CHAPITRE m
Nous allons passer rapidement en revue les géologues les plus célèbres de l'étranger en faisant connaître l'école à laquelle ils se rattachent.
En Suisse, nous devons parler d'abord de Pictet, qui était un homme de grand mérite comme observateur et comme philosophe ; il avait rejeté les idées de localisation vitale dans ce qu'elles avaient d'exagéré. Nous donnerons et nous discuterons dans la troisième partie de cet ouvrage les lois paléontologiques qu'il a établies et qui sont encore celles qui se dégagent le plus nettement de toutes les recherches modernes.
Citons ici, de lui, seulement quelques phases formant la conclusion d'une de ses dernières publications (1) où, parlant du Néocomien composé d'après les anciens travaux comme suit :
! Supérieur urgonien.
Moyen néocomien propre.
Inférieur valangien,
il dit : « Ces faits nouveaux tendent à faire envisager « l'étage valangien, non comme une formation dis-
(I) Pictet, Matériaux pour la paléontologie suisse j Genève, 1868, 4« série, U* livraison, p. 106.
« tincte, mais simplement comme un faciès local du « terrain néocomien, lequel se serait déposé dans « des parages qui présentaient quelques conditions « particulière^, en même temps que se déposaient dans « la Haute-Saône et dans l'Yonne les couches du
« néocomien propre Bien plus, si les déductions
« qui précèdent ne sont pas infirmées, on peut con- « dure, que sur un point donné, où Ton ne trouve « que la faune du néocomien moyen, il n'est pas « nécessaire pour expliquer Tabsence des dépôts va- « langiens d'admettre une émersion du fond de la « mer à la fin des dépôts jurassiques, et une autre « émersion à la fin du dépôt néocomien pour expliquer « l'absence des dépôts de Turgonien. Car des circon- « stances locales telles qu'invasion de sédiments « étrangers, formation de rochers madréporiques, « changements dans les courants, etc., ontprobable- « ment suffi pour déterminer les immigrations et les « migrations d'espèces qui produisent des faciès « spéciaux néocomiens inférieurs ou supérieurs dif- « férents du néocomien moyen et formant les faunes <( valangienne et urgonienne. »
Quelques lignes plus bas : « Un jour, cela est pro- « bable, on arrivera à se rendre mieux compte de la « nature des circonstances qui ont présidé à ces mo- « difications locales des faunes, qu'il est facile de « constater dans toute la série des âges géologiques, « et on pourra préciser plus clairement dans quelles « limites elles ont dû agir sur la migration ou peut- « être sur certaines transformations des êtres. C'est
« vers ce but que doivent tendre les recherches ; « Tobservation et l'analyse des causes, qui, dans le « inonde actuel, peuvent produire de semblables ré- « sultats ; pour le passé, les études de détail et les « monographies locales, tels sont les moyens les plus « sûrs, qu'on puisse employer pour parvenir à Tat- . « teindre. »
On connaît Tappui que M. Gh. Vogt a donné aux idées nouvelles, mais il est plus zoologiste et anthropologiste que géologue.
MM. Renevier, Stiider et A. Favre, quoique trèslibéraux en stratigraphie ne semblent pas favorables à révolution. Mais nous devons signaler M. Desor comme ayant publié en conclusion d'un travail récent, spécial, sur les Échinides de la Suisse, une histoire générale de cette classe d'animaux où il apporte de puissants arguments en faveur de la théorie que nous défendons.
Laissons-le parler (i) :
<( Ce n'est pas que le type des Échinides n'ait pas été « en travail de transformation pendant la période jute rassique. Bien au contraire, il s'est enrichi et dévête loppé plus qu'à aucune autre époque, mais sans « secousses, sans écarts violents, de manière à nous « permettre de suivre en quelque sorte pas à pas. la « marche des transformations. Nous y voyons aussi « des types tout nouveaux faire leur apparition et ar- « river rapidement à une importance réelle. Est-il
(I) Échinologie helvétique. Conclusion par Desor, p. 425 et suiv.
« téméraire de supposer que des oscillations sem- « blables se répétant souvent puissent avoir eu pour w résultat de modifier à la longue la physionomie des « espèces? Cela ne suffirait-il pas à expliquer les diffé- « rences légères qui constituent les variétés dont les « Échinides nous offrent de nombreux exemples soit « entre les différentes assises d'un môme étage, soit <( entre les différents étages eux-mêmes ? Quelle que (( soit Topinion qu'on se fasse sur ces transforma- « tions, qu'on les adopte ou qu'on les rejette comme « des chimères, ce qui est certain, c'est que ces traits « d'union, ces différences insensibles, entre des espèce ces et des genres d'une môme famille, se rencon- « trent d'ordinaire entre deux formations contiguês, « mais séparées par un dépôt plus ou moins exceptionce nel qui suppose des changements dans les conditions « d'existence et à leur suite probablement des migra- « tions temporaires. »
Plus loin M. Desor ajoute : « Quelle est maintenant « la signification des évolutions de l'ordre des Echi- « nides ? On né saurait douter qu'elles ne constituent « un progrès. Le groupe dans son ensemble va se perce fectionnant d'âge en âge, et sous ce rapport il est à « l'unisson avec les autres divisions du règne animal. »
En Angleterre, où toutes les théories sont discutées de la façon la plus libre, où môme les plus fantastiques trouvent des adhérents, il n'est pas étonnant qu'une opinion aussi rationnelle que la théorie du transformisme et de l'évolution ait gagné beaucoup
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d'adhérents ; on peut même dire que, dans la patrie de Darwin et de Wallace, ces idées existaient dans Tair bien avant d'être livrées à la publication, et que les membres de la société botanique acceptaient à Tavance les opinions nouvelles ; l'entraînement général en leur faveur a été si fort que nous avons vu un des plus vénérables maîtres de la géologie, sir R. I. Murchison, qui avait cru la plus grande partie de sa vie à l'immutabilité de l'espèce s'approcher vers la fin de sa carrière des hypothèses nouvelles et chercher des arguments pour les soutenir. Il en est d'autres qui ont cru voir dans les idées de Darwin ce que tant de leurs compatriotes n'avaient pas vu, et ce que Darwin luimême n'admettait pas, c'est-à-dire une atteinte à la religion, et qui sont restés fidèles à la fixité de l'Espèce pensant rester fidèles à leur foi. Nombre de nos compatriotes, soit dit en passant, pensent de même et ont vu à tort dans les idées nouvelles plus que leurs auteurs n'y avaient mis, nous reviendrons plus loin sur ce sujet important. Nous ne pouvons prononcer le nom de Sir Murchison sans penser à son grand collaborateur français M. de Yerneuil que nous avons récemment perdu et qui, quoique stratigraphe consommé, était partisan de la fixité de l'Espèce, très-influencé sans doute par les idées auxquelles nous faisions allusion plus haut.
M. Huxley était transformiste avant Darwin et la théorie de la sélection naturelle, c'est un élève de Lamarck en zoologie, de Lyell en géologie, c'est un naturaliste indépendant et travailleur qui a le premier
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discuté Haeckel scientifiquement en adoptant son système après quelques modifications de détail. Nous citerons de lui comme important au point de vue historique son Introduction au Catalogue de la collection paléontologique de TÉcole des mines de Londres, écrite avant le livre de Darwin et qui contient les idées les plus nettement progressistes. C'est de tous points, un des hommes les plus remarquables de notre temps par Toriginalité de ses vues et l'étendue de ses connaissances.
Nous avons déjà parlé de M. Lyell et nous n'en dirons plus que deux mots; Téminent fondateur de TEcole des causes actuelles a adopté avec empressement la théorie de l'Évolution qui était si favorable à la sienne, et il eût fait un grand nombre de disciples en France sans les défectuosités littéraires de ses écrits. En effet, les conclusions positives sont rares, les faits détaillés et commentés jusqu'à la diffusion, les digressions oiseuses, etc., et il faut, comme pour le traité de Darwin sur l'origine des Espèces, un vrai courage pour suivre l'auteur dans les méandres de sa pensée. On comprendra que nous ne nous permettons ces observations que parce que le mérite des Principes de géologie est incontestable.
Nous devons faire connaître l'opinion de Lyell déjà enseignée par J. B.Brocchi et H. de Meyer sur les espèces avant l'hypothèse de la sélection. N'admettant pas les révolutions brutales anéantissant des faunes complètes, ils pensaient que l'Espèce avait comme l'individu une durée limitée, qu'elle possédait en soi une
certaine vitalité qu'elle pouvait atteindre et non dépasser, qu'il y avait pour ces divisions une période nécessaire de développement, d'âge mûr et de décroissance fatale qui amenait certainement la mort (1).
Ed. Forbes a beaucoup combattu cette idée, et il eût certainement été favorable à l'hypothèse du transformisme et de la sélection naturelle que ses recherches ont tant contribué à faire naître.
En Allemagne, le concurrent en érudition d'Alcide d'Orbigny, M. Bronn (2), était sinon transformiste, au moins bien près de cette idée. Du reste, dès 1811, Oken avait émis des idées de perfectionnement graduel qu'il avait complétées, de 1833 à 1842, dans sa classification de zoologie générale. C'est dire que de tout temps ces idées eurent cours en Allemagne.
En stratigraphie il est inutile d'insister sur les principes libéraux d'Oppel et de son successeur Zittel, sur lequel nous reviendrons à propos de la querelle des Tithoniques, mais leurs collègues MM. Goëppert, Geinitz, Giebel, etc., n'ont pas toujours admis la sédimentation et la vie continue.
La géologie qui est une science très-répandue dans le pays que nous étudions semble se concentrer dans les idées théoriques ; la géologie y gagne peu à la diffusion générale de la science, et longtemps la consti-
(1) D'Archiac, Introduction à Vétude de la paléontologie tX. II, p. 125.
(2) Nous préférons de beaucoup la disposition de son Indtx paleontologicus à celle du Prodrome d^Alcide d'Orbigny.
36 PBINCIPÉS DE GÉOLOGIE.
tution des pays les plus proches voisins y a été inconnue; il est vrai de dire que da^s toute la partie nord de la Prusse toute observation du sous-sol est impossible, couvert comme il Test par un manteau impénétrable d'épais quaternaire.
L'Autriche, dans ces dernières années, s'est mise sérieusement au travail, et l'institut géologique de Vienne est un des centres de découvertes les plus appliqués qu'il y ait aujourd'hui (i).
Il nous reste à parler de la classification géologique d'Haeckel qui a été l'objet à son apparition de trèsjustes critiques de M. Huxley (2), critiques si justes que l'auteur a modifié ses opinions premières et que nous trouvons un tableau beaucoup plus vrai dans les éditions postérieures dont M. Dumont nous a donné un extrait (2). Telle qu'elle est actuellement, la classification du grand naturaliste, qui doit trop à la France pour la dédaigner sérieusement et qui ne la jalouse que parce qu'il la craint, est en accord avec toutes les classifications générales. Nous n'aurions plus à lui faire que quelques critiques, de détail qu'on verra aisément en comparant son tableau des couches avec celui que nous donnons plus loin.
Haeckel avait d'abord admis douze périodes et entre
(1) Voyez les Mémoires de V Académie de Vienne ^ très- intéressants depuis quelques années.
(2) Huxley, Histoire naturelle de la création, Revue des cours scientifiques, 7* année, p. 252.
(3) A. Dumont, Haeckel et la théorie de révolution en Aile* magne. Paris, 1873, p. 8?.
OPINIONS CONTEMPORAINES A L'ÉTRANGER. g7
chacune des dix plus anciennes il avait intercalé dix terrains hypothétique^, où il plaçait l'apparition des types encore inconnus qui lui manquaient dans sa série- zoologique.
Mais il n'a pas tardé à reconnaître que son hypothèse était superflue, et qu'il y avait encore assez de vastes formations, contemporaines de celles que nous connaissons, et dont les fossiles nous sont inconnus sans avoir besoin d'en imaginer de nouvelles ; il est donc revenu sur son erreur.
En résumé, la doctrine de la fixité de l'Espèce, qui tient étroitement à celle de la spécialité de la vie dans les couches, est plus répandue à l'étranger qu'en France, oîi cette théorie de l'Évolution n'est pas encore assez vulgarisée. Cela tient à une multitude de causes dont je ne ferai que signaler les plus importantes: d'abord, l'attachement inhérent aux idées qu'on possède depuis longtemps ; le peu d'aptitude de l'esprit français (hors du positif affirmé d'une manière absolue) pour les études de spéculation subjective, et Haeckel a développé ce sujet avec raison ; puis enfin la forme du livre de M. Darwin. Si nous revenons sur cette idée de l'importance de la forme sur l'exposition des principes, c'est que nous pensons qu'elle a eu une influence capitale; la doctrine nouvelle a été mal présentée. Le lecteur français hait les lenteurs, les dissertations minutieuses sur des choses qui lui paraissent évidentes, ou pour des démonstrations dont il ne sent pas l'utilité, et enfin les longueurs traitant de matières étrangères au sujet général, etc. Rien de tout cela ne lui a été épargné. DoLLFCS. — Géol. traosf. 8
88 IPRINCIPES DE GÉOLOGIE*
Revenons enfin sur les rapports de la doctrine nouvelle avec la religion, et remarquons qu'en France encore plus qu'en Angleterre elle est devenue le champ de bataille des partis philosophiques et religieux ; que cette doctrine déjà ancienne, qui n'avait rien de radical en soi, bannie et proscrite d'un parti, est devenue une arme pour l'autre ; que les meilleurs esprits n'ont pas vu que le transformisme, conséquence logique, à notre avis, de la classification naturelle, qui a montré le rapport des formes, n'atteignait pas plus la foi que les doctrines de Galilée ou les théories de Laplace ne l'avaient fait précédemment, et qu'il était possible que l'Evolution fût le plan créateur I
Nous ne pouvons que renvoyer pour de plus amples détails sur cet intéressant sujet à la préface du livre de M. Dumont sur Haeckel, où nous regrettons seulement la rapidité avec laquelle ces matières ont été traitées. Encore quelques livres comme celui-là, et nous pensons que la doctrine de l'Évolution lente recevra une sorte de démonstration par le grand nombre d'excellents observateurs qui iront à elle.
Insistons sur ce fait fondamental qui se dégage de toute cette étude historique, c'est que la théorie de l'Évolution n'est pas plus neuve en géologie qu'en zoologie, qu'elle nous arrive par une suite continue de savants depuis la fondation même de la science naturelle établie par Linné, procédant d'une conception différente de l'Espèce, rien de plus, et que Darwin n'a fait que réveiller des idées bien connues, des prin-
cipes positifs, enseignés depuis cinquante années par M. Lyell en Angleterre, défendus en France par M. Constant Prévost contre Cuvier dès Torigine de la science, puis contre Alcide d'Orbigny, élève de Cuvier. Le fond du débat est resté le même : les deux Écoles des Causes actuelles et des Causes anciennes qui ont eu tour à tour la prépondérance sont toujours en présence, et Tavenir dira à laquelle appartiendra le succès définitif : pour nous il n'y a pas de doute à cet égard.