues par jour.