DES TEMPS
Temps indéfinis et définis, Présent, Passéet Faturj Passés et Futurs prochains et éloigués, antérieurs et postérieurs, absolus et relatifs.
Tous lesjugemeiis que nous portons des choses qui sont l'objet de nos pensées, se rapportent à un temps présent, passé ou futur. Nous considérons les qiialités que nous leur attribuons comme leur appartenant présentement , ou leur ayant appartenu, ou devant un jour leur appartenir. Cette circonstance de temps ne change rien à la nature du Sujet , ni à celle de l'Attribut; elle ne modifie que l'idée de l'existence du Sujet, et de sa relation à l'Attribut.
Puisque l'existence du Sujet et sa relation à un Attribut sont exprimées par le Verbe, c'est donc en modifiant le Verbe, et en lui donnant des formes différentes ,
que Ton peut exprimer ces diverses circonstances de temps. Aussi est-ce ce qui a lieu dans la plupart des langues. Ainsi nous disons en français, il plut ^ s'il s'agit d'un temps passé-, il pleut ^ s'il s'agit d'un temps présent, il pleuvra^ s'il s'agit d'un temps futur.
Ces formes destinées à indiquer les circonstances de temps, se nomment ellesmêmes des Temps.
Il faut cependant avouer que ces modifications ne sont pas essentiellement attachées au Verbe. Le Verbe pourroit être invariable, et les circonstances du temps pourroientê^'e exprimées par des Adverbes^ ou de quelque autre manière, ou même simplement indiquées par l'ordre de la narration. C'est ce qui arrive dans diverses langues où le verbe reste invariable, et c'est aussi de cette manière que s'expriment souvent les gens qui ne savent qu'imparfaitement le français. Si un Nègre, par exemple, disoit: Hier moi aller à la rivière pour chercher de Veau ^ moi trouçer l'eau gelée ^ pas pouvoir casser la glace j aujourd'hui moi y aller ^ trouver de petits endroits la glace être cassée; demain peut-être dégeler tout- à-fait^
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nous plus fait^ de feu^ on Ventendroit aussi bien que s'il eût dit: Hier je suis allé à la rwière pour chercher de Veau^ fai troussé Veau gelée , et je nai pas pu casser la glace; aujourdhui j'y vais^ je trouve de petits endroits oit la glace est cassée; demain il dégèlera peut-être touUà-fait^ et nous ne ferons plus de feu.
Observons encore que nous portons quelquefois , sur la relation de certains Sujets avec certains Attributs , des jugemens généraux qui sont indépendans du temps, et que nous reconnoissons pour vrais au passé, comme au présent et au futur. Si nous disons : V Univers est V ouvrage de Dieu y Gustave est frère d'Abel^ ces jugemens que nous portons, sont indépeudans de toute circonstance de temps*
De là naissent dans les Verbes deux sortes de temps, les uns indéfinis^ qui expriment l'existence du Sujet et sa relation à. un Attribut, d'une manière indéfinie, c'estàKlire, sans indiquer aucun temps- les autres définis^ qui expriment l'existence du Sujet et sa relation à l'Attribut, avec détermination d'une époque passée, présente ou future.
Il ne suit pas de là que, dans toutes les
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langues , il y ait des formes particulières pour les Temps indéfinis, et d'autres pour , les Temps définis. Au contraire, on emploie souvent le Temps défini pour expriprimer un Temps indéfini ^ et la nature seule delà Proposition fait connoître si la même forme est employée d'une manière définie ou indéfinie.
Que Von demande , par exemple , ÇuB fait J^ictor? et que Ton réponde, il mange sa soupe^ nous concevons que dans lemomentprésent, Victor mange sa soupe.
Que l'on demande, au contraire, /^/ctor aime-t-il les navets? et que l'on réponde, // mange indifféremment toutes sortes de légumes^ il est clair que cela ne veut pas dire que, dans le moment actuel, il mange toutes sortes de légumes, mais que son goût et son habitude sont tels, que toutes sortes de légumes lui plaisent également. Cependant, dans l'une et l'autre phrase, on a employé la moindre forme, il mange : le sens seul de la phrase a fait connoître si cette forme indiquoit ou n'îndiquoit pas un Temps déterminé.
Toutes les circonstances de temps se réduisent au passé, au présent et au futur. Il est impossible que l'existence d\me
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chose ne soit altacliëe au moment actuel, ou à un temps antérieur, ou à un temps qui n'est pas encore arrivé. Mais tout ce qui est passé, et tout ce qui est futur, n'est pas également éloigné du temps présent. Si je dis: Victorestnéen 1791, ilacommencé à apprendre à lire en 1796, // a appris à écrire en 1798,7'/ vient cC étudier la grammaire générale^ à présent il étudie la grammaire Latine^ il va commencer r étude de la langue Grecque^ et ensuite on lui apprendra les mathématiques ^ on voit dans cette phrase plusieurs événemens passés, qui sont plus anciens Tun que l'autre, et plusieurs événemens futurs, qui sont plus ou moins éloignés du moment actuel.
Ces différens degrés d'antériorité et de postériorité peuvent être exprimés par différentes formes. Ainsi Ton dit en français: Je viens de lire ïhistoire de César ^ fai lu ily a long-temps celle de Pompée^ je lis actuellement celle de Cicéron, et je vais lire incessamment celle de Caton dUtique^ après quoi je dois lire les vies des empereurs jusqu'à la fondation de Constantinople.
Je viens de lire exprime un Passé pro-
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chain; fai lu^ un Passé plus éloigné.
Jevaislire^ exprime un Futur prochain; je dois lire^ un Futur plus éloigné.
Ce n'est pas seulement parce que les événemens passés ou futurs sont plus ou moins éloignes du moment actuel, qu'il peut y avoir dans les Verbes diverses formes de Temps Passes et Futurs. C'est encore parce que Ton peut envisager les événemens passés et Futurs sous un double rapport de temps. Le premier de ces rapports a toujours pour terme le présent, le moment même où Ton parle, et les événemens sont passés, ou présens, ou futurs, par rapport à cette époque, comme quand on dit sim^plemeni fai soupéy je soupe^ je souperai. Le second rapport a pour terme une époque différente de celle à laquelle on parle, et cette époque est elle-même passée ou future. Dans ce cas, on exprime toujours plusieurs événemens passés, ou plusieurs événemens futurs , et l'un de ces événemens passés ou futurs, forme une nouvelle époque, par rapport à laquelle les autres événemens dont on parle sont considérés comme passés , présens ou futurs. Ceci a besoin d'être développé et rendu sensible par plusieurs exemples. [
Exemples pour le passé.
Pierre soupoit ^ quand Paul dînoit.
Les deux événemens , le souper de Pierre , et le dîner de Paul , sont passés par rapport au moment où je parle; mais ils sont considérés, outre cela, comme présens Tun par rapport à Tautre, parce qu'ils sont arrivés en même temps.
Pierre soupoit^ quand Paul entra. Il y a encore ici deux évcnemens passés sous le premier rapport, mais présens sous le second, c'est-à-dire, eu égard à la relation qu'ils ont l'un avec l'autre'; mais une circonstance particulière à observer, c'est que l'un des deux événemens, le souper de Pierre, étoit commencé avant l'entrée de Paul, que ce premier événement étoit déjà passé en partie, quand l'autre fat présent.
Pierre allait souper^ quand Paul entra. Considérés sous Je premier rapport, les deux événemens sont passés : envisagés sous le rapport qu'ils ont entre eux, le premier, le souper de Pierre, étoit encore futur, quand le second, l'entrée de Paul, étoit présent.
Pierre a^oit soupe ^ quand Paul entra. Les deux événemens sont passés,
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comme dans l'exemple précèdent, sous le premier rapport -, mais sous le second , ils ont une relation toute contraire : le souper de Pierre ëtoit entièrement passé, quand l'entrée de Paul fut présente.
Exemples pour le futur.
Pierre soupera^ quand Paul dînera.
Par rapport au moment où je parle , le souper de Pierre et le dîner de Paul sont deux événemens futurs; mais je les envisage , outre cela, sous la relation qu'ils auront entre eux , comme présens l'un par rapport à l'autre, parce qu'ils arriveront simultanément.
Pierre sera à souper^ quand Paul entrera. Les deux événemens considérés simplement sous le premier rapport, sont futurs : envisagés sous le second , ils sont présens, mais avec cette circonstance, qui distingue cet exemple du précédent , que le souper de Pierre sera en partie futur et en partie présent, quand l'entrée de Paul sera présente.
Pierre sera près de souper , quand Paul dînera. Sous le premier rapport, le souper de Pierre et le dîner de Paul sont futurs-, mais en envisageant ces deux
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événemens sous Ja relation qu'ils auront l'un par rapport à l'autre , on voit que le souper de Pierre sera encore futur, quand le dîner de Paul sera déjà présent.
Pierre aura soupe, quand Paul dînera. C'est ici tout le contraire : les deux événemens sont, il est vrai, futurs sous le premier rapport ; mais considérés sous le second, le souper de Pierre sera déjà passé, quand le dîner de Paul sera présent.
J'appelle Temps absolu , tout Temps passé ou futur quin'indique que le simple rapport avec l'époque de J^ parole , et lemps relatif, tout Temps passé ou futur qui, outre ce rapport général, exprime un autre rapport avec un événement quelconque, soit passé, soit futur.
Le Passé absolu est en même temps indéfini, s'il ne détermine point le degré d'éloignement qui sépare l'événement passé, du moment où je parle, comme quand i^ à\s: fai lu Firgile.
Il est défini , s'il détermine ce degré d'élojgneraent, et alors il est ou prochain, comme. Je viens de lire Homère; ou éloigné, comme. J'ai vu jadis Fontainebleau.
Le Passé relatif est ou antérieur,
comme, J avois soupe, qiland il entra; oa simultané^ comme , Je soupois , quand ildînoit; ow postérieur ^ comme Jallois SOUPER, quand il revint de la chasse.
Le Passé relatif simultané seroit aussibien nommé Présent antérieur.
Le Futur absolu est en même temps indéfini , qui n'exprime point le degré d'éloi^^menient qui sépare le moment où je parle, de l'événement futur, comme quand on dit: Tirai en Angleterre.
Il est défini ^ s'il exprime ce degré d'éloignemenL et alors il est ou pwchain^ comme , Je vais souper; ou éloigné , comme , Je saurai cela ^ quand je serai vieux.
Le Futur relatif est ou antérieur j comme J'aurai soupé quand il dînera; ou simultané^ comme, J'irai en Italie^ quand nous serons en paix; ow postérieur comme ^ Je SERAI sur le point de PARTIR , quand mon frère arrivera.
Le Futur relatif simultané pourroit être désigné sous la dénomination de Présent postérieur.
Les Passés et les Futurs relatifs^ antérieurs etpostérieurSj pourroient encore être multipliés ; il pourroit y en avoir de
prochains et d'éloignés ; mais faute de formes particulières dans la conjugaison du Verbe , pour exprimer ces nuances dans les rapports de temps qu'ont entre eux les évënemens, on les exprime par des périphrases.
Passe relatif antérieur prochain.
Je YENOis DE SOUPER, quand Use mit à table.
Passe relatif antérieur éloigné.
J'àyois soupe DEPUIS LONG- TEMPS, quand il rentra.
Passé relatif postérieur prochain.
J'allois souper, quand le feu prit à la maison.
Passé relatif postérieur éloigné.
J ETOIS encore loin DE ME COUCHER ,
quand il s'endormit.
Futur relatif antérieur prochain.
Il vie.mdra souper , quand vous vous mettrez à table.
Futur relatif antérieur éloigné.
J'aurai soupe depuis long temps^ quand il rentrera.
Futur relatif postérieur prochain.
Je serai près de souper, quand le spectacle finira.
Futur relatif postérieur éloigné.
Je serai bien loin de me coucher, quand je souperai.
II s'en faut de beaucoup que nous ayons en français une forme particulière pour chacune de ces circonstances de temps : il n'est même vraisemloîablement aucune langue qui multiplie les formes à ce point; mais il est nécessaire d'envisager toutes ces nuances comme possibles , pour classer les différentes formes de Passés et de Futurs qu'offre chaque langue. Rien n'est p]us varié que le nombre des temps dans différentes langues comparées : la manière dont ces temps se forment , est aussi très-variée. Tantôt c'est par un changement léger dans la finale, ou dans quelqu'îiutre partie du Verbe; tantôt ^ c'est par l'union de deux ou de plusieurs Verbes. Nous trouvons des exemples de l'une et de Taulre manière de former des Temps, en français. Du Verbe lire^ par-un changement dansla terminaison, se forment les Temps je lis^ je lisais ^ je lus , je lirai ^ etc. Par l'union du Verbe ai^oir, avec le mot lu ^ se forment les Temf s fa^ois li£^ j'ai lu^ f aurai lu J'ai eu lu.
Quand il s'agit d'exprimer quelque circonstance de temps, pour laquelle une
langue ne fournit pas de forme particulière, on a recours à des Adverbes, ou à quelque autre forme d'expression, comme on l'a vu dans les exemples que j'ai donnés précédemment.