MOTS MIXTES
Adjectifs pronominaux. Adjectifs conjonctifs. Autres mots conjonctifs. Adverbes négatifs, affirmatifs, prohibitifs.
On pourroît être embarrassé de savoir à quelle classe il convient de rapporter certains mots qui paroissent ou n'appartenir à aucune de celles que j'ai nommées, ou appartenir à plusieurs d'entre elles eu même temps.
Je commence par faire quelques observations sur les mots mon , ton , son^ no^ tre^ etc. , mien^ tien^ sien^ nôtre^ etc., qu'on nomme communément , mais d'une manière peu e^diCie. Pronoms possessifs.
Si Ton fait attention à la définition que nous avons donnée des Pronoms ^ on sentira facilement que ce ne sont pas des Pronoms, mais que ce sont des Adjectifs qui ont avec les Pronoms le même rapport que les Adjectifs rojal , national^ céleste , infernal ont avec les Noms roi , nation^ ciel^ enfer. On pourroit, à raison des Pro-
noms dont ils dérivent , les nommer Adjectifs pronominaux. Nous avons enfrançais deux sortes d'Adjectifs pronominaux. Les premiers mon^ ton^ son^ notre^ votre^ leur^ ne prennentjamais d'i^rticles, parce qu'ils restreignent tellement Je Nom appellatif auquel ils sont joints, que TArticle déterminatif /e, la, les, et de plus à la Préposition de ayant pour complément les les Pronoms personnels, moi, toi, lui, soi, nous y vous, eux, elles ^ Mon livre est la même chose que le mien lii^re , ou le livre de moi: notre livre est la même chose que le nôtre livre, ou le livre de nous.
Les Adjectifs pronominaux de la seconde espèce, mien, tien, sien, notre, votre ^ leur^ s'emploient toujours dans l'usage actuel avec l'Article déterminatif , mais sans aucun nom. On ne peut pas dire un mien frère, comme on le disoit autrefois, ni le sien livre. Ces mots nea sont pas moins des Adjectifs, et s'ils ne sont jamais joints à un Nom, c'est que l'usage ne permet de les employer que quand la chose à laquelle ils se rapportent vient d'être nommée. Si donc on dit, par exemple : Voilà deux écus, Vun à moi. Vautre à vous; le mien est neuf, et le vôtre vieux; c'est parce
72 RINCÎPES
qu'on diroit de même avec tout autre Adjectif : Voilà deux écus ^ Vun blanc , ï autre noir; le blanc est neuf \ et le noir vieux. Dans la plupart des langues il n'y a qu'une seule espèce d'adjectifs pronominaux. Beaucoup delangues aussi n'en ont point : elles y suppléent par les Pronoms mis en rapport avec les noms, et formant le terme conséquent de ces rapports. On dit alors : Le livre de inoi^ la vie de nous^
[Passons à une autre espèce demots que Ton a souvent comptés parmi les Pronoms : je veux dire les mots celui ^ celle , ce, celuilà ^ cela^ et tous ceux qui, dans d'autres langues, correspondent plus ou moins parfaitement à ces mots français.
On ne peut pas nier que ces mots n'aient quelque rapport avec les Pronoms, du moins en français, puisque le Pronom de la troisième personne entre dans la formation de quelques uns d'entre eux -, mais si l'on fait attention à leur signification , on reconnoîtra qu'ils sont synonymes de ces expressions, cette personne ou cette chose^ et que parconséquent ils renferment la valeur de l'Article démonstratif et d'un Nom. Ce sont donc en français de véritables Noms, qui indiquent les êtres par une idée
très-gënérale, restreinte seulement par la valeur de FArticle démonstratif qu'ils renferment. Je ne m'étendrai pas davantage sur ces mots, parce que j'en ai déjà parlé (i).
On a encore compris parmi les Pronoms des mots d'une nature fort différente, dont il faut d'abord expliquer l'usage, pour voir dans quelle classe il convient de leur assigner une place.
Il arrive souvent que pour développer, restreindre ou modifier Tidée exprimée par un Nom, ou un Pronom, on emploie une Proposition qui se lie à la Proposition principale. Cette Proposition s'appelle Con^ jonctwe. C'est ainsi que je dis : Dieu qui sait tout^ conuoît nos pensées les plus secrètes. Ces mots , qui sait tout ^{ovment une Proposition conjonctive , et cette Proposition conj onctive modifie l'idée de Dieu, qui est le sujet de la Proposition principale , Dieu connoîtnos pensées les plus secrètes. Je dis de même : Les hommes de hien^ auxquels je désire déplaire^ s auront apprécier mon travail. Ces mots auxquels je désire de plaire^ forment une Proposition conjonctive : elle modifie l'idée ex-
(i) Voyez ci-devant, Chap. IV, pag. i5.
primée par ceux-ci , les hommes de bien^ qui sont le sujet de la Proposition principale : Les hommes de bien sauront apprécier mon travail. Il en est encore de même dans cette phrase : La personne que vous aimez , inéprise rattachement que vous avez pour elle. Il y a ici deux Propositions conjonctives; la première, formée des mots que vous aimez^ modifie l'idée exprimée par la personne ^ qui est le sujet de la Proposition principale i La personne méprise l'attachement; la seconde formée des mots que vous açez pour elle ^modifie ridée exprimée par le mot rattachement^ qui sert de complément au Verbe de la Proposition principale.
Ces mots, qui^ que^ lequel^ appelés, par la plupart des Grammairiens, Prono7?z^ relatifs^ font évidemment la fonction d'une Conjonction. Ils servent à lier la Proposition conjonctive à la Proposition principale. Souvent même il est possible de donner une autre tournure à l'expression, en sorte que l'on substitue à ces mots qui^ que ^ une Conjonction. Ainsi, lorsque j'ai dit : Dieu qui sait tout^ connoît nospeji^ sées les plus secrètes ^]2imo\s exprimé la même pensée en disant : Dieu connoît nos
pensées les plus secrètes , car il sait tout. Si je dis : Vous qui désapprouvez cette action^vous /'z/mï^z, j'auroispudire également 5 'Vous imitez cette action^ quoique vous la désapprouviez.
Mais ces mots qui^ que , ne font pas seulement la fonction d'une Conjonction-, ils rappellent encore Fidée exprimée par un mot qui les a prëcëdës. En général , il est de la nature de ces mots d'appartenir en même temps à la Proposition principale et àlaPropositîon conjonctive. Danscerlaines langues , comme en français et en latin , les mots qui ^ que ^ ou ceux qui leur correspondent, indiquent par leur forme même, si dans la Proposition conjonctive ils font la fonction de sujet, ou celle de complément d'un Verbe ou d'une Préposition. Eîl français, par exemple, si le Conjonctif dont il s'agit, fait la fonction de sujet, on emploie le mot qui; s'il sert de complément au Verbe de la Proposition conjonctive , ou d'Attribut au Verbe être, on emploie le mot que; s'il sert de complément à une Préposition, c'est toujours qui. Eclaircissons ceci par des exemples. Homère qui a servi de modèle à tous les grands poètes 5 est une source inépuisable de
beautés et de richesses: qui sert de sujet à la Proposition conjonctive; il la lie à la Proposition principale, et en même temps il rappelle l'idée & Homère. Si je dis : Homère que les grands poètes ont pris pour modèle y est une source inépuisable de beautés et de richesses ^ que sert de complément au Verbe ont pris de la Proposition conjonctive 5 il lie cette Proposition à la Proposition principale , et en même temps il rappelle Tidëe à'Homère. Nous ne savons ce que nous serons un jour : que lie la Proposition conjonctive avec la Proposition principale , et il sert en même d'Attribut au Verbe abstrait Jious serons (1). Le sujet d'une Proposition , le complément d'un Verbe, etle complément d'une
(i) Observez que qui sert quelquefois de complément à un Yerbe : c'est lorsqu'il signifie quel est celui que. Car soit que l'on veuille dire : quel est celui qui, soit que le sens soit, quel est celui que, dans l'un comme dans l'autre cas, on emploie qui. Exemple du premier cas : Je poudrais savoir qui pous a dit cela, c'est-a-dire, quel est celui qui vous a dit cela. Exemple du second : Dites-moi qui vous avez vu, c'est-à-dire, quel est celui que vous avez vu. Il en est de même quand on interroge : Qui vous punira? c'est à -dire, Quel est celui qui vous punira? Qui punirQZ'Vous ? c'est-à-dire, Quel est celui que vous punirez.
Préposition , étant toujours un Nom (i) , ou un Pronom, les mots qui et que^ outre leur valeur conjonctive , représentent donc encore les êtres d'une manière vague et inderminée qui n'exprime ni leur nature, ni leurs qualités , ni la personne sous laquelle on les envisage dans le discours. Cène sont donc, à proprement parler , ni des Noms, ni des Pronoms, ni des Adjectifs purs et sans aucun mélange.
Mais comme ces mots font , de la Proposition conjonctive totale, une sorte d'Adjectif qui qualifie un être indiqué par un Nom ou par un Pronom, dans la Proposition principale , je crois plus à propos de leur donner le Nom à'Jdjectifs conjonctifs. Que je dise: Un roi juste a fait le bonheur du peuple^ ou : Un roi qui est juste fait le bonheur du peuple , le sens est le même.
Au reste , cette considération sur les mots qui et que , appartient plutôt à la Grammaire de la langue française et à celle des langues qui ont soumis ce Conjonctif aux règles de îa concordance , comme
(0 Je comprends sous les Noms, les Infinitifs des
Yerbes.
le latin, rallemand, etc., qu'à la Grammaire générale. En effet , au lieu de ce Conjonctif, on pourroit employer une simple Conjonction : elle ne serviroit alors qu'à lier la Proposition conjonctive à la Proposition principale, et le sujet ouïe complément de la Proposition conjonctive , pourroit être exprimé par un mot indépendant de la Conjonction. C'est ainsi qu'en italien che est indéclinable 5 il répond également au qui etau^z/edes Français : Dio che ha creato il mondo , ha fatto tutto di niente; Tiitte le cose che vediamo^ sono Vopm di Dio. 11 y a, dans la première de ces phrases, ellipse du Pronom egli, sujet du Verbe ha creato^ mais la troisième personne du Verbe y supplée. Dans la seconde, il y a ellipse du Pronom le, complément du Verbe i;e^/^7720, parce que la forme conjonctive de la Proposition y supplée.
• 11 y a d'autres langues où la Conjonction n'empêche pas qu'on n'exprime le sujet de la Proposition conjonctive, ou le complément du Verbe de la même Proposition , par un Pronom. C'est ainsi qu'en arabe on dit : L'homme que il estfoible a besoin de secours de Dieu; L'homm^quE je/ihois
LUI, est un de mes amis ; V homme que je travaille pour lui , ne reconnoit pas généreusement mes peines. Celte Conjonction a cependant en arabe la variété des Genres et des Nombres, ce qui en fait un Adjectif.
-On voit quelque chose de semblable en allemand, où , quand le sujet de la Proposition principale est un Pronom personnel 5 et qu'il sert aussi de sujet à la Proposition conjonctive, on le répète après l'Adjectif conjonctif, quoique celui-ci se décline par Genres , Nombres et Cas.
Exemples : Ich der ic/i meinèn Vaterliebe^ kann sein Elend nicht ansehen : Moi qui aime mon père , je ne puis voir son malheur^ à la lettre : Je qui j'aime , etc. En pareil cas , nous nous contentons en français d'indiquer le Sujet de la Proposition conjonctive par la personne du Verbe. Moi qui suis^ toi qui es^ nous qui sommes {i). En hébreu, la Conjonction n'a aucune variation de Genres, de Nombres ni de Cas.
(i) Gebelln et d'autres grammairiens croient que jwiest formé de que IL Gomment, en ce cas, liendroil-il lieu de que je^ que tu, que nous.
Les mots qui^ que^ lequel^ ne sont pas les seuls qui joignent la fonction de Conjonction à une autre destination. Il y a des Noms , des Adverbes, des Adjectifs conjonctifs; et ce qui caractérise ces mots, c'est qu'on leur peut substituer une autre expression dans laquelle se trouvent les mots qui , que , lequel.
Ainsi combien^ quand ^ où ^ quoi ^ comment , comme^ et plusieurs autres , sont des mots conjonctifs. J'ignore com- HBîEN de maisons il possède ^ c'est-à-dire , J'ignore la quantité de maisons qv'il possède ; Je finirai quand il me plaira , c'est-à-dire , Je finirai k tel moment qu'/Z me plaira; Je ne sais où je suis , c'est-àdire 5 Je ne sais pas le lieu dans lequel je suis ; Je ne sais qvoi faire ^ c'est-àdire. Je ne sais pas la chose que Je dois faire; Je voudrois savoir comment onje fait aimer ^ c est- à-dire, Je voudrois saifoirhE moyen par lequel on se fait aimer; Il fait comme il dit , c'est-à-dire , // fait
DE LA MÊME MANIÈRE Qu'z7 dit.
Notre langue offre encore un petit nombre de mots mixtes dont l'usage est trèsfre'quent , et dont j'ai déjà eu occasion de faire remarquer la composition. Je parle
DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE. 8l
des mots du , des^ aii^ aux , qui sont composés primitivement d'une Préposition et d'un Article dëterminatif. Du et des renferment la Préposition de^ et équivalent Vide le ^ de les \ au et aux renferment la Préposition /z, et tiennent lieu des mots à le ^ aies. Cette même composition se retrouve dans rAdjeclifconjonctif /e^î^e/, et on dit duquel , auquel^ desquels^ auxquels pour de quel, à lequel^ de lesquels^ à lesquels. Ces mots n'étant réellement qu'une réunion accidentelle de deux mots différens, sont en même temps Préposition el Article, ou Préposition et Adjectif* conjonctif.
Quant à dont^ signifiant duquel^ de laquelle^ desquels ou desquelles , et aux: motse/i, signifiant rfe lui^ d'elle^ deux^ d! elles ^ et j-, signifiant àlui^ à elle^ etc., ce sont de véritables Adverbes.
Le mot affirmatif, oui^ les Négatifs, non^ 7ze, le Prohibitif ^ze sont-ils des Adverbes ? On pourroit le nier , et en faire des classes particulières de mots: cependantil ne paroît pas absolument nécessaire de prendre ce parti. Oui équivaut à avec vérité : on peut donc le regarder comme un Adverbe. Non est plus éloigné de la na-
tSa TRIKCIPES DE GRAMMAIRE GÊKÊRALE.
ture de FAdverbe : on peut cependant k résoudre par avec négation. J'en dis autant de ne, servant simplement à nier, comme dans cet exemple : Je ne le crois pas. Ne^ faisant fonction de Prohibitif, c'est-à-dire , servant à faire une défense , comme quand on dit : Ne me touchezpas^ ne diffère pas essentiellement de ne Négatif: la différence du sens est bien moins dans l'Adverbe que dans le Mode du Verbe 5 Mode qui dans l'expression prohibitive est rimpératif.
DE