G PRINCIPES DE GÉOLOGIE
(( combinaisons les plus opposées à celles que nous « devrions attendre d'après les enseignements de la « théorie (1). »
Ainsi l'apparition des trilobites dans la faune I primordiale, qui n*est plus la faune primordiale puisqu'il existe des couches fossilifères plus anciennes en Angleterre, l'apparition des céphalopodes dans la faune II, celle des poissons dans la faune III ne lui semblent pas indiquer la trace d'un progrès I Mais, ce n'est pas avec de tels arguments que nous essayerons de réfuter les preuves de M. Barrande. Gomment proposer une observation contre un auteur qui a décrit les trilobites, même à leur état embryonnaire, et qui développe pendant 400 pages la distribution verticale et horizontale des céphalopodes? Non, nous chercherons dans l'auteur lui-même des arguments contre sa théorie de localisation à outrance qui lui cache les rapports vrais des séries fossilifères ; nous le combattrons en lui opposant sa théorie des colonies^ théorie qui a fait tant de bruit il y a quelques années et qui a rencontré ses adversaires justement parmi les géologues doctrinaires aussi déterminés que M. Barrande au maintien des anciennes lois géologiques.
La nature, en effet, a fourni à cet habile observateur une anomalie stratigraphique aux théories anciennes qui eût dû lui faire ouvrir les yeux, car elle lui montrait, comme il Ta démontré plus tard, « que les couches <c à fossiles semblables ne sont pas forcément contem-
(]} J. Barrande, Crustacés divers et poissons des dépôts siluriens de la Bohême, in-8°, 1872, p. 124.
SILURI£N. — GAMBRIEN. Il
« poraines, que Tidentité de la faune n'impliquait pas forcément l'identité du temps. » M. Barrande a découvert qu'au milieu d'un système épais de couches présentant la même faune^ il pouvait se trouver une ■ couche en lentille isolée, renfermant une faune différente de celle des couches qui Tentouraienl, faune appartenant à un système suivant et n'ayant aucun rapport avec celle dé son milieu ; cette lentille renfermant aijasi un type sporadique, précurseur, indépendant des couches voisines, phénomène que l'auteur exprime en dernière analyse comme « consistant dans la coexistence (( partielle de deux faunes générales, qui, considérées « dans leur ensemble, sont cependant successives (i).»
Ajoutons que ce fait remarquable d'une colonie d'animaux nouveaux, noyés dans une faune établie, est trop admirablement caractérisé en Bohême pour pouvoir être mis en doute.
Notre savant observateur a déjà reconnu plus d'une vingtaine de ces « anomalies coloniales » dans son bassin. Ce sont surtout des enclaves de la faune III dans les bandes rf* et d^ de la faune II,les lentilles étant placées en général aux pourtours ouest et est du bassin.
Au point de vue de l'évolution continue des causes actuelles, rien n'est plus simple et plus naturel que ce fait, il s'explique suffisamment par les migrations, efc nousindiquele mode de venue et de changementdes différentes faunes générales. Mais^ pour le partisan de la
(1) J. Barrftnde, Défense des colonies. Paix aux colonies^ IV. Prague, 1870, p. 184.
fixité des espèces et des couches, le phénomène est bien plus complexe, quoiqu'il ne puisse être expliqué que par des migrations venant d'un centre de création; mais c'est une révolution des principes établis, c'est la perturbation stratigraphique la plus nette qu'on puisse désirer pour montrer le défaut des systèmes absolus.
Si l'identité de la faune n'implique pas l'identité des mêmes strates, si la migration est un fait si général et si varié, comment savoir si la même faune reconnue ailleurs n'y est pas dans un terrain plus ancien ?
Comment sans avoir suivi la roche, la couche, pied à pied, d'un bout à l'autre de sa formation, affirmer l'absolu synchronisme?
Avant de connaître tout le globe, nous ne pourrons affirmer que la faune est née dans tel ou tel endroit, nous ne pourrons savoir si elle n'a pas été se transformant un peu, de place en place, pour revenir après plusieurs stations, entièrement différentes, dans le lieu d'où elle était partie.
L'objection de l'insuffisance de nos documents doit être ici discutée, nous devons dire combien peu les contrées siluriennes nous sont connues I Elles se réduisent à quatre à peu près observées : l'Angleterre, où il n'y a que cinq ans que le cambrien a fourni des fossiles ; l'Allemagne, la Suède étudiée depuis dix ans au plus, et les États-Unis bien insuffisamment explorés, quoique fort riches en fossiles. Qu'est-ce auprès de la surface tout entière de la terre? Car' le monde a été couvert par la mer silurienne, presque entière-
ment sinon totalement! Il est prouvé qu'à cette époque il n'existait pas de grands continents, que la mer peu profonde était seulement entrecoupée d'archipels peu importants. Ces observations auront encore plus de poids si Ton considère la faune connue, si l'on sait que les quatre régions observées ont fourni plus de 10,000 espèces et qu'elles ne sont point encore épuisées.
M. Barrande a trouvé, par exemple, 60 trilobites nouveaux, depuis vingt-cinq ans, dans un bassin qu'il avait fouillé en tous sens pendant les trente années antérieures, plusieurs types étant venus combler, il l'avoue lui-même, des lacunes paléontologiques importantes.
La faune suédoise, à peine soupçonnée il y a quarante ans, fournit en ce moment une moisson superbe : 370 espèces de crustacés, dont le plus grand nombre est différent des 354 espèces connues en Bohême. Quand, dans des champs aussi restreints, disons-nous, explorés pendant quarante ans sérieusement, on a trouvé 1,500 trilobites (i) au moins, et 10,209 espèces diverses d'autres débris animaux pour la seule période silurienne, on est effrayé malgré soi delà variété infinie de types, et on est en droit de supposer qu'il est déjà des passages, des transitions insensibles toutes indiquées et des types à réunir qu'on a séparés.
(1) Voyez 8iir la filiation des trilobites et leurs rapports étroits avec les limules actuelles, ainsi que sur la place à assigner entre les arachides et les crustacés de ces animaux singuliers, le Mémoire de M. Dohrn dans le Zeitschrifl Jenaische, t. VI, p. 580, 1871 é
Rappelons en terminant que le genre si simple orthocéras possède à lui seul 850 espèces et que le genre cyrtocéras, qui est très-voisin, a 375 espèces formant à eux seuls les trois quarts des céphalopodes siluriens ! Aussi nous pensons qu'il convient de répéter avec M. Gaudry : « L'Évolution indique un si grand nomce bre de nuances, que vouloir les distinguer entre elles « par un nom spécial, c'est préparer des catalogues c( sans limites, où l'humaine intelligence se perdra. »