‹ Principes de la philosophieChapitre 14 sur 93 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

La version que vous avez pris la peine de faire de mes Principes est si nefte et si accomplie, qu’elle me fait espérer qu'ils seront lus par plus de personnes en français qu’en latin, et qu’ils seront mieux entendus. J’appréhende seulement que letitre n’en rebute plusieurs qui n’out point été nourris aux lettres, ou bien qui ont mauvaise opinion de Ja philosophie, à cause que celle qu’on leur a enseignée ne les a pas contentés; et cela me fait croire qu'il serait bon d’y ajouter une préface qui leur déclarät quel est le sujet du livre, quel dessein j'ai eu enJ'écrivant, et quelle utilité l’on peut en tirer. Mais encore que ce dût être à moi à faire cette préface, à cause que je dois savoir ces choseslà mieux qu'aucun autre, je ne puis néanmoins rien ohtenir de moi autre chose sinon que je mettrai ici en abrégé les principaux points-qui me semblent y devoir être traités; et je laisse à votre discrétion d’en faire telle part au public que vous jugerez être à propos. ;

J'aurais voulu premièrement y expliquer ce que c’est

4. Le traducteur des Principes dant de Descartes La trzduction de est l’abbé Picot, ami et correspon- Picot est de 1647.

que la philosophie, en commençant par les choses les plus vulgaires, comme sont : que ce mot de philosophie signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une par:faite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts, et qu’afin que cette connaissance soit telle il est nécessaire qu’elle soit déduite des premières causes; en sorte que pour étudier à l’acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes, et que ces principes doivent

avoir deux conditions : l’une, qu'ils soient si clairs et si.

évidens que l’esprit humain ne puisse douter de leur vé: rité, lorsqu'il s’applique avec attention à les considérer; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux; el qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n’y ait rien en toute la suite des déductions qu’on en fait qui ne soit très manifeste, Il n’y a véritablement que

4. Descartes résume ici toute sa | eune pour vraie qui ne le soit, et méthode. Il dit dansle Discoursdela | qu'on garde tonjours l’ordre qu'il méthode : « Ges longues chaînes de | faut pour les déduire les unes

raisons, toutes simples et faciles, des autres, il n'y en peut avoir dont les géomètres ont coutume de si éloignées auxquelles enfin on de se servir pour parvenir à leurs | ne parvienne, ni de si cachées plus difficiles démonstrations, m’a- qu'on ne découvre. » Nous aurons vaient donnéôceasion de m'imaginer sans cesse à faire des rapprocheque toutes les choses qui peuvent ments de ce genre. — Ce que Des-

tomber sous la connaissance des cartes appelle ici premières causes, hommes s'entre-suivent en même | ïl l’appelle absolu dans l'opuscule façon, el que, pourvu seulement intitulé Règles pour la direction qu'on s’abstienne d’en recevoir au- | de l'esprit.

c dont tous les doctes ne demeurent d’accord. À

sop phie, et montré que, puisqu'elle s'étend à tout ce que l’es-

nous distingue des plus sauvages et barbares, et que ue nation est d'autant plus civilisée et polie que les

d bien qui puisse être dans un État que d’avoir de

ans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses ue notre vue découvre n’est point comparable à la satisiction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécesire pour régler nos mœurs et nous conduire en celle vie, ne n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas. Les

Descartes insiste souvent sur pratique et non purement spécude sa philosophie, qui est | lative comme celle de l'école.

‘aurais ensuite fait considérer l'utilité { de cette philo=

it humain peut savoir, on doit croire que c’est elle seule

es y philosophent mieux; et ainsi que c’est le plus

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bêtes brutes, qui n ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellément à chercher de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je m’assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n’y manqueraient pas, s'ils avaient espérance d’y réussir, et qu’ils sussent combien is en sont capables. Il n’y a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu’elle ne s’en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien nonobstant qu’elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont abondance de santé, d’honneurs, de richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres; au contraire, je me persugde que ce sont eux qui soupirent avec le plus d’ardeur après un autre bien, plus souverain que tous ceux

u'ils possèdent. Or ce souverain bien, considéré par la. q

raison naturelle sans la lumière de la foi, n’est autre chose que la connaissance de la vérité parses premières causes, c’est-à-dire la sagesse, dont la philosophie est l’étude. Et, parce que toutes ces choses sont entièrement vraies, elles

ne seraient pas difficiles à persuader si elles étaient bien déduites.

Mais d'autant qu'on est empêché de les croire, à cause de lexpérience qui montre que ceux+qui font profession d’être philosophes sont souvent moins sages et moins raisonnables que d’autres qui ne se sont jamais appliqués à cette étude, j'aurais ici sommairement expliqué en quoi consiste toute la science qu'on a maintenant, et quels sont les degrés de sagesse auxquels on est parvenu. Le premier ne contient que des notions qui sont. si claires d’ellesmêmes qu’on les peut acquérir sans méditation ; le second comprend tout ce que l’expérience des sens fait connaître ;

: DES PRINCIPES. er

Je troisième, ce que la conversation des autres hommes

4 nous ‘enseigne ; se quoi l'on peut ajouter, pour le quatri ûme,

la lecture, non de tous les livres, mais particulièrement de …céux qui ont été écrits par des personnes capables de nous “donner de bonnes instructions, car c’est une espèce de conversation que nous avons avec leurs auteurs. Et il * me semble que toute la sagesse qu'on a coutume d’avoir n'est acquise que par ces quatre moyens; car je ne mets point ici en rang la révélation divine, parce qu’elle ne nous conduit pas par degrés, mais nous élève tout d'un coup à - une croyance infaillible 2.

= - Or il y a eu de tout temps de grands hommes qui ont tâché de trouver un cinquième degré pour parvenir à la sagesse, incomparablement plus haut et plus assuré que les quatre autres : c’est de chercher les premières causes et les vrais principes dont on puisse déduire les raisons de {out * ce qu’on est capable de savoir?; et ce sont particulière- ? ment ceux qui ont travaillé à cela qu’on a nommés philo- - sophes. Toutefois je ne sache point qu'il y en ait eu » jusqu'à présent à qui ce dessein ait réussi, Les premiers et les principaux dont nous ayons les écrits sont Platon et Aristote, entre lesquels il n’y a eu autre différence sinon que le premier, suivant les traces de sou maitre Socrate, a ingénument confessé qu'il n'avait encore rien pu {rouver

3. Aristote définit la philosophie: la scicnce des « premiers principes et des premières causes ».

4. « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des

siècles passés, qui en ont été les L'ouvrage que nons intitulons auteurs, et même une conversation aujourd'hui Métaphysique avait étudiée en laquelle ils ne nous primitivement pour titre : De

découvrent que les meilleures de leurs pensées, » Disc. de la mélh.

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