‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 43 sur 45 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

DE LA SVNTAXK.

GHAPFTRK XXXI.

OBJET DF. l.A SYNTAXE.

5 in.

J ai renfermé dans la seconde partie de cet ouvrage les observations qui, dans leur ensemble, formeraient la Syntaxe , si celle-ci était traitée à part ($ S) ; je ne puis pourtant pas me dispenser de faire ici quelques réflexions sur la nature de la Syntaxe et sur son objet dans le langage.

Nous savons que le langage est. lexpression de nos ^connaissances au moyen de la parole. Celles-ci se composent toutes de trois espèces d'idées bien distinctes dans lanalyse logique de la pensée (§ 39) : 1" les deux idées qui représentent les deux objets de notre pensée ou les deux objets que nous comparons ; 2*» celle qui représente rcxistence de notre comparaison ou du ^apport ; 3** cello qui représente la nature du rapport qui est le résultat de

notre comparaison entre les deux objets. Ce sont là les idées élémentaires et essentielles de tout jugement ; et les mots sont les signes de ces idées (1). Quoiqu*il n*y ait pas de jugement qui ne contienne ces trois espèces d^idées, cependant il n'est pas nécessaire que chacune soit exprimée par un mot particulier. Dans les langues synthétiques, un seul mot exprime souvent tout un jugement et fait à hii seul une proposition complète, parce que, par sa forme, il est le signe de toutes les idées élémentaires et de leur union entre elles.

Lies idées élémentaires qui constituent ensemble une connaissance ou un jugement ne restent pas isolées et indépendantes l'une de l'autre ; au contraire, par les rapports mutuels que nous concevons entre elles, elles tiennent Tune h l'autre , chacune est une partie nécessaire du même jugement et elles ne forment toutes ensemble qu'une seule pensée. II y a donc entre ces idées la même réunion qu'entre les éléments matériels qui constituent un seul et même corps. Aussi , les idées marquées par ces quatre mots riche être moi non ne formeront un jugement (je ne suis pas riche) qu'autant que le sentiment de leurs rapports mutuels existe dans lesprit de celui qui parle ou qui cent. Les mots qui servent de signes à ces idées doivent donc aussi être unis entre eux de manière à indiquer à

(1) Jo laisse en tiërement décote les interjections, qui ne sont qae les signes de nos sensations. Le rôle qu*ellcs jouent dans le langage les met en dehors de la syntaxe.

celui qui écoute ou qui lit, les rapports de ces idées entre elles : ils doivent former ensemble une pfvposition- C'est là y je pense, le premier objet de la syntaxe de chaque langue , quelque simple qu elle soit.

Les idées dont se composent nos connaissances ou nos jugements ne sont pas toujours des idées simples, marquées chacune par un seul signe ou un seul mot, comme dans lexemple cité plus haut : Nous pouvons réunir de diverses manières deux ou plusieurs idées simples pour en former une idée complète ou totale. De ces combinaisons résulte, pour les idées qui entrent dans un jugement , un autre rapport que ceux qui constituent Tunité de ce jugement. Ainsi dans cette proposition : le fruit de cet arbre n*est pas bon à manger , les idées exprimées par les mots de cet arbre et à manger ^ tout en faisant partie du même jugement, n en constituent pourtant pas une partie essentielle, mais elles sont uniquement ajoutées pour compléter celles auxquelles elles se rapportent. Cela est si vrai <{ue si nous possédions un mot qui, à lui seul, signifi&t fruit de cet arbre , ou bon à manger, nous le substituerions aux autres , en disant, par exemple, pomme, manf/eable. Les mots destinés à exprimer deux ou plusieurs idées ainsi réunies pour en faire une seule idée totale, doivent donc aussi être unis d'une manière qui rende sensibles les rapports de ces idées entre elles. C'est là le second objet de la Syntaxe de chaque langue.

Les jugements que nous portons ne sont pas toujours

absolus, comme ceux qui sont exprimés par ces mots : vom (tes très-heureuœ ; — firai me promener^ etc. ; souvent deux ou plusieurs jugements sont liés entre eux, de manière à ne constituer ensemble qu une seule pensée, précisément comme deux idées partielles ne constituent qu'une seule idée totale , par exemple : vous seriez trèsheureux, si vous étiez plus sage ; — firai me promener , pourvu que cela vous fasse plaisir. Pour exprimer deux jugemejits ainsi réunis par tel ou tel rapport, il ne suffit pas de deux propositions isolées , mais elles doivent aussi être liées et enchaînées de façon à éveiller , dans lesprit de celui qui écoute, le même rapport qui existe entré les deux jugements dans l'esprit de celui qui parle. Cette union de deux ou plusieurs propositions formant une phrase qui n'exprime qu'une seule pensée, peut être regardée comme le troisième objet de chaque syntaxe particuUère (1).

Quelque nombreuses, variées et délicates que soient les combinaisons de nos idées qui concourent à former un jugement de notre esprit ou une pensée complète, composée de deux ou plusieurs jugements partiels, elles peuvent poiulant toutes, ce me semble, se réduire à ces trois es-

(1) Sur l'importance des formes grammaticales pour la syntaxe de chaque langue, voyez la Lettre h Ahel- Réniu»at sur la nature dês formes grammaticales^ etc., par G. de Ilumboldt, Paris, 18?7. Voyc* en aussi le compte rendu par Silvestro de Sacy dans le Journal det savants, férrier et mars 1828.

pèces générales , qui sont fondées sur la nature même do notre pensée. Dans les langues riches en formes grammaticales , les rapports entre nos idées ainsi réunies sont indiqués non seulement par la place des mots qui expriment les idées élémentaires, ou par quelque mot particulier, soit préposition, soit conjonction, mais le plus souvent par des formes accidentelles (genre, nombre, personne, cas, modes) qui mettent les mots en concordance ou en dépendance avec leurs corrélatifs (1). La clarté du discours dépend des signes qui marquent les rapports de nos idées ; il n est donc pas étonnant que l'emploi des formes grammaticales qui servent à cette fin soit assujetti à des règles qu'il faut nécessairement observer si Ion veut être compris.

(1) Quand deux mots sont en rapport de dépendance, celui qui rcpre'sento le terme consëqacnt, c*e8t-à-dirc celui qui exprime Pidoe qui on complète ou détermine une autre, s* appelle complément.

Par rapport à leur signification, les compléments peuvent être réduits k deux espèces : compléments déterminaiifs^ et cir constant tel s.

Le complément déterminatif est celui qui exprime le second tentiu du rapport dont Tantécédent est un mot relatif de sa nature, qui n'exprimerait qu^un sens incomplet, si Ton supprimait le complément : tel iîRt le complément de tout verbe relatif, par exemple :/airc, haïr, ressrmhier^ appartenir^ aller, etc. ; tel est aussi le complément, lorsqu'il est nécessaire pour exprimer par le terme antécédent l'idée qu'on a <ii vue , par exemple , tin cheval de bois, eic. Il y n même un grand nombre de verbes relatifs dont le sens ne peut être complété que par Tad* dition de deux termes différents, et qui ont, par conséquent, deux C(»mpléments déterminatifs , par exemple : donner quelque chose à quelqu'un , recevoir quelque chose de quelqu'un, etc.

Les compléments circonstantiels sont ceux qui expriment les circonstances de temps, de lieu, de moyen, d'instrument, de motif, etc. Voy. Silvestro de Sacy, Oram. arabe, t. II, p. 8.

Aussi chaque langue k mots vai'iablcs a ses règles de concordance et de dépendance.

Pour que le discours soit clair, il ne suffit pas de niar- ^luer les idées et leurs rapports par des mots ou des formes lie mots, il faut encore donner à chaque mot la place que Tusage lui assigne. Cet ordre à observer dans la position ries mots est d'autant plus nécessaire que, dans plusieurs langues, c'est souvent la place seule du mot qui tient lien de signe pour marquer Tunilé de la proposition, ou le rapport entre les idées. Les règles qui fixent Tordre des mots, ^'appellent règles de construction.

L'ensemble des règles de concordance, de dépendance et de construction , telles qu'elles sont établies dans chaque langue, en constitue la syntaxe.

De même dans une grammaire générale, la Syntaxe, traitée séparément, se composerait de trois parties :

La première aurait pour objet les moyens que l'homme a employés pour exprimer les rapports entre les idées par la concordance des mots. Ici viendrait se placer une grande partie des observations que j'ai faites dans les chapitres 4}ui traitent du Genre, du Nombre , de l'Adjectif , du Verbe, etc.

La seconde s'occuperait des lois communes aux langues concernant l'expression des rapports, soit entre les idées, soit entre les propositions , par la dépendance des mots. f'iCtte partie serait un résumé des diverses observations qui

— tVM) —

se trouvent principalement dans les chapitres des Cas, des Modes, de Prépositions et de Conjonctions.

La troisième traiterait uniquement de la construction. Dans le chapitre de l'Adjectif , j'ai bien fait quelques remarques sur la position qu'occupe cette Partie du discours dans plusieurs langues ; mais c'est ici que s'offre, pour la première fois , l'occasion de présenter , dans leur ensemble , les observations que j'ai à faire sur la construction en général.

GIIAL»1THF. XXXII

DK L\ CONSTRUCTION.

La théorie des constructions a beaucoup occupé les grammairiens modernes. Ayant remarqué que l'arrangement des mots dans les langues anciennes différait beaucoup de celui qu ils reçoivent dans les modernes , ils ont soulevé la question de savoir, !" s'il y a un ordre des mois qui soit fondé sur la nature même du langage et qui, pour ce motif, puisse être regardé comme la Construction naturelle^ de manière que tout autre arrangement constituerait une Inversion ; 2"* si cette construction natureUe, ainsi entendue, est celle de nos langues anciennes , ou bien cell^î queniploicnt plusieurs langues modernes.

Pour résoudre ces deux questions, cherchons à nous iixcr sur le caractère distinctif et sur la raison des cons-

tructions divei'ses dans le langage en général , en remon- (ant, autant que possible, à leur origine.

Remarquons d*abord que nos idées ne restent pas dans notre esprit à Fétat de simples images , comme celles d'un niiroii' ; mais, en vertu de notre sensibilité , ces mêmes idées provoquent diverses affections de notre âme, que nous désignons par les mots de sentiments d estime, de grandeur, d'étonnement, de joie, de douleur, d'importance, d'indifférence, de mépris, etc. Ces affections de notre âme s'attachent à nos idées comme autant de quali^ tés, de manière que les mots qui sont les signes de nos idées telles qu'elles existent dans notre esprit, rappellent ces sentiments aussi bien que les caractères des objets qu'elles représentent. Le langage n'est donc pas seulement l'expression de nos idées avec tous leurs rapports entre elles, mais il est aussi la manifestation des divers sentiments qui accompagnent nos idées dans le moment où nous parlons. Ainsi dans ces phrases : Romanus sum cims et civis romanus sum. — Fuge serpentem et serpentem fuge , les idées et les rapports logiques que nous concevons entre elles sont les mêmes, mais la manière dont les idées nous affectent, c'est-à-dire le sentiment de l'importance que nous y attachons n'est pas le même, et cette différence de sentiment est indiquée par la construction. Dans la phrase : Romatius sum cms, la qualité de romain est l'objet le plus important , et dans civis romanus sum ,

c'est la qualité de citoyen ; et ainsi du reste.

Ensuite, rappelons-nous que le langage ne se développe qu'à la suite de Texiension de nos facultés intellectuelles (chap. XI) : les mots, leurs formes et leurs significations s'accroissent insensiblement avec le nombre des idées et les rapports que Thomme saisit entre elles , à mesure que

ses facultés s exercent et se perfectionnent. La langue d'une société naissante sera conséquemment aussi simple que sa pensée ; elle ne renfermera qu un petit nombre de mots, dont les uns sont des noms propres et les autres des termes tout à fait généraux, consacrés à l'expression des objets et des faits les plus familiers ; les mots auront peu de formes ; le Sujet et l'Attribut de la proposition ne seront guère complexes et les propositions seront rarement liées entre elles : Tordre des mots n'y sera d'aucune importance pour la clarté de l'expression ; la simplicité de la pensée y suflira. En effet, que je dise, grand-loi ^ petitmoi, ou toi grandy moi petit ; — chasse moi hier y toi chasse de7uain, ou hier chasse moiy demain chasse toi, etc., je serai également bien compris, parce que chacun de ces arrangements des mois excitera dans l'esprit le même sens (l), et, pour la clarté, il est indifférent de commencer par le Sujet, ou par l'Attribut, ou par le terme circonstanliel : dans lun et l'autre cas , Tinlelligence du sens est également suspendue.

{\) Si Ton appelle , comme du MarFais l'a fait, eontti^ction nécet' gaire ou naturelle, celle par laquelle seule les mots font un sens , il est clair que Tune do ces constructiors est aussi naturelle que Tautre.

Si ce n'est pas la clarté de l'expression qui, dans une langue si simple, détermine Tordre des mots , par quel motif ou plutôt par quel instinct commencera t-on la proposition par tel mot plutôt que par tel autre ? Comme les mots s'énoncent évidemment dans le même ordre que les idées se présentent à lesprit au moment de la parole, il me semble que Tordre des mots le plus naturel, c'est celui qui fait commencer la phrase par Tidée dont nous sommes le plus préoccupés , et qui range toutes les autres selon leur degré d'importance ; car c'est le sentiment que Tidée nous inspire de son importance qui nous presse à l'exprimer on premier lieu, afin d'y attirer par là plus particulièrement l'attention de l'auditeur (i). Cet arrangement des mots conforme au sentiment de l'importance respective des idées, je Tappelle Construction de sentiment.

Tant que la pensée reste dans cet état de simplicité, de manière que la proposition se compose tout au plus de trois ou quatre mots , sujet, verbe, attribut, terme circonslantiel , en est-il un qui jouisse constamment du privilège

(1) a Dans les grands mouvements de passion, dit Dcstntt-Tracy , U vM trîis-naturel de commencer par nommer , ou raffection qu'on éprouve y ou Tobjet qui la cause. En pareil cas, abstraction faite do l'habitude, on dira plutôt, peur f ai de cela, ou de cela peur fai^ que fai peur de cela. Il en sera de même dans toutes les circonstances analogues. » (Grammaire, De la construction, p. 172 )

d exprimer Fidée la plus importante ? Evidemment, non ; car le degré d'importance que nous attachons à un objet dépend des circonstances au milieu desquelles nous sommes placés : elles varient d'un individu à Tautre , et d'un instant àlautre pour le même individu. Ainsi, dans les lan* gués où la construction de sentiment domine, rien de constant pour le rang de tel ou tel élément du discours : c asl tantôt Fat tribut qui marche à la tète, tantôt le sujet, et quelquefois Tadverbe , selon Timportance respective de ridée exprimée par ces mots.

On ne peut guère douter que ce ne soit la cofistruction (le sentiment , ainsi entendue, qui ait réglé Tordre des mots à Torigine du langage ; car elle tient à la nature mrme de notre ùtre : le peuple dont les facultés sont peu développées, ne connaît, ne voit, ne sait que par le sentiment ou même par la sensation que lobjel produit en lui ; c'est l'impression des objets qui le détermine, qui le dirige. Aussi est-elle encore aujourd'hui d'un usagé trèsétendu dans toutes les langues, surtout dans la Poésie et l'Eloquence, où le discours part du cœur et s'adresse au sentiment plutôt qu'à l'intelligence.

Pour bien apprécier les principaux effets de cette construction, on n'a qu'à se rappeler le commencement de l'Iliade, de l'Odyssée, de l'Enéide, des Annales de Tacite, de Salluste, ou même la réponse delà Cigale :

Nuit et jour, à tout venant Je chantais, ne vous déplaise.

La construction de sentiment répond parfaitement aux besoins du langage dans son enfance ; nous concevons pourtant que dès le moment où Thomme a travaillé sur ses idées , en les analysant, et qu en les comparant il en a réuni plusieurs pour former une seule idée totale , dès ce moment, dis-je, il devait s'établir dans le langage un ordre de mots qui n était plus réglé uniquement par Timportance respective des idées, mais aussi par leurs relations. En effet, deux ou trois idées partielles dont Tune déterminait lautre et qui constituaient une seule idée totale , étaient nécessairement unies dans son esprit, et les mots destinés à les exprimer devaient se suivre immédiatement. Supposons un homme qui soit en possession de ces cinq idées, femme , maison, bonne, pauvres, village, et qu'il saisisse entre elles les mêmes rapports que nous exprimons en disant : la femme de la maison est bonne pour les pauvres du village, il est évident que les deux idées femme et maison , de même que les trois autres bonne, jKiuvrcSy village, s unissent dans son esprit et que, chacune étant exprimée par un mot séparé, il y aura liaison entre les deux premiers mots, et entre les trois autres ; ii dira, femme maison bonne pauvres village, ou bonne pauvres village femme maison , ou peut-être aussi : maison femme village pauvres bonne. En tout cas , les deux premiers

mots i*esteront ensemble et de même les trois derniers, parce que les idées qu'ils expriment sont unies par la relation que Tesprit conçoit entre elles. Cet arrangement des mots qui dépend de la relation des idées entre elles, je rappelle Construction réfléchie.

Cette construction appelée réfléchie est également fondée sur la nature même du langage, tant soit peu développé ; cela résulte suffisamment de ce qui vient d'être dit sur son origine, et de la pratique des langues tant anciennes que modernes. La clarté que cette construction ajoute à Texpression , vient de ce que, plus les parties qui composent un tout sont rapprochées et liées ensemble, plus nous en saisissons facilement les rapports, et mieux nous connaissons le tout qu'elles composent. L'influence de la relation des idées entre elles sur l'ordre des mots, se réduit donc à ve que les idées liées entre elles par tel ou tel rapport sont exprimées par des mots qui se suivent immédiatement.

Mais la relation des idées, ne produit-elle pas aussi cet effet que, parmi ces idées partielles , celle qui est déterminée précède celle qui détennine, et qu'on dise reges terrae, lumen solis, vestis nigra, etc., plutôt que terrac rcges, solis hmen, mgra vestis? Si nous consultons à cet /"îLjard les constructions usitées dans les langues les plus anciennes et dans les langues modernes , il est facile di* constater que la relation entre deux idées qui consiste tii

ce que Tuue est déterminée et lautre déterminante, n a pas décidé de la priorité de Tune sur l'autre dans Texpressîon, car leur place respective varie d une langue à Tautre, la relation restant partout la même. Sans doute, si le langage n'était que le résultat raisonné d une profonde réflexion sur la nature des idées, et s'il avait pour but de marquer leur dépendance ou leur génération métaphysique, d'après laquelle Tune suppose l'autre, l'idée déterminée serait toujours exprimée avant celle qui détermine, le substantif avant l'adjectif, le sujet avant le verbe, et tout terme antécédent d'un rapport avant son conséquent ; mais le sentiment do l'importance des idées, comme je l'ai dit au § précédent, a pris dans l'expression une part plus grande que la réflexion, de manière que l'ordre des signes de deux idées, l'une déterminée et l'autre déterminante, dépend de leur importance respective beaucoup plus que de leur relation métaphysique. Si, en français, nous mettons régulièrement le Sujet au commencement, c'est moins à cause de sa relation métaphysique avec FAttribut, que de l'importance qui s'y rattache, soit parce qu'il marque toujours une substance, soit parce que le Verbe et l'Attribut n'y paraissent figurer que pour lui.

Le langage n a pas seulement pour but l'expression de nos idées avec tous les sentiments qui s'y rattachent, mais

chez tous les peuples tant soit peu avancés en civilisation, on cherche aussi à charmer Tesprit et à flatter loreille de ses auditeurs par les mots mêmes qu on emploie . Le besoin de produire ces heureux effets a fait naître une troisième espèce de construction, où Tordre des mots n'est plus seulement fondé sur l'importance apparente des idées et sur leur relation logique , mais sur Yharmonie des mots (1). Cet arrangement des mots , je lappelle, avec Degérando» Construction artificielle.

Pour bien saisir tous les effets de cette construction , remarquons que les mots peuvent concouiîr à donner du charme à l'expression, de deux manières :

D abord, Tordre des mots détermine Tordre dans lequel les idées se présentent à Tesprit de celui qui écoute ou qui Ut, et donne naissance à une première harmonie qu'on peut appeler harmonie des idées. Elle consiste principalement , soit dans le contraste , soit dans Taccord de deux ou plusieurs idées entre elles, comme dans cette phrase de Suétone (lib. VIII), lorsqu'il raconte le renvoi de Bérénice par Titus : Bereniceni statim ab urbe dimisit, invitus inviiam (2). L'influence de Tharmonie des idées sur l'arrange-

(1) Par Aarmom'tf, j^entends ici toat Tagrëment qae la phrase reçoit de la disposition des mots dont elle se compose.

(2) « Il y a, dît Degërando, dans cet inviius inviiam (maigre laî, nialgrë elle), quelque chose qui exprime si bien les sentiments dont Tite et Bërënice étaient également pénétrés en se quittant , une opposition si douce et si amëre tout ensemble de leur amour et de leurs adieux , que le cœur souffrirait si Ton essayait de séparer ces deux mots. » (Des signes et de Tart de penser, t. II, p. 436.)

ment des mots se fait sufQsamment sentir à chaque page, pour ne pas dire dans chaque phrase des auteurs classiques, mais surtout chez les poètes et les orateurs ; toute citation serait superflue. Je ne puis pourtant m'empêcher de rappeler ces deux vers d'Horace :

Rusticus urbanum murem mus paupere fertur Accepîsse cavo, veterem vêtus hospes amicum (1).

Ajoutons-y l'épigramme d*Ausone :

Pauvre Didon, où t'a réduite De tes maris le triste sort ?

L'un en mourant cause ta fuite , L'autre en fuyant cause ta mort (2) .

En second lieu , Tordre des mots considérés uniquement dans leur élément matériel donne naissance à un ensemble de sons qui, par leur aUiance et leur succession, flattent plus ou moins loreille, en produisant ce qu'on appelle Y harmonie de sons. Ainsi, combien n'y a-t-il pas en français et dans toutes les langues du monde civilisé, tant en prose qu'en poésie, de locutions régulièrement usitées, où la place des mots est uniquement réglée par l'harmonie des sons ? Pourquoi , par exemple, disons-nous invariablement : je vous le donnerai ; — je fe Itii donnerai ; — je DOus y en parlerai, etc., en mettant ces deux ou trois petits compléments avant le verbe , contrairement à tout le

(1) iSW. II,C, 80.

(2) Infelix Dido, iiulli benc napta marito : Hoc pereunle fugis, hoc fugîente péris.

reste delà langue ? Pourquoi les adjectifs un peu longs se placent- ils rarement avant des substantifs monosyllabiques? Pourquoi ne dit-on pas : les champêtres airs^ les imaginaires lois y les terrestres soins, etc.? Ces monosyllabes feraient une chute désaî^réable à Toreille.

C'est bien aussi la construction artificielle^ réglée sur riiarmonie des sons, que Quintilien a en vue dans son observation sur la figure appelée Hyperbate^ c est-à-dire transposition des mots.

« La phrase, dit-il, sera souvent dure et rude, mal liée et sujette à des bâillements, si Ion suit invariablement la construction réguUère de la langue , eh énonçant les mots dans Tordre où ils se présentent, sans considérer s'ils cadrent bien ou mal ensemWe. Il faut donc reculer les uns, avancer les autres, et meltre chacun à l'endroit convenable, précisément comme on place les pierres brutes dont on veut faire un mur. Car nous ne sommes pas les maîtres de tailler les mots ou de les polir comme nous voudrions, pour que dans l'assemblage ils joignent mieux ; nous sommes forcés de les prendre tels qu'ils sont, et de leur choisir une bonne place. Le seul moyen que nous ayons de rendre le discours harmonieux, c'est de savoir changer l'ordre des mois (1). »

(1) Instit. oral., VIII, 6.

Si les observations que je viens de faire dans les quatre paragraphes qui précèdent sont bien fondées, nous pouvons en déduire , je pense, les conséquences suivantes :

1® J^ constructio7i de sentiment est probablement plus ancienne que la construction réfléchie y parce que, dans la première simplicité d'une langue, les mots sufDsent à eux seuls, quel que soit leur ordre, pour faire distinguer Tidée qui est déterminée de celle qui détermine, tandis que la place du mot est très-propre à marquer la manière dont ridée nous affecte par son importance.

2*» La construction de sentiment et la construction réfléchie nous sont naturelles, la première aussi bien que la seconde. Elles sont toutes deux fondées sur la nature même de Tesprit humain : Tune procède de la sensibilité et Tautrede la réflexion.

3*" Ces deux constructions se pratiquent simultanément dans chaque langue. Les mots sont arrangés, tantôt d'après l'importance des idées, tantôt d'après leur relation : celui qui est animé par de grands objets, entraîné par des sentiments vifs, et emporté par le feu de la passion , donnera à ses mots un anangcment tout autre que celui qui se livre à une discussion froide et sérieuse. On peut même dire que , dans une phrase un peu longue, chacune de ces deux constructions exerce son influence. De même, dans-

la langue française où la construction réfléchie prédomine, pourquoi mettons-nous si souvent tel ou tel terme drconstantiel à la tète de la phrase, comme dans ces exemples : Dans sa douleur ^ elle se trouvait malheureuse d eta^ immortelle. — Hier, elle vous élevait au-dessus de votre sage père, etc. ? La raison de cette construction est évidemment rimpor tance des idées.

4** Les langues synthétiques, c'est-à-dire celles où les mots ont reçu différentes terminaisons qui marquent la relation des idées entre elles, se prêtent beaucoup mieux à la construction de sentiment que les langues analytiques, c cst-à-dire celles où la relation des idées entre elles est marquée par des mots séparés ou seulement par la place des mots. En effet, dans les premières Tordre des mots na aucune importance ou nen a que très-peu pour la clarté de la pensée , tandis que dans les secondes le besoin d'éviter toute ambiguité Ta fait rigoureusement déterminer, et souvent il faut recourir à un autre tour de la pensée pour atteindre leffet que produisent les langues synthétiques par la seule disposition des mots ; par exemple : Mundum creavit Deus, le monde. Dieu le créa. — Darium vieil Alexaîider, Darius a été vaincu par Alexandre, etc.

3** La construction usuelle , c'est-à-dire celle qui est en usage dans chaque langue particulière, est un mélange des trois constructions que nous venons d étudier. L'ordre des mots y est déterminé, tantôt par l'importance, tantôt par la relation des idées, tantôt par Tharmonie soit des

idées soit des sons. Cette construction usuelle iKîut varier d'une époque à lautre» car elle dépend non seulement de la nature des idées en elles-mêmes, mais aussi de Fétat delà civilisation, de la délicatesse de Toreille et d^la variation des mots dans leur élément matériel.

6** Le besoin que Thomme éprouve de donner à la phrase une construction de sentiment ou une construction artifiïûelle, est la cause principale des figures de syntaxe (1), appelées Inversion (Hyperbate) y Ellipse et Pléonasme.

Par Inversion ou HyperbatCy j entends la disposition des mots qui s'écarte de Tordre communément usité dans chaque langue particulière. Comme chaque langue a sa construction usuelle qui lui est propre , il s'ensuit que ce qui est une inversion dans une langue peut être une construction très-commune et la seule usitée dans une autre. Aussi aurions-nous tort de prendre pour une inversion toute construction qui ne répond pas à celle de notre lan-

(1) Par fignre ^ax*î,«a, forme) on entend une forme particulière de locution qui plaît par sa nouveautë et donne de Tdaergie ou de )a grâce au discours. — Figura , sicut nomine ipso patet , est conformatio quaîdam orationis, remota a commun! et primum se offerente ratione. — Ergo figura sit srte aliquâ novata forma loqnendi. Voy. Quintil.IX, 1. —Figura, dit ^iomedes, est igitur aliquâ arte novata dicendi ratio. Et quelques lignes plus bas , il ajoute : oxfi/ia Xi^tttç (figure de construction) est ordo verborum aliter quam débet figuratus, metri, aut decoris, aut emphaseos gratiâ. Voy. Putsch, p. 438.

gue maternelle. Ainsi^ lorsque les Allemands disent : in die Schule gehen (k Técole aller) , nuetzliche Buechei^ lesen (utiles livres lire), etc., il n'y a sans doute pour eux aucune invei'sion , pas plus que pour nous dans la phrase interrogative : Vers quelle ville de France croyez-vous aller? On doit même avouer que dans les langues synthétiques , oh la construction de sentiment prédomine, comme en grec, en latin, en allemand , etc., Y inversion est moins fréquente et le besoin s'en fait moins sentir que dans les langues analytiques où prédomine la construction réfléchie, comme en français ; car ici, pour exprimer leur pensée dans toute son énergie, les poètes et les orateurs sont souvent contraints d avoir recours à Yinversio7i , tandis que dans les langues anciennes la construction ordinaire atteint le même but.

Ce que je viens de dire sur la nature de Yinversion^ me paraît être tout à fait conforme à la doctrine de QuintiUen. Voici comment il s'exprime sur ce sujet:

« n y a Hyperbate (inversion) proprement dite, lorsque, pour motif d'élégance, un mot est écarté un peu loin (longius) de sa place ordinaire , comme dans cette phrase de Cicéron {Pro Cluent. n** 1) : Animadverti y judices^ omnem accusatoris orationem in duas divisant esse partes. Car l'ordre ordinaire (rectum) aurait été : in duas partes divisant esse; mais cet arrangement était dur et sans grâce (i). »

(1) At com decoris gratia diàtiabitur longius yerbum, proprie kp-

Comme il n'y a plus à'inversiondaxïs la phrase de Cicéron, des qu'on met partes immédiatement après duaSy nous voyons que la locution m duas partes divisam esse, était pour les Romains une construction exempte de toute inversion aussi bien que divisant esse in diuis partes.

Si Ion voulait considérer conmie inversion tout arrangement des mots qui n'est pas conforme à la dépendance ou à la relation métaphysique ^es idées, il s'ensuivrait qu'en grec, on latin, etc., tout serait mt^er^ton ou renversement de Tordre naturel. Ce paradoxe seul aurait dû suf&re pour avertir les grammairiens que la théorie des constructions ne peut pas être fondée uniquement sur la relation des idées. En effet, le langage n'a pas seulement pour objet l'expression claire de nos idées, mais aussi celle des affections de notre àme, et tout à la fois l'harmonie. La langue imaginée par quelques savants et dont les mots suivraient invariablement l'ordre des idées selon leur relation métaphysique, répondrait certainement moins bien aux besoins du langage qu'aucune de celles que nous connaissons.

Les orateurs, les poètes, les écrivains de toute espèce fournissent à chaque page de nombreux exemples de cette figure de construction, usitée dans la langue française.

perbati tonct nonicn ; ut : jinimadvertif judiees, omnem accusatoris orationem in duas divisam esse partes. Namtn duas partes divisam esse^ rectum erat, sed darum et incomptam. inttit. orat.^ VIII, 6.

Là Ellipse consiste dans lomissiou d'un ou de plusieurs mots qui seraient nécessaires pour exprimer la pensée tout entière, mais qui ne sont pas énoncés, parce que le ton , le geste, ou lensemble de la phrase y suppléent.

Un tour d'ËlIipse des plus heureux se trouve dans le fameux vers de Racine {Androni.^ IV, 5) :

Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait, fidèle ?

On voit aisément que le sens est : avec quelle ardeur ne t'aurais-je pas aimé, si tu avais été fidèle ? Mais FEllipse rend lexpression du poëte bien plus vive que s'il avait fiait parler Hermione selon la construction pleine.

C est aussi par Ellipse que le Héron de La Fontaine s'écrie, en voyant passer des tanches et des goujons :

Moi ! des tanches, dit-il, moi ! Héron, que je fasse Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on? La tanche rebutée, il trouva du goujon. Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un Héron ! J'ouvrirais pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise !

Le sens est : Convient-il à moi de manger des tanches ? convient-il que moi, qui suis un Héron, je fasse une si pauvre chère ? Du goujon, convient-il pour moi ? Est-ce que j'ouvrirais le bec pour si peu de cliose (1) ?

(1) ^oy. Silvestre de Sacy, Principes de grammaire générale.

Les Ellipses sont fréquentes dans toutes les langues , parce que Thomme voudrait, s'il était possible, présenter toute sa pensée d un seul coup ; il omet donc les mots qu'il serait inutile de prononcer. Ce tour plaît aussi à celui qui écoute ou qui lit : il est charmé d'entendre à demi-mot, et il s'en applaudit. Si l'Ellipse est d'un usage plus étendu dans les langues synthétiques que dans les langues analytiques, c'est que, dans les premières, le mot supprimé est d'ordinaire plus ou moins indiqué par la terminaison des mots exprimés, et par là plus facile à suppléer. Ainsi dans cette phrase de Cicéron (de Nat. deorum, III. 22) : Vuleani item complures : primus Cœlo natuSy ex quo et Minerva Apollinem eum, cujus in tutela Athenas antiqui historici esse voluerunt, il y a de même plusieurs Vulcains: le premier, qui eut de Minerve cet Apollon que les anciens historiens font le dieu tutélaire d'Athènes, est le fils du ciel. — Le mot nattis et les terminaisons des mots Minerva et Apollùiem indiquent suffisamment le mot à suppléer, qui est peperit. Cet indice manque le plus souvent dans les langues analytiques.

Le meilleur moyen de s'assurer du mot ou des mots à suppléer dans les expressions elliptiques, est d'être attentif aux locutions où la même pensée est énoncée d'une manière plus explicite. Ainsi dans le proverbe latin : Ne sus Minervamy nous sommes sûrs qu'il y faut suppléer doceat. parce que Cicéron {Acad, 1, 4) a exprimé ce mot. Le sens est donc : qu'une bête, qu'un ignorant ne s'avise pas de

vouloir donner des leçons à Minerve, déesse de la science et des beauxrarts. C est au même moyen qu*il faut recourir, lorsqu'il s agit de se rendre raison des diverses accep lions qu une foule de mots ont reçues parl'omission d'unou de plusieurs autres. Ainsi, dans Tusage actuel, le mot Adieu , dont on se sert en quittant un ami , est un seul mot ; c'est un Nom qui signifie le souhait qu on fait pour le bien-être de quelqu'un, et la phrase, sans ellipse, serait: je vous dis adieu. Mais si Ton veut remonter à lorigiiie du mot, on voit qu'il est composé de la préposition à et du nom Dieu, et que la signification actuelle du mot Adieu est due à la locution : je vous recommande à Dieu. U en est de même du mot Islamisme, que nous employons pour désigner la religion des Mahométans. Ce mot signifie littéralement soumission. Mais soumission de quoi et à qui? le mot ne le dit pas ; mais plusieurs passages de l'Alcoran nous montrent que l'expression complète serait : Soumissioîi de sa personne, de tout son être à la volonté de Dieu .

Le Pléonasme est lopposé de TEllipse. C'est une surabondance d'expressions qui semblent superflues ou une répétition des mêmes idées.

« Il y a Pléonasme, dit du Marsais , lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu , en sorte que le sens ne serait pas moins entendu, quand ce mot ne serait pas ex-

primé, corarae quand on dit : Je Fat vu de mes yeux ; je tai entendu de mes oreilles ; firai moi-même ; — mes yeux , mes oreilles, moi-même, sont autant de Pléonasmes. »

« Lorsque ces mots, superflus quant au sens, servent à donner au discours, ou plus de grâce, ou plus de netteté, ou plus de force et d'énergie, ils font une Figure approuvée, comme dans les exemples ci-dessus ; mais quand le Pléonasme ne produit aucun de ces avantages, c'est un défaut de style, ou du moins une négligence qu'on doit éviter (1). » Dans ce dernier cas, le Pléonasme s'appelle ordinairement Pm55o/ogf/i6 (diction superflue, redite), comme dans ces expressions; des plaintes récipronues rfe|)ar^ e^ d'autre; s'entr'aider mutuellement ; j'ai mal à ma tête, etc. En matière d'élocution, tout ce qui n'est pas utile devient nuisible (2).

Le Pléonasme comme Figure ou ornement du discours est assez commun dans toutes les langues, parce que ce tour de construction est très-propre à exprimer notre pensée et nos sentiments dans toute leur énergie. On trouve de nombreux exemples de cette Figure dans chaque grammaire particulière. Je me bornerai à citer les suivants :

0 Télémaque! craignez de tomber entre les mains de

(1) Encyclo'pédie méfhod.f au mot Figure,

(2; Obstat cnim qniJquid non adjuyat. Quintil», VIII, 6.

Pygmalion notre roi : il les a trempées, ces matûs cruelles, dans le sang de Sichée, mari de Didon, sa soeur (1).

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit. On lui lia les pieds, on vcm^le suspendit (2).

Quoique le mot wm paraisse tout à fait superflu, il sert pourtant , ce me semble, à rendre le discours en quelque sorte plus démonstratif et plus vif, en représentant le fait comme s'étant passé sous les yeux et d'après les ordres de celui qui écoute.

Ces mots de Virgile (Enéid. IV, 359) :... vocemque his auribus hausiy et j'entendis sa voix de mes propres oreilles ; et ceux-ci de Térence : Hisce oculis egomet vidi, je l'ai vu de mes propres yeux, sont des Pléonasmes de bon aloi, parce que les mots qui paraissent superflus^ ajoutent à l'énergie du sens. « Ces locutions, dit Vaugelas, sont fondées en raison, parce que, lorsque nous voulons bien assurer et affirmer une chose, il ne suffit pas de dire simplement , je Tai vu, je Fat oUi, puisque bien souvent il nous semble avoir vu et ouï des choses que, si l'on nous pressait d'en dire la vérité, nous n'oserions l'assurer. Il faut donc dire , je t'ai vu de mes yeuœ, je Pat ovii de mes oreilles, pour ne laisser aucun sujet de douter que cela ne soit ainsi : tellement qu'à le bien prendre, il n'y a point là de mots superflus, puisqu'au contraire, ils sont néces-

(1) Fënëlon, Télém.y liv. III, alin. 10

(2) La Fontaine, Fables, III, 1.

saires pour donner une pleine assurance de ce que Ion affirme. En un mot, il suffit que lune des phrases dise plus que l'autre, pour éviter le vice du Pléonasme (la Périssologie), qui consiste à ne dire qu'une même chose en paroles différentes et oisives , sans qu'elles aient une signifîcation ni plus étendue, ni plus forte, que les premières (!). »

Lorsque l'arrangement que reçoivent les mots d'une phrase par VlnversioUy par Y Ellipse ou par le Pléonasme, ajoute réellement à Fénergie ou à l'élégance de l'expression, sans nuir toutefois à la clarté, ce sera une vraie figure^ tant que Toreille est sensible à ce nouvel ornement du discours ; mais si l'usage s'empare de cette construction figurée et l'applique à un grand nombre do locutions communes et vulgaires , elle perdra insensiblement, comme toutes les choses humaines, son privilège de nouveauté, et ce ne sera plus un ornement , mais un simple tour , une forme ordinaire de la construction usuelle de la langue où elle est reçue. Ainsi dans nos expressions si familières : Courage ! hardi! bon jour, bon soir, au revoir, etc., il n'y a évidemment plus de figure, plus S! ornement ; c'est la manière de s'exprimer la plus commune et la plus vulgaire. Ce sont des façons de parler très-abrégées , où l'on n'exprime qu'une seule idée, parce que les autres sont faciles à suppléer, comme ici : Ayez courage, soyez hardi,

(1) Remarque, snr les mots unir ensemble.

je vous souhaite un bon jour, je remets notre conversation au revoir, etc. Il en est de ces expressions figurées relativement à la construction, comme des mots relativement à

leur sens : les termes métaphoriques à l'origine deviennent propres par Thabitude.

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