‹ Principes de grammaire générale, ou, Exposition raisonnée des éléments du langageChapitre 42 sur 45 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

DES IXTERJECTIUNS.

Les Grecs rangeaient les iniei^jections dans la classe des adverbes ; à peine même les prenaient-ils pour de véritables mots, attendu qu'elles ne sont pas, commentes autres mois, des signes de pure convention. Les anciens grammairiens latins ont remarqué les premiers , que les interjections faisaient une Partie du discours distincte des autres (1).

Plusieurs savants modernes, entre autres Jules-César

(1) Charisius nous apprend quo Palaemon, qui vivait au premier siècle de notre ère, les définissait ainsi : Inte^ectiones sunt, quœ nihil docibilo habent (elles ne sont pas le signe d*une idée qui représente un objet), significanttamen adfectum aniini, ut A^u, e/2eu, etc. Interjectio, dit Dunatus, est pars orationis intcrjecta aliis partibus oratlonis, ad cxprimendos animi afi*ectus. Voy. Putsch, p. 212, 1766.

Scaliger, de Brosses, Destutt-Tracy, etc., regardent les interjections comme les mots par excellence, conmie la partie primitive et principale de cet ensemble de signes qui ser^'ent à communiquer au dehors tout ce qui se passe dans notre intérieur. Pour bien connaître la nature des interjections, examinons quelques faits.

Quand un orateur prend la parole dans une assemblée publique , Tusage de sa voix est entièrement soumis à sa volonté : il se tait ou il parle, comme il lui plaît ; c'est également par un effet de sa volonté, qu il produit les sons qu'il sait être les signes de ses idées et de ses sentiments. Qu'est-ce qui nous fait donner à ces signes de lorateur le nom de mots, et nous les fait distinguer par là de tout autre signe, d'un geste, d'un son de cloche , d'un cri d'animal ? Evidemment, c'est que ce sont : l"" des sons; 2° des sons formés par l'appareil vocal de notre espèce ; 3** des sons employés comme signes de ce que nous éprouvons dans notre intérieur. Supposons maintenant que l'orateur soit pris subitement de quelque émotion qui lui (U'racne un hélas! Ces exclamations ou interjections de douleur, sont-elles de la même nature que les autres signes que tout le monde appelle des mots, Ou en diffèrent-elles trop pour être comprises sous la même dénomination ?

Si nous examinons les interjections sous toutes leurs faces, et que nous les comparions, pour le son et pour le sens, à tous les mots, nous trouvons qu'elles partagent avec eux les trois caractères, mentionnés ci-dessus comme

•nstituaat lessence d'un mot. Ce sont donc ^alemc^nt ;s mots; mais ils diffèrent de tous les autres par les points dvants: .

!• Le mouvement par lequel notre appareil vocal pio lit les interjections a sa cause, non pas dans notre vo ntéy mais dans la sensation que nous éprouvons et qui *oduit les mêmes effets chez tous les individus de notre ;pëce. Ce sont donc des signes naturels et involontaires. ndis que les autres mots sont des signes conventionnels

arbitraires^ qui, par Tusage, sont devenus les signes 3S objets qu ils indiquent, et différent, pour ce motif, 'une nation à l'autre par le son comme par le sens.

2^ Les interjections sont les signes de nos sensations , est-à-dire des affections confuses de notre âme, qui sont I pur effet de notre sensibilité, et dont nous n avons saisi, ïr la réflexion, aucun caractère , aucune qualité propre à 3US les faire considérer comme des êtres ayant une exisince indépendante de notre &me elle-même : au conaire, tous les autres mots sont les signes de nos idées, est-à-dire de ces affections de notre âme . qui, bien disnguéespar telle ou tell«$ qualité, nous apparaissent comme es substances représentant, soit un état de notre âm(?, 3it un objet extérieur. Pour rendre bien sensible la dif- ^rence entre les sensations et les idées, il suffit de suposer que notre orateur ', après l'interjection hélas ! fasse atendre les sons malheur^ douleur^ etc.

De ce qui précède je conclus que 1rs 'nterjections con-

slituent un élément du langage et sont, par couséqueatr de véritables mots. Elles forment pourtant, par leur nature 9 un élément du discours à part, en ce qu elles sont des signes naturels et irrétlédfais de nos sensations , tandis que tous les autres mots, à quelque Partie du discours qu'ils appartiennent, sont des signes conventionnels et volontaires de nos idées.

La classification des interjections qui se trouve daus nos grammaires et qui est fondée sur la diversité des sensations, douleur f joie ^ admiration^ etc., est très-philosophique, très-satisfaisante ; nous concevons pourtant que chaque classe pourrait èlre subdivisée suivant le degré d'intensité de la même sensation ; mais une pareille subdivision est peu nécessaire , et elle serait d'autant plus difficile que, dans le langage, ce degré d'intensité se marque par le ton et le timbre de la voix plutôt que par las éléments du son.

En examinant les interjections usitées aujourd'hui dans nos langues, il est facile de constater qu'elles n'ont pas toutes la même origine . Quelques-unes sont le produit du mouvement spontané de notre appareil vocal par l'effet de la sensation que nous éprouvons , par exemple : Aie^ Ouf ! Oh 9 Oh ! comme signes de douleur et d'admilation. Elles tiennent à la constitution do notre être.

eorame le cri propre ii chaque espèce d'animal, et n ont probablement jamais signifié autre chose que ce qu'elles signifient encore aujourd'hui. On pourrait les appeler interjections naturelles. Plusieurs se sont formées uniquement par l'usage et doivent probablement leur origine à d'autres mots qui ont disparu de la langue, par exemple : Hein? Houp ! Dame ! Gare! etc. Ce sont pourtant aujourd'hui de vraies interjections , parce qu'elles ne servent plus qu'à marquer une sensation. On pourrait les nommer interjections usuelles. Enfin, dans toutes les langues nous rencontrons des mots qui, tout en exprimant des idées dans le langage ordinaire, font dans quelques locutions l'office d'interjections, en servant de signe à telle ou telle sensation. L'emploi de ces mots comme interjections est fondée sur l'analogie qu'on a sentie entre les idées qu'ils expriment et les sensations qu'on voulait indiquer , par exemple : Ciel ! Juste ciel ! Grand-Dieu y etc. Ces mots sont donc ici employés tout exceptionnellement dans un iens figuré. On peut dire dans l'analyse, que ce sont des substantifs , employés comme interjections.

Quant à la question de savoir si les interjections sont les mots les plus anciens du langage, ou s'il a été une époque où le langage ne se composait en grande partie que d'interjections, il est bien clair que chacun la résoudra suivant l'opinion qu'il s'est formée sur l'origine du langage en général, ou plutôt sur l'origine du genre humain. On ne peut guère admettre que le langage des deux

premiers êtres de notre espèce , fussent- ils même créés enfants, se soit borné à quelques interjections ; car, par cela seul qu*il y avait en eux une âme humaine, ils étaient capables, non seulement de sentir et de crier, mais de former des idées, d'inventer des mots, de penser et de parler.

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