‹ Principes de géologie transformiste: application de la théorie de lChapitre 44 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ESPÈCE EN PALÉONTOLOGIE. — l'eSPÈCB EN ZOOLOGIE. — l'espèce FOSSILE.

Nous ne pouvons mieux démontrer l'utilité de ce bapitre qu'en citant quelques paroles de M. Gaury (1) : « Plusieurs personnes pensent que la discussion de la théorie de l'évolution a seulement un intérêt philosophique; je ne le crois pas, il me semble que nulle question n'importe davantage à la géologie pratique. — En effet, si l'on désespère de découvrir un plan dans l'ensemble de la création, si on ne suppose pas que l'histoire du monde organique est rhistoire d'une évolution oti tout se lie, où l'être d'aujourd'hui descend de l'être d'hier et sera le propagateur de l'être de demain, on n'a pas de raison pour s'attendre à trouver telle ou telle forme dans un terrain plutôt que dans un autre. Mais il n'en est pas de même si les espèces des différentes époques se sont enchaînées et ont été solidaires les unes des autres. Prenons un exemple : si on demandait l'âge de la formation de Rouzon , où l'on a

découvert de nombreux fossiles d'espèces particulières^ si je crois à l'évolution des êtres, je regarderai

(1) A. GaUdry, Rêvve des tours scientifiques f V année, 1070^

DoLLFtJS. — Géol. transf. 9

« à quel degré d'évolution paraissent avoir été les ani- « maux jde Rouzon, et connaissant le degré d'évolution « des animaux inférieurs et supérieurs dont on con- « naît rage stratigraphique dont nos formes particu- « lières sont intermédiaires, j'en déduirai l'âge pro- « bable aussi intermédiaire. »

La gradation des espèces dans les formations successives est une garantie de leur filiation et partant de leur évolution.

Sans vouloir refaire ici une discussion complète de l'espèce en zoologie, nous étudierons la manière dont on s'est efforcé de démontrer dans les couches sa fixité. Rappelant ce que nous avons dit en réponse aux études de M. Barrande (page 58), nous allons voir dans le bassin de Paris les arguments malacologiques avec lesquels on a combattu le transformisme.

On a formulé deux objections tirées des lacunes dans la série zoologique et de la spécialité des espèces dans les couches.

Pour ce qui est des lacunes, si l'on compare par exemple, comme on le fait généralement, toute la faune des sables inférieurs avec toute la faune du calcaire grossier, on triomphera en montrant seulement 8 p. 100 d'espèces communes; mais la comparaison est inexacte. Ce ne sont pas tous les animaux des sables inférieurs, période arbitraire, qu'il faut comparer avec tous ceux du calcaire grossier ensemble non moins variable; mais bien la partie supérieure des sables inférieurs au contact du calcaire grossier^ avec la couche la plus inférieure du cal-

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Caire grossier. Si on fait l'opération de cette manière, on arrive aussitôt à 20 p. 100, quoique le milieu minéralogique ait changé, ce qui est un fait important, et quoiqu'il y ait probablement une lacune stratigraphique à noter. Si donc, nous ne trouvons pas que cette lacune soit plus importante qu'entre deux autres couches con ligues des sables inférieurs ou du calcaire grossier, nous pourrons conclure que la lacune a été indiquée à tort comme objection au transformisme.

L'animalité dans le tertiaire a été continue, le nombre des espèces qui chevauchent sur deux couches est considérable, les lacunes générales n'existent pas^ celles qu'on rencontre sont toutes locales, correspondant le plus souvent à des lacunes stratigraphiques que le temps vient combler, ou à des modifications zoologiques peu importantes.

Pour ce qui est des espèces spéciales à chaque couche nous pouvons invoquer à la fois la discussion incessante des identités stratigraphiques, et l'insuffisance de nos collections et de nos publications, insuffisance qui ne saurait être niée, car nous la voyons aller en diminuant chaque jour. Dans sa deuxième édition dès animaux sans vertèbres du bassin de Paris, M. Deshayes ajoute 702 espèces nouvelles d'acéphales aux 336 qu'on connaissait déjà I et cela à trente ans d'intervalle ; encore 60 années, combien en connaîtrons-nous? Qu'on ne pense pas qu'après toutes ces recherches les espèces nouvelles soient impossibles à trouver; il n'est pas de collection un peu soignée qui n'en renferme. Citerons- nous les 500 espèces nouvelles

du calcaire de Mons, que MM. Cornet et Briard ont découvertes depuis moins de huit ans, et le calcaire pisolithique qui attend toujours un monographiste consciencieux.

Et dussions-nous être accusés de pessimisme, nous dirons franchement notre façon de penser sur les procédés suivis dans la publication des espèces, et qui nous semblent insuffisants. Il est évident que la paléontologie ferait connaître bien plus de matériaux sans les obstacles matériels de la publication; ne pouvant figurer qu'un petit nombre d'échantillons, on ne figure que les caractéristiques, ceux dont les formes sont bien accusées. On laisse à part les espèces mal caractérisées, les espèces uniques, brisées, roulées, qu'il serait souvent si utile de connaître. L'individu est souvent si variable dans les types admis que les plus savants auteurs, les nomenclateurs des espèces, sont eux-mêmes embarrassés dans leurs déterminations, les hommes les plus compétents n'osent se prononcer sur la reconnaissance d'un caractère même décisif (1), ils

(I) Nous devons faire remarquer que dans les animaux trèsinférieurs les difficultés pour caractériser l'espèce sont encore plus grandes que pour les classes intermédiaires ; chez les Foraminifères, par exemple, il n'est impossible que de marquer de» types et d'indiquer les transitions variées qui joignent chacun d'eux. Aussi on peut dire que les types de M. Carpenter renferment quelquefois une dizaine d'espèces de M. Ruper Jones, qui renferment elles-mêmes souvent trois ou quatre espèces d'Alcide d'Orbigny. a Ces choses sont bien faites pour nous montrer combien nos systèmes de classification, nos tribus, nos genres, sont artificiels et expriment mal les relations réelles des êtres entre eux. Notre nomenclature binaire n'est qu'une sorte de convention.» Miller et van den Broeck, Foraminifères de la Belgique^ 1873.

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abandonnent tout à fait la détermination quand Téchantillon est voisin d'un autre, d'un terrain différent tant leurs idées stratigraphiques sont absolues. Il faut insister sur la manière différente d'apprécier les caractères pour l'établissement des espèces, par exemple : « M. Fischer croit que les deux tiers des briozoaires de la « craie décrits par Aie. d'Orbigny font double em- (( ploi ; )) les nombreuses distinctions de genre et d'es* pèce étant basées selon lui sur des caractères trop fugaces et trop variables. L'appréciation de la valeur des caractères en classiûcation étant très-délicate et des plus variables selon les auteurs, M. Fischer ajoute à ce propos (1) : « Nous croyons à l'existence certaine « des espèces actuelles, mais non pas à celle d'une « quantité d'espèces prétendues, établies à la légère et « destinées à prouver combien est grande la variabilité « d'uû type spéciflque. »

Que dirons-nous encore, invoquerons-nous les espèces mala^ dubia^ varia si fréquentes dans la nature et que nos cadres artificiels sont impuissants à contenir? Insistons sur ce point : que les paléontologues ont si longtemps cru et croient encore pour la plupart, si sincèrement, à la spécialité des espèces dans les mêmes couches, aux plus grandes distances, qu'ils ont rayé volontairement de la science et qu'ils se sont soigneusement gardé de publier les nombreux faits qu'ils rencontraient à chaque pas et qui étaient en désaccord avec leurs idées préconçues ; puis une révision strati-

(1) Catalogue des Briozoaires de la Gironde^ 1872.

graphique amène forcément une révision paléontologique après laquelle on s'étonne d'avoir si longtemps méconnu des rapports réels et identifié des espèces distinctes. C'est un devoir qui incombe aux partisans de révolution de faire sortir de l'incognito les ressemblances cachées, de rechercher la filiation, la descendance, là où les faiseurs d'espèces n'ont cherché que la dissemblance et la non-parenté (1).

Beaucoup d'esprits sincères, ouverts à tous les grands problèmes, mais malheureusement prévenus contre l'évolution, ont cherché une solution au problème de l'origine des espèces.

M. Deshayes définit l'espèce entête d'un remarquable travail oùil recherche l'origine desfaunes(2) et l'explication la plus logique des faits : « L'espèce est une « réunion d'individus semblables descendus de parents « identiques à eux, et, séparés des autres, par des ca- (( ractères organiques d'une constance absolue. » Il développe ensuite, sans arriver à aucune conclusion, les idées suivantes : « que, quel que soit le terrain où a les espèces soient rencontrées, on remarque toujours « des traces non équivoques d'accroissement et que « nous ne connaissons pas d'espèces qui n'aient pas « passé par Tétat embryonnaire; » — que « si quelque a chose a été créé, ce ne pouvait être que des germes,

(1) Dans une récente livraison de la Paléontologie française, nous voyons même M. Deslonchamp s'excuser d'indiquer la ressemblance des types et déclarer qu'il faut exclusivement insister sur leur dissemblance.

(2) De l'Espèce, par Deshayes. Journal de conchyliologie y t. !«', 2« série. Paris. 1856, p. 197.

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« mais que la génération spontanée des germes a été « toujours combattue avec succès; » — que « les es- « pèces ne semblant pas se modifier il a fallu que ce « fussent les germes qui se modifiassent dans les ter- <( rains successifs.» Car Fauteur admet la généralité des faunes et leur renouvellement complet. L'hypothèse de M. de Keyserling (1) est donc la seule qui puisse satisfaire à tant d'exigences ; on doit admettre, d'après cette hypothèse, qu'à certains moments des conditions physiques ou chimiques ont brusquement modifié tous les germes, tuant tous les animaux contemporains adultes, et en môme temps qu'ils modifiaient certains germes pour en faire naître des animaux plus parfaits, ils en laissaient d'autres semblables pour la continuité des mêmes types : la perfection du genre n'étant qu'un degré supérieur de concentration chimique, un nouveau groupement d'une série supérieure des mômes molécules de l'embryon.

M. de Keyserling dit textuellement : . « Les diffère rences essentiellement chimiques basées sur le grou- (c pement des éléments en proportions fixes ne peu- <c vent procéder que par système, par gradins, et (( constituent des groupes de corps rigoureusement sé- (( parés les uns des autres. »

Yoilà à quels résultats on arrive avec les idées systématiques, partant de principes absolus, erronés, on est obligé de rechercher des hypothèses étranges, on ne peut que proposer des explications imaginaires,

(1) Bulletin de la Soc. géoL de France, 2« série, t. X, p. 355.

voulant dans Tautorité fuir le miracle on retombe fa« cilement dans le merveilleux.

En somme, pour nous : Vespèce est une portion d'une séné d'individus voisins, comprise entre deux modifications appréciabks. En d'autres mots, c'est un ensemble de termes d'une série continue, illimitée, compris entre deux différences plus grandes que d'autres.

« La paléontologie, dit M. Tournouër, n'est pas une science expérimentale, mais une science bistorique. L'bypotbèse de l'origine des espèces par la voie de transformation et de filiation ne doit donc pas lui demander plus qu'elle ne peut donner, c'est-à-dire des présomptions et des probabilités scientifiques résultant de l'encbaînement des affinités constatées. Mais ces affinités et ces présomptions, il nous semble que la paléontologie les fournit abondamment à la doctrine de l'évolution. Quand 6n analyse comme nous venons de le faire pour Cabrières une faune quelconque, en ayant l'œil ouvert sur les provenances et les origines probables des espèces,sur leurs affinités et leurs variations, sur leur descendance et leurs déplacements probables, il nous semble qu'on sent augmenter l'intérêt du groupe' zoologique d'espèces alliées, des sous-genres ou de la section, et que Ton sent diminuer d'autant l'intérêt de l'espèce proprement dite, qui n'apparaît plus dans l'espace et dans le temps que comme un état plus ou moins passager ou plus ou moins local d'un type général (1). »

Mais nous en savons assez pour pouvoir définir le fossile, la véritable espèce paléontologique.

(I) Animaux fossiles du mont Uberon^ page 170.

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