V. Je ne sais où les placer
A. Y a-t-il un Verbe dans ces mots?
V > Je n'en vois pas.
A. Prenons ces mots l'un après l'autre, et voyons ce qu'ils sont.
V^ Nullâ nul, est un Adjectif à l'Ablatif Singulier Féminin 5 eommendaiione est un Nom au même Cas , du même Genre et au même Nombre, qui signifie recommandation; majorum n est -il pas un Accusatif.^
A* Quel mot y a-t-il qui puisse gouverner un Accusatif?
J^. Je me trompois : c'est le Génitif Pluriel de major^ plus grand ; mais cet Adjectif au Pluriel s'emploie comme un Nom et signifie ancêtres / majorum est donc le complément de eommendaiione ^ ainsi ces mots veulent dire : nulle recouh^ mandaiion des ancêtres.
A. Cela ne suflit pas pour les lier avec le reste de la phrase : puisqu'ils sont à
aBa PRINCIPES
l'Ablatif, ils doivent former un lerme circonstanciel -, il faut , pour rendre la valeur de l'Ablatif, employer en français une Préposition.
V. Le sens est peut-être : avec nulle recommandation des ancêtres^ c'est-àdire, sans aucune considération du côté de tes ancêtres.
A. C'est effectivement là le sens. On peut ramener ces sortes de Termes circonstanciels, anxPropositions adverbialesque vous connoissez. Vous savez que quand il n'y a point de Verbe dans une Proposition adverbiale , le Sujet et l'Attribut sont à l'Ablatif, et qu'il faut y suppléer le Verbe être au Participe. De cette manière, voici la construction : commendationeldi recommandation majorum des ancêtres ( sousentendez étant ) nullâ nulle» Recommencez la phrase, et laissez ce Terme circonstanciel à la même place où il est dan^ le latin^
J^. Qui qui extulit a élevé te toi, ho-^ minem homme cognitum connu per par te toi (c'est-à-dire, par toi seul), commen^^ datione la recommandation majorum des ancêtres nullâ étant nulle (c'est-à-dire^ sans aucune recommandation du côté de
DE GRAMMAIRE GÉNÉRÂLEr !a33
tes ancêtres) , ad à imperium le commandement summum supiême^perpar omnes tous gradus les degrés honorum des honneurs, tam si mature de bonne heure.
j4. Finissons noire phrase.
/^. Si propter învidiam^ aut alîcujus periculi metum, salutem civium tuorum, negligis. Si , Conjonction , le Verbe est negligis , le Sujet ^^^ sous-entendu 5 salu-^ tem est le complément du Verbe, et les mots civium, tuorum^ Génitifs Pluriels sont le tovL\\Aév[iQnlàe salutem; pwpter ^ Préposition 5 ins^idiam^ Accusatif, en est le complément 5 aut^ Conjonction^ metum^ Accusatif 5 autre complément àe propter j alicuj us periculi. Génitifs, complément de metum.
Si si negligis tu négliges salutem la conservation civium des concitoyens tuo rum tes ( de tes concitoyens), propter à cause de in^^idiam la haine aut ou metum la crainte periculi de danger alicujus quelque (de quelque danger.)
A. « Mais vraiment vous rendez une » belle grâce au peuple Romain, qui vous » a élevé de si bonne heure au suprême » pouvoir, en vous faisant passer par tous » les degrés des honneurs, vous qui n'é^
» tiez connu que par vous-même , et qui » ne pouviez tirer aucune recommanda- » tion de vos ancêtres, si, à cause de la » haine que vous pourriez vous attirer, )) ou par la crainte de quelque danger, » vous négligiez le salut de vos conci- » toyens! »
Remarquez qu'on approcheroit plus près de la tournure latine et du mouvement oratoire, en traduisant : « Belle re- » connoissance vraiment que vous témoi- » gnez au peuple Romain qui vous a » élevé, etc. »
Passons à la phrase suivante.
/^. Sed^ si quîs est invidiœ metus.
A. Pourquoi vous arrêtez-vous ici?
V. Parce qu'il me semble que nous avons le Verbe est , et que ces mots si quis est invidiœ metus ^ forment une Proposi* tion-
A. Vous avez raison ; mais ne voyez-vous pas, 1° que le mot sed^ qui, comme vous le savez signifie mais ^ appartient à une autre Proposition; 2® que la Proposition qui commence par la Conjonction si^ ne peut pas être la Proposition principale; 3° enfin, que ces mots étant entre deux virgules, cela indique qu'ils sont ici comme
DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE. âSS
na hors d'œuvre, et ne sont pas à leur vraie place.
Recommencez donc , et continuez à lire sans vous arrêter , jusqu'à ce que vous trouviez la un de la Proposition principale.
/^. Sed, si qids estirwidlœ metus , nùm est vehementiûs severitatis ac fortitudinis invidia^ quciin inertiœ ac nequitiœ^ pertimescenda ? Peut-être aurois-je dû m'arrêter à ijwidia; mais j'ai tout lu jusqu'au point, parce qu'il me semble que pertimescenda se rapporte à invidia^ et qu'il est, je crois, l'Attribut du même Verbe dont in^idia est le Sujet.
A. Vous avez raison, du moins en partie; construisez.
/^. Sed^ Conjonction j nicm Adverbe înterrogatif.
j4. Ne deviez-vous pas placer le Sujet et le Verbe avant tout autre mot? ^^
V. J'ai cru devoir placer ninn avant le Sujet, comme nous avons placé précédemment an^ parce que ces deux mots ont, Tun comme l'autre , la destination de rendre la Proposition interrogative.
j4* Fort bien; reprenez.
F". Nùnij Adverbe Interrogatif-, zw/-
diay Sujet; seveiitatîs ^ Nom au Génitif,, et complément à'invidia; ac^ Conjonction \fortitudinis ^2iW\.Ye complément dV^?- %>idia; est^ Verbe ; pertimescenda ^^ominatif Singulier Féminin du I%ticipe futur Passif de pertimesco , Attribut qui concorde en Nombre, en Genre et en Cas avec le Sujet invidia; veheinentiîis ^ Adverbe, comparatifde^je/zeme/i^er, Terme circonstanciel, qiiàm^ Conjonction; iner-tiœ ac nequitiœ : ces derniers mots m'embarrassent; je vois bien que inertice est est joint à nequitiœ par la Conjonction ac^ et que ce sont deux Noms au Génitif; j'en conclus qu'ils servent de complément à un autre Nom que je ne trouve pas.
A, Pourquoi se^eritatis et fortitudinis sont-ils au Génitif?
/^. Parce qu'ils servent de complément à in^idia.
A. Hé bien , la même raison a lieu ici : inertice et nequitiœ sont aussi les complémens d'in^idia, qu'il faut répéter après quàm , c'est-à dire , quàm irwidia iner^ tiœ ac nequitiœ.
V, Ceci fera donc une nouvelle Proposition 5 car im^idia étant au Nominatif est
vta Sujet 5 où donc seront le Verbe et TAttribut?
^. Je suis bien aise que vous me fassiez celte difficulté -, il est aisé de la ré-* soudre : il ne s'agit que de remplir une Ellipse. De même que nous avons restitué le Sujet grammatical invldia après qiiàin^ il faut aussi rendre à ce Sujet son Attribut pertimescenda ^ et ïe?» unir par le Verbe est. Faites cette restitution, et traduisez mot h mot.
V. Sed mais nicin est-ce que im^idia la haine sei^eritatis de la sévérité ac et fortitudinis de la fermeté (c'est-à-dire, la haine que vous attireront la sévérité et la fermeté) est est pertlmescenda devant être craint vehementiàs plus fortement, quàin que invidia la haine inertiœ de la foiblesse ac et nequitice de la lâcheté est est pertlmescenda devant être craint.
^. Nous avons laissé de côté une Pro^ position qu'il est temps de placer.
/^. Si si qids ( dans le sens à'aliquis à cause de la Conjonction si) quelque melus crainte iiwidiœdQ la haine est est, c'est-à-dire s'il y a.
^. Traduisez maintenant un peu plus librement, en plaçant la Proposition coji'-
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ditionnelle comme elle est dans le latin.
V. (( Mais 5 si c'est la haine que vous » appréhendez, celle que peuvent attirer n la sévérité et la fermeté est-elle plus à î) craindre que celle que peuvent attirer » la foiblesse et la lâcheté ? »
A, Remarquez que le français a ici une Ellipse comme le latin -, car , pour qu'il n'y en eût point, il auroit fallu dire : « que » celle que peuvent attirer la foiblesse et » la lâcheté n'est à craindre. )>
Analysons la dernière phrase qui nous reste.
V^. An^ cicm bello vastabitur Italia^ vexabuntur urbes^ tectaardebunt; tùin te non exis tintas in^idice incendio con^ flagraturum? J'ai lu toute la phrase, T)arce que je vois que le Verbe principal est existimas , les autres Verbes appartenant à une Proposition conjonctive 5 ce que je reconnois par l'Adverbe cùm , qui est conjonctif 5 et par la virgule qu'on a placée après an.
A. Construisez conformément à ce que vous venez de dire , et traduisez en même temps.
J^. An est-ce que, existimas^ Verbe de la seconde Personne du Singulier du
Présent de Flndicatif, qui renferme le Sujet tu , tu penses te toi.
ji. Voyez si te ne seroit pas le Sujet d'une Proposition complémentaire.
/^. Je vois te à FAccusatif qui me paroît être Sujet, et conflagraturum au même Cas , qui peut être Attribut ^ mais je ne vois pas de Verbe.
A. A quel Mode doit être le Verbe dans une Proposition complémentaire dont le Sujet est à F Accusatif?
/^. 11 doit être à Finfinitif.
A. Puisque vous ne voyez pas de Verbe à Finfinitif 5 ne seroit-il pas sous-entendu?
/^. Ce doit être esse. Je continue: te toi non ne pas esse être conflagraturum devant brûler incendio par Fincendie invidiœ de la haine tùm alors , ciun quand Italla\\\.2i\\e vastabitur ser^. désolée bello par la guerre , urbes les villes vexabuntur seront saccagées, tecta les maisons ardebunt seront en feu ?
A. Il ne vous sera pas difficile de ren^ dre cela d'une manière plus française , en conservant, autant que possible, la Construction du texte latin.
/^. « Penses-tu donc que quand Fltalie » sera désolée , les villes abandonnées au
a4o PRINCIPES
» pillage , les maisons livrées aux flammes , » tu ne seras pas consumé alors par Tin- » cendie delahaine?» c'est-à-dire, a Crois- » tu que tu échapperas aux flammes de la » haine que tu redoutes, quand l'Italie n sera désolée , les villes abandonnées au » pillage , les maisons livrées aux flam- » mes ? ))
Voici de quelle manière tout ce morceau a été traduit par M. d'Olivet.
« Craignez - vous les reproches de la » postérité? Mais la crainte d'être blâmé, 1 ou la vue de quelque autre danger que » ce soit, vous fera-t-elle négliger la vie » du peuple Romain? Ah ! ce seroit bien TÊ reconnoître les grâces qu il vous a faites, » en vous élevant de si bonne heure au ^ s pouvoir suprême , après vous avoir fait 3» passer par tous les degrés d'honneur, » vous qui n'êtes connu que par vous per* » sonnellement , et qui ne tirez aucun » éclat de vos ancêtres. D'ailleurs, si les » jugemens du public vous épouvantent, » croyez-vous qu'à être ferme et sévère, » vous risquiez plus qu'à prévariquer par » foiblesse et lâcheté? Quand la guerre y> désolera l'Italie , quand nos villes seront )) au pillage , quand le feu consumera nos
DE GRArvîMÀlRE GÉ^^ÉPxALE. 2.^1
a maisons, est-ce qu'alors vous ne serez « pas ]a victime d'un ressentiment genë- « rai ? ))
Quoique j'aie choisi exprès un texte latin dont la construction présente peu de difficultés, je puis assurer qu'en observant la même marche, il n'y a point de Période latine qu'on ne puisse aisément analyser ; et, si je ne craignois d'être trop'long, je le ferois voir, en appliquant cette méthode à l'exorde du beau discours de Cicéroa pour x\rchias, ou à quelque autre morceau oratoire du même genre. Muis je laisse cette application à faire aux personnes qui^ convaincues que dans l'étude des langues on ne sauroit trop associer le jugement à la mémoire, goûteront la méthode que je propose, que j'applique journellement à l'enseignement du français, du latin, du grec et de l'arabe, et dont j'ai été à portée de reconnoître les avantages, par une expérience de plusieurs années.