CHAPITRE XLIX
THÉORIE MALTHUSIENNE.
§ 1 . La grande cause qui jusqu'ici s'est opposée au progrès de l'humanité vots le bonheur, — à laquelle nous devons que la mis^e et le vice régnent si généralement, — à laquelle nous devons rinégalité qui existe dans la distribution des bienfaits de la nature, — c'est, nous a dit M. Malthus, « la tendance constante de toute la vie animée à s'accroître au-delà des subsistances préparées pour elle S... ^ avant de discuter la justesse ou l'inexactitude de la proposition ainsi émise, il sera bien de préciser pour nousmêmes et avec soin le sens du mot préparé, tel qu'il est soumis à notre considération. Un père qui aurait mis à la disposition de sa famille tout le contenu d'un grenier bien rempli, a-t-il, ou n'a*t-il pas préparé de la subsistance pour elle? S'il leur a donné, dans la plu^ grande surabondance, tous les matériaux de combustible et de vêtement; s'il les a doués de tout le savoir pour la transformation de ces matériaux, sera-t-il juste de l'accuser de n'avoir rien préparé de ce dont ils avaient besoin pour la préservation de chaleur vitale; et cela sous l'unique prétexte qu'il a refusé de moudre le grain, de cuire le pain, de couper et transporter le bois, de tisser le coton et de lui donner la forme de chemises et de pantalons ? Après qu'il a mis à leur disposition de quoi pouvoir se nourrir et
* Màltuus. Principles of Economy, liv. I, ch. i.
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se vêtir s'ils le veulent, est-il à blâmer s'ils souffrent de la faim? La faute en est-elle à lui ou à eux? Assurément ce n'est pas à lui.
Venant maintenant à la grande famille humaine, nous demanderons quel est le sens réel du mot ainsi employé, comme applicable àla provision faite par le grand-père de tous, pour fournir à ses membres la nourriture et le vêtement dont ils ont besoin. Devons-noas le prendre comme se rapportant seulement au nombre des formes déjà organisées, végétales et animales, très-disséminées sur la surface du globe, ou se rapportant beaucoup plus convenableraenl aa grand magasin de matières premières capables d'être amenées à recevoir ces formes déposées dans le grand trésor de la nature et n'attendant que l'appel de l'homme pour lui être de service? La houille et le minerai gisant au sein de la terre ; le blé et la laine, dont les éléments abondent tellement, n'ont-ils pas été préparés à son usage aussi bien que Fherbe qui croît dans la prairie? Toute l'électricité répandue partout n'a^t-elle pas été j^r^paWc poiu* lui aussi bien que la quantité insignifiante qui se manileste dans l'éclair rapide. Tous les pouvoirs de la terre et de Tâtmosphère, quels qu'ils soient et n'importe où ils se trouvent n'ont-ils pas été préparés pour son service; et lui-même n'a-l-il pas été doué de toutes les facultés nécessaires pour le mettre m état de les forcer de fournir à ses besoins, de l'aider à satisfaire ses désirs.. QjbHïI ea soit ainsi» cela ne peut faire iin doute. Si donc il périt au miliea de ce vaste trésor, la faute en est elle au créateur ou à lui-même?
Que des hommes périssent ainsi et que le cas ne soit pas rare, nous le savons. Quelle en est la raison ? a L'insuffisance, nous dit* on, de la provision de subsistances préparées fmr leur usage. » Cependant quelle preuve en avez-vous? Les honHues ont-ils jamais trouvé que le trésor fût épuisé ! Ont*ils jamais vu leurs mandats protestes, lorsqu'ils ont bien tenu leurs comptes avec le grand caissier? N'ont-ils pas au contraire trouvé, après à la balance faite, un plus gros chiffre à leur crédit, lorsqu'ils ont rempli less^escoaditicms auxquelles la terre consente à prêter, — c'est'à-dire le retour ponctuel des matières premières après qu'on en a usé. Lliis* toire de toute nation en progrès nous en donne la preuve. — L'offi« des subsistances s'est accrue plus rapidement que la population qui
devait se les partager, dans tous pays où les hommes ont acquis
THÉORIE IfALTHUSlENNC. 349
Taj^tede de cooibîaâr assez leurs efforts pour mettre en aetmjké les div^s pouvoirs dont ils oniété doués. Jusqu'ici donc ïhomme n'a pas eu roccasion de mettre à l'épreore la suffisance du stock d'aliments, de vét^nents et de combustibles pr^por^spoar lai.
On nous parle cependant dune loi uuifersdle : -^ que la tendance à s'accroître au-delà de la subsistance préparée existe de de même à un degré con^érable dans toutes les parties du règne animal. D'an mitre côté, nous apprenons qu'une seule ferme peut nourrir plus de bétail qu'oo; n'en entretiendrait dans UM un pays de forêts <. D'où il suit éTidemment qu'on peut tirer dans un cas plus de subsistance d'une seule acre qu'il n'en est fourni dans l'an* tre cas par cent acres. Il n'est pas moins évident qu'elle avait déjà été préparée par une main toute-^puissante,— l'homme ne pouvant nen tirer (k la terre qui n'y ait été placé auparavant. Cette sub* sistance y avait certainement été placée ; mais avant que la terre commençât à exécuter le travail pour lequel elle a été faite» il était nécessaire que r homme se mît lui*méme en mesure de prendre lo comman* dément, guidant et divisant les diverses forces naturelles dans le but d'accélérer leur circulation, et par là de mettre la simplematièreinorganique en état de prendie les formes complexés et développées à un haut d^ré de la vie animale. Des millions de buffles, nous le savons, trouveraient à vivre sur des prairies qui, aujourd'hui, n'^ nourrissent que dix mille, si l'homme avait les connaissances qui le rendissent apte à mettre à profit les pouvoirs du sol sur lequel ils sont errants. En quelque lieu que ce soit, il ne les acquiert qu'a^ près avoir appris à coopérer avec ses semblables; — le pouvoir ne s'obtient qu'à cette condition. Faute de la remplir, la population des prairies fait probablement chorus avec les écrivains de l'école Malthusienne pour accuser ce la nature d'être avare, » quand la difficulté ne provient réellement que de leur propre incapacité.
C'est aussi uo fait bien connu, que tout rapide qu'a été l'ac*^ croissement de la population américaine, l'offre des huîtres s'est accrue si bien, — qu'aujourd'hui qu'il s'agit de satisfaire trente millions de consommateurs, la moyenne par tête est plus forte qu'alors que les consomuiateurs n'étaient qu'au nombre d'un mil* lion. Comment cela s'est-il fait? 11 n'y a pas augmentation dans la
* Voy. précéd. voi. Il, p. 8.
350 PRINClfES DE LA SCIENCE SOCIALE. — CHAP. XLIX.
quantité de sabsistance préparée pour ces animaux; — les c(mstitoants de Teau dans laquelle elles vivent sont les mêmes que oeux des eaux de Tépoque de William Penn. Comment est venue cette si grande tendance à ce changement spécial dans la forme de la matière , — à ce que la matière inorganique prenne cette forme organique spéciale? C'est que toute immense qu'était le magasin de force préparée, il lui était imposé de demeurer latente et sans développement jusqu'à ce que l'homme se fût mis lui-même en état d'en prendre la conduite et la direction.
Autre exemple. Il a été démontré d'une manière satisfaisante qu'au moyen de la pisciculture, l'offre de poisson peut s'accroître à l'infini, -r la quantité de subsistance préparée pour eux par la nature étant en excès à l'infini sur la demande faite jusqu'ici. Pourquoi ne s'est-elle point faite? Parce que ce pouvoir de direction qui a été confié à l'homme seul ne s'était point encore manifesté ? — — pouvoir qui se développe avec le développement de population et de richesse, et avec leur conséquence le développement du pouvoir d'association et de coopération.
Bien loin de trouver, dans les faits qui se présentent à nous, le moindre fondement à l'assertion de M. Malthus, même en ce qui regarde les animaux inférieurs, nous rencontrons partout la preuve que la subsistance préparée pour eux et pour l'homme lui-même est, en fait, illimitée, et qu'il reste à lui seul à déterminer l'étendue de cette opération des éléments prenant la forme désirée, — l'offre de subsistance tendant à s'accroître en raison de la demande. D'un autre cAté, nous rencontrons partout ces faits importants : que juste en proportion du crédit qu'il a su s'ouvrir sur la grande banque, la nécessité absolue de tirer sur Thomme individuellement diminue; qu'en même temps que le pouvoir augmente en lui, il lui faut moins de nourriture pour réparer la déperdition quotidienne; que la nourriture végétale que la nature fournit par tonnes tend à se substituer à la nourriture animale qu'elle donne par livre, — lui-même prenant de plus en plus la position responsable à laquelle il a été destiné, — et la nature coopérant à l'œuvre en dirigeant vers le développement de son cerveau ces éléments qui autrement auraient été appropriés au travail de la génération.
Étndifez les lois de la nature n'importe où, vous les trouverez justifiant les voies de Dieu à l'homme, —chaque pas sur la route du
THÉORIE MALTHOSIBNRE. 351
savoir nous fournissant une perception pins complète^ la parfaite adaptation de l'appareil pour la production du grsmd effet désiré^ — celui de préparer Tbomme animal à occuper dignement la place à laquelle il était destiné dès le principe.
§ 2. Le doublement de mille millions d'honmies, nous afûrme H. UaltbuSy peut s'opérer en vingt-^ônq ans par le principe de population comme celui de mille, «c Pourquoi alors ne s'est-il pas opéré? Au commencement de notre ère la terre comptait ce nombre d'habitants; il est douteux qu'elle en compte aujourd'hui davantage. Si le doublement s'était opéré à chaque quart de siècle, elle compterait aujourd'hui des biUions de millions. Pourquoi cela n'a-t-il pas eu lieu? Parce qu'en tout temps, nous dit-on, la population a exercé une pression sur la limite de subsistances, — et ta tendance de la matière à prendre les formes du plus haut développement ayant dépassé tellement celle manifestée au regard de Ces formes inférieures dans lesquelles elle est préparie pour l'usage de l'homme, qu'elle a produit une expansion « du vice et de la misère, » — d'où a résulté une nécessité des freins positifs, « des guerres, de la peste, de la famine ^ . » Dans tout ceci, quelle est la cause et quelle est la conséquence? La misère et le vice sont-ils cause du manque de l'offre des subsistances, ou celui-ci ^t-il une conséquence nécessaire de ce que l'homme a négligé d'exercer les facultés dont il a été doué? C'est là une question très-importante : — la négligence de Tbomme est une faute à laquelle il est en lui de remédier ; au lieu que l'inefficacité des pouvoirs de la grande machine donnée pour qu'il s'en serve serait entièrement sans remèdes.
La réponse se trouve dans ces faits : que l'offre des subsistances dans les quelques derniers siècles a augmenté dans sa proportion avec la population en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, et dans tous les pays — où population et richesse ayant eu liberté de s'accroître, — l'homme a acquis plus grande faculté de tirer sur le ^ésor de la nature, tandis qu'elle a diminué dans les pays, — où population et richesse ayant décliné, — le crédit de l'homme sur les semées de la nature a baissé. R^ardons autour de nous aujourd'hui, n'importe où, nous trouvcms que là où se dé-
* Principles of PopuUui(m$, liv. ï, eh. Ji.
352 PRINCIPES DE LA SaENCE SOdiLE. — CHAP. XLIX.
veloppele pou¥oird'assooiation, VangmeBtatioii^rameiitdaiis ToSpe de sabsistances, de vêtements, de maisons et de tontes les autres utilités et ol()ets pour l'entretien et te confort de rfaomme« Partout au contraire où il s'affaiblit, il y a diminution: constante de tout cela, -^la valeur de Thomme babse et U devient de plus en plus Tesclaye de la natfire et de ses semblables. Cela étant, la eaase de la gri^de diffleolté semblerait être dans Tbonufie lui^^Hiémey et non dans aucune d^ectuoâté du plan de la création dans laqudle il loi a été ass^é un rang si élevé.
§ 3. En admettant néanmoins, ponr un moment» que les bits soient comme le prétend M. Mal&us, — que la population a dans tous les pays exercé une pression sur la subsistance, -* nous n'aurions fait encore qu'un bien petit pas vers la vérité scientifique, -^ car la science s'enquiert toujours du pourquoi des choses *. Pendant des milliers d'années on avait remarqué que les pommes tcwbamt à teri^; il était rései:vé'à Newton de répondre à la question : Pourquoi les pommes tombent-eiles? La science demandait alors et die demande aaj<»ird'hui : « Pourquoi les subsistances ne peuvent-elles marcher du même pas que la population? Qudie est la grande cause, la cause finale ~^de la difficulté? Se trouve^elle dans l'inhabileté de l'homme à demander à la terre, — on dans rimpniss&nce de la terre de faire honneur aux mandats qu'on tire sur elle? Est-il vrai? peut-il être vrai? qu'avec Taugmentation de population et de richesse, un temps arrive ce où chaque augmentation de production s'obtiait par m)e proportion plos âloyée de tyravail ^pliqué à la terre, )»^ -* l'homme devaiant
* Les principes sont vérités antérieures à tous les faits ou actions, et sont euxmêmes nonrfaits. Us existent dans une immuable et étei*nelle nécessité; et tandis qu'ils règlent la condition de toute force, aucune force ne peut rien tur eux. L'omnipotence dle-méme n'est sagesse et justice qu'en vertp de principes immuables. Le regard de la raison peut souvent découvrir dans le fait le principe qui détermine là nature du fkit ; et dans la lumière d'un tel principe, nous pouvons voir fùwquoi le Mit et non simplement gue le fait est.
« La perception du sens donne les faits ; le regard de la raison donne les principes. En se servant des faits, l'esprit peut aller des jugements particuliers aux généraux, ce qui nous permet de classer tout ce qui est acquis par les sens, et d'assuva* un ordre intelligible d'expérience; les principes servent à guider l'esprit dans l'interprétation et l'explication des faits» et son savoir s'élève de l'expérience logique à la science philosophique. Ce ne sont point des faits seuls, ni des matières, bien que logiquement classées, mais des faits éclaircis par des principes, qui constituent une philosophie. » Higkogk. MtionaX Cosmologie, p. 18.
THÉORIE MALTHOSlKlfRE. 3b3
ainsi TeselaYe de la nature à mesure qa'il gagne lui-même en poQToir^ Si cela est, pourquoi cela est-il? Est41 possible que l'homme, par un effort qui ne soit pas au-dessus de ses facultés, se place dans la position pour laquelle il a été créé, celle de maître de la nature? Y a-t-il lieu à espérance, ou bien Thomme doit-il vivre avec la connaissance qu'en vertu d'une grande et inévitable loi, le temps doit venir où ceux qui possèdent la terre tiendront dans l'esclavage tous ceux qui ont besoin de la travailler? La réponse à toutes les questions est déterminée par celle donnée à la première et à la plus importante : Quelle est la grande cause du vice et de la misère qui se sont manifestés à un si haut point dans le monde? C'est la question à laquelle Malthus affirme avoir répondu. Nous allons voir jusqu'à quel point.
Si nous commençons par les Indiens d'Amérique, il dit «c que leurs femmes sont loin d'être fécondes; que leur stérilité est attribuée par quelques écrivains au manque d'ardeur chez les hommes : que cela cependant n'est pas particulier à cette race ; » — Bruce et Vaillant ayant fait la même remarque chez les diverses tribus d'Afrique. On n'en doit point, selon lui, chercher les causes dans quelque défaut qui tienne à la constitution, — puisque cela diminue en proportion de ce que diminuent ou disparaissent les fatigues et les dangers de la vie sauvage. Quelle est dans ce cas la cause de difficulté? La grande cause ne peut se découvrir ici, et pourtant il y a beaucoup de vice et de misère. Pourquoi? Est-ce à cause d'une tendance trop grande à la reproduction, ou parce que manque dans l'homme la disposition ou l'habileté à faire que la terre produise? M. Malthus admet lui-même que c'est par la dernière raison. — Ici vice et misère résultent donc des œuvres de la créature et non de lois établies par Dieu. Alors qu'advient'il du livre Prindples of Population?
Passons à l'Amérique du Sud, nous voyons a que dans l'intérieur de la province bordée par TOrénoque, on peut traverser quelques centaines de milles sans trouver une simple hutte ou les traces d'une seule créature^. C'est néanmoins une des plus riches régions du monde. Il y règne un été perpétuel ; le maïs y rend trois cents fois la semence. Pourquoi la population n'y augmente-t-elle
< Voy. précéd. vol. I, p, 465.
2 Principles of Population, liv, I, ch. iv.
35f PEINGIPES DE LA SGONGK SOGIALB. — GHAP. XLIX.
pas^ — puisque, selon M. Malthns, c'est on fait indubitable que la population n'est limitée uniquement que par la difficulté de se procurer Taliment» et qu'elle tend toujours à dépasser la limite des subsistiudces? Où donc est la grande cause que nous cherchons et qu'il nous montrerait ici?
Au Pérou nous trouvcms une population qui^ ayant été conduite par une heureuse série de circonstances à améliorer et à étendre son agriculture^ a vu son chifEre grossir ea dépit de Fapathie des hommes et des habitudes destructrices des femmes. U n'est rien dit ici de la population pressant sur les subsistances^ — car il est trop évident que la population nombreuse rassemblée sur les pauvres terres du versant occidental des Andes a été bien mieux fournie que les sauvages qui errent disséminés sur les sols fertiles du versant oriental^ dont une seule acre pourrait donner plus de subsistances en retour du même travail qu'on en obtiendrait d'une douzaine au Pérou. Nous ne sommes donc pas encore près de déterminer la grande cause des progrès de la nûsère et du vice dans l'humanité.
Dans Itô riches Iles de l'océan Pacifique^ nous trouvons des tribus qui mangent de la chair humaine, et qui, en guerre continuelle entre elles, a cherchent naturellement à augmenter le nombre des membres de la tribu, afin de la rendre plus forte dans l'attaque ou dans la défense. » Ici poiut de coutume chez les femmes qui soit défavorable au progrès de la population; et pourtant, tout admirable qu'est le climat et tout fertile qu'est le sol, elle est peu nombreuse. £t néanmoins, les subsistances y sont si rares a qu'il n'est pas improbable que l'envie de faire un bon repas donne une énergie additionnelle à leur désir de vengeance, et qu'ils ne se détruisent violemment les uns les autres que comme unique alternative pour ne pas périr de faim. » Ici la difficulté éprouvée provient-elle de l'homme ou de la teiTe? Si c'est du premier, que devient la grande cause à laquelle M. Malthus attribue le vice et la misère ?
Devant l'infanticide et l'immoralité qui régnent à Taïti, M. Malthus pensait qu'après que la dépopulation aurait suivi son cours, un changement d'habitudes a rétablirait aussitôt le chiffre de population,* qui ne pouvait rester au-dessous de son niveau naturel sans la plus extrême violence. » Ce niveau étant l'offre des subsistances, et les subsistances étant ici en une abondance exubérante,
THÉOBIfi MÂLTHUSlBl^flfi. 355
il est cjair que la grande cause ne pent, en cette oœasion, être mise ea avant* L'inégalité dms la distribution des produits du travail étant un de ces phénomènes sociaux dont il faut tenir compte^ par suitç de la pression constante de la population sur les subsistances» il est difiicile au lecteur du livre de M. Malthus d^ ne pas s'étonner d'y trouver cette assertion : «c que, dans tous les pays où les subsistances s'obtiennent avec facilité, — ceux, par conséquent, où la grande cause ne peut se rencontrer» —il règne une distinct tion de rang qui est oppressive à l'excès, — le peuple étant dans un état dp dégradation comparative '. x>
En Asie, nous trouvons les Usbecks occupant un sol « d'une grande fertilité naturelle, d duquel ils n'ont pas choisi de profiter. — « Us aiment mieux piller, voler, tuer leurs voisins que de s'appliquer à améliorer les bienfaits que la nature leur offre si libéralement ^. t» -r En quoi ceci peut-ii venir à l'appui de l'existence de la grande cause ? Il n'est pas facile de le voir. -- LesTartares aussi, nous dit* on, sopt voleurs ; et pourtant a tout ce que le pillage leur procure n'équivaut pas à ce qu'ils obtiendraient de leurs terres avec le plus léger travail, s'ils voulaient s'appliquer sérieusement à l'agriculture. »
Les paysans, sous la domination turque, «c désertent leurs villages et s'adonnent à la vie de pasteurs, lo — dans l'espoir a de mieux se dérober à la rapine des Turcs, leurs maîtres, et des Arabes, leurs voisins. » La grande came de vice et de misère que M. Malthus prétend établir, était l'impuissance de la terre à répondre aux demandes de l'homme ; mais ici il ne prouve que l'inhabileté de l'homme à faire des demandes h la terre.
D'après Park, M. Malthus décrit la « prodigieuse fertilité du sol d'Afrique et ses grands troupeaux de bétail,» — regrettant «qu'une contrée si richement dotée par la nature puisse rester dans l'état sauvage et négligé où elle est aujourd'hui. » Cet état provient «de ce que la population n'a que peu d'occasions de débouché pour l'excédant du produit de son tr|«rail. » Pourquoi cela? Parce qu'il faudrait une augmentation de population qui les mit à même de diversifier les professions au point de fournir les occasions qu'ils désirent tellement, — et de leur constituer un marché domestique
* Principles of Population^ liv. I, ch. v. '^ /Wd., liv. I, cil. VH.
356 PRflIGIPKS DB U SGKlfGS SOCIALE. -* GHAP. XUX.
pour tous les produits de leors sols fertiles. L'absence de demande pour les subsistances ne peut que difficilement être admise comme preuve que la population tend à augmenter plus vite que les subsistances* Sur ce que Park attribue la fréquence des famines au manque de population, M. Maltbus répond que ce dont ils ont réeUement besoin, c'est « de la sécurité et de l'industrie qui vient ordinairem^t i^rès elle ; i» — et ici il a raison. La population augmenterait alors, et les famines disparaîtraient, la grande banque étant prête à faire honneur à tous les mandats que l'on peut tirer sur elle. Dans ce cas, cependant, qu'advient* il de la grande cause?
En Egypte, «le principe d'accroissement, nous dit-on, fonctionne aussi bie9 qu'il puisse fonctionner; — car il tient la population tout à fait au niveau des subsistances ^ » On expliquerait mieux le phénomène en disant que l'insécurité et l'oppression font que le niveau de population n'est pas dépassé par l'offre de subsistances. U n'y a pas là, néanmoins, de quoi prouver l'existence de la grande cause alléguée : — l'insuffisance des pouvoirs de la terre pour répondre aux demandes de l'homme.
On nous représente la Sibérie comme riche en terres dont la puissance, nous dit-on^ est inépuisable ; et pourtant a ces districts sont faiblement peuplés, la population n'y augmente pas en proportion de ce qu'on pourrait attendre de la nature du sol ^. » On ajoute à cela beaucoup de raisons ; — si l'on a cru nécessaire de les ajouter, c'est qu'on ne pense pas que ce soit encore là que se trouve la grande et universelle cause « du vice et de la misère. »
Dans le monde physique, tous les effets sont dus à des causes fixes et certaines dont la force est susceptible d'être mesurée; nous pouvons, selon la distance du phénomène, raisonner de la cause à l'effet et de l'effet à la cause avec la même confiance que si le tout s'accomplissait sous nos yeux. Il en doit être ainsi dans le monde social, — la cause et l'effet étant partout les mêmes, et le vice et la misère étant partout aussi évidemi|jent attribuables à ce que l'homme a manqué à se mettre en mesure d'acquérir la domination sur la nature, qu'il est évident que l'évaporation est une conséquence de la chaleur. Dans le livre de M. Maltbus, cependant,
* PrincipUi of Poputaêion^ Ut. I, ch. ?iii. s Ibid,^ lîT* I, ch. ix.
THÉORIE MiLTHDSISNlfE. 357
rien de semblable; — ses lecteurs sont formellement avertis <x que rien n'est plus difficile que de poser des règles qui n'ai^t point d'exception ^ » En conséquence, après leur avoir affirmé l'existence Sune grande cause de vice et de misère, il leur expose ensuite presque autant de causes qu'il se présente de sociétés à étudier, ^cboisissant toujours parmi ces causes celle qui s'accommode le mieux à son dessein. Là où les subsistances abondent, le vice et la misère prennent place comme causes d'excès de population. — Là où les subsistances sont rares, ils deviennent des effets. Si le débouché est proche, et les denrées à haut prix, l'excès de population est un effet. Si le débouché est éloigné et les subsistances à bas prix, vice et misère sont les conséquences. — Si l'infanticide est fréquent, l'excès de population est regardé comme pleinement prouvé. Si la durée de la vie est prolongée, l'excès de population est la conséquence nécessaire. — Si les subsistances sont rares, l'homme devient esclave; si elles surabondent, l'esclavage est le résultatinévitable. — Si le gouvernement est oppresseur, l'abandon de la terre est une cause d'excès de population. Si les impôts sont légers et que la culture s'étende, alors surgit une nécessité de cultiver les sols plus pauvres^ — Les produits ne se vendent pas, ce qui retarde l'agriculture; doublez ou même triplez la quantité des subsistances, «et vous pouvez être certain que les bouches ne manqueront pas pour les consommer ^. D Des inégalités de distribution appellent un remède. <c Si l'égalité était dans la population, la difficulté serait imminente et immédiate. » — Les épidémies pavent la voie vers une augmentation de population. Les mariages peuvent ou ne peuvent pas suivre une grande mortalité. — Plusles sols sont riches, et moins il y a de population pour manger les produits, plus il y a tendance à la pauvreté et au dénùment. Plus une contrée est productive et populeuse, plus il y^ besoin de restrictions. — « Il est très-probable » que les guerres constantes ont donné aux Volsques une population compacte d'hommes vigoureux. Les guerres constantes parmi les Arabes sont cause que la population exerce une rude pression sur les subsistances, — ce qui produit n un état habituel de misère et de famine, n
Visité par l'idée d'un fantôme de fait, M. Malthus exerce au service de cette idée une pre«se sur une quantité de faits réels, — qui,
< Principles of Population^ liv. II, ch. xiv. ' IWd., liv. II, ch. H.
358 PRINGiraS DE Là 8Gffi!l€E (^HSIALE. — GHÂP. XLIX.
toii8^ tmidait à firoliVer combien coDSteàmnent et générdanent les hommes ont été indmts à s'empécber eux-mémeH d'ac^nérir la dispositioD éeè SBb^stânces préparées pour enx^ — mais dont aacnn nelend, en aoemi degré, à prouver que l'offre n'a pas partout augmenté en pleine jptoportion de leur pouvoir de faire la demande. Ati lieu d'étaUir Texistence de sa grande cause, il nous a donné une coitectton dé causes variées i TiUfini, parmi lesqu^les nous pouvons choisir celle à laquelle il nous conviendra le mieux d'attribut « le vice et la misère )» qui sont autour de notis. Dans son anxiété d'atteindre son but, il a souvent estropié les faits. — Il a présenté le rapide accroissement de population dans les États eméricains de rooest comme un résultat purement naturel et sans tenir compte de l'immigration. — Il a présenté l'aocroissement des jMrimittves tribli^ germaifaes conkme ayamt été complètement égal à celui observé dans les États-Unis. Lorsqu'il ne peut invoquer les faits, il fournit des suppositions et des probabilités — qui, toutes, sont chargées de tendre à établir les grands faits : que le princ^)e d'accroisifement est plus grand chez l'homt^fie que dans les formel inférieures de la matière organisée; qu'en con6éqw»ace la population doit augmonter plus vite que l£^s subsistances, d!ot il suit que le Créateur a commis une erreur sérieuse.
Parfois il 6e trouve que ses vues ne manquent pas d'exactitude, lorsqu'il dit, par exemple, que là où manquent les manufactures, les denri^es premières sont à bas prix, et les utilités achevées sont à un prix élevé; — que dans les pays oà prédomine exclusivement le système agricole, a la condition de la population est soimiise au plumant degré de variation ; » — que le commerce et les manufactures sont nécessaires à l'agriculture, et que la pauvreté et le dénùment de l'Afrique et des autres pays où les sols fertiles abondent tellement, sont dus à ce manque de la faculté d'entretenir commerce, qui résulte de l'absence de diversité dans la demande pour les facultés humaines. — Rejetant ces vérités tandis qu'ils adoptaient toutes ses erreurs, ses compatriotes ont été au plus haut degré conséquents dans l'effort pour empêcher l'établissement de manufactures dans tous pays, excepté dans la Grande-Bretagne, — ce qui a produit ou perpétué dans le monde entier le vice et la misère décrits par Malthus et par lui attribué à ce qu'il appelle PrindpU of poptUation, ce principe étant une pure formule de mots pour
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indiqQer l'existenee d'an fait considérable^ mais pi^aitement imaginaire.
Pea de livres ont exercé une pins grande inilnenee^ et il en est pm qui aient en moins de droit à en exercer ancane. Il en est peu qni aient été aussi nuisibles anx modes de pensée, et cependant personne ne peut douter un instant que son auteur n'ait été animé d'un Tif désir de rendre service à ses semblables.
§ 4. M. Malthus, après avoir découvert la grande et universelle cause de vice et de misère dans le monde, ne manque pas de fournir un remède également grand et universel, une panacée pour guérir tous les maux sociaux qu'il a si bien décrits. Le remède est sous la forme d'une recommandation de moral restreint (qu'on traduit assez mal par contrainte morale) dans Faction de contracter mariage, — c'est par là qu'il se propose d'arrêter l'accroissement dépopulation. Avant d'admettre la convenance d'adopter une marche de pratique générale, nous aurions besoin d'être édifiés nousmêmes sur Texistence d'une maladie universelle. Pour en faire l'épreuve, nous supposons que l'inventeur en propose l'adoption aux Indiens américains dont nous avons parlé plus haut. — Il reçoit d'eux cette réponse : « Vous vous trompez» mon cher monsieur, sur la cause de notre situation difficile; nous ne sonmies pas troublés par un excès du désir de procréation. Au contraire, nos jeunes hommes sont froids, ce qui fait que les relations matrimoniales sont lentes à s'établir ; nous avons peu d'enfants, et nous continuons à vivre pauvres et disséminés. Le remède dont nous avons réellement besoin, c'est un stimulant pour porter nos gens au commerce sexuel, — ce qui donnerait un surcroit de population et faciliterait cette combinaison d'action qui nous permettrait de défricher et de cultiver les sols riches dont le service nous procurerait l'abondance. » — Dans le même cas. Thabitant solitaire de rOrénoque dirait probablement : « Je suis seul, comme vous voyez, au milieu d'une terre dont chaque acre fournirait la subsistance pour Fentretien d'une famille. Donnez-moi des voisins et avisez à ce qu'ils aient femme et enfants. Nous n'avons besoin ni de moines ni de nonnes. » Le Taïtien, à son tour, dirait, je suppose : « Contrainte morale, c'est précisément ce dont nous n'avons pas besoin. Les relations, dans notre lie, sont à l'excès faciles et fréquentes, aussi produisent-elles trèspeu. Si nous suivions votre ordonnance» nous aurions beaucoup
360 ramciPEs de la sciEftcs sogiaij. — gbâp. ilix.
d'enfonts et nous serions bientôt tronblés jMir une exnbàtoice population. — Votre remède aurait produit la maladie qu'il se propose honnêtement de guérir. » Le Tartare penl-ètre r^ondrait : qu'il passe sa vie à cbeyal , qu'il prière le brigandage a)ix occupations de la rie ciriiisée; qu'il se sent peu porté au commerce sexuel, et que le remède lui serait de peu d'usage. — Le pays^m turc s'écrierait probablement : <c Contrainte morale ! abstinence de mariage ! c'est précisément, mon cher monsieur, le mai dont je me plains très-fort. — Le riche a tellement accaparé les femmes, que je n'en puis trouver une à épouser. La plupart de mes voisins sont dans la même situation que moi ; nous vous serions bien obligés si vous vouliez nous aider à obtenir femme et enfants. La population et la richesse augmentant, nous serions en mesure de nous protéger nous-mêmes, et nous ne serions plus forcés d'abandonner la culture de nos champs, comme il nous arrive aujourd'hui. » — L'Irlandais répondrait qu'une cause essentielle de l'accroissement de population dans Ttie a été précisément cette contravrUe morale qui y existe déjà à un haut degré. « Privées, dirait-il, de toutes jouissances autres que celles purement animales, les femmes de mon pays trouvent dans les relations sexuelles le seul et unique plaisir auquel elles puissent prétendre. Proverbialement chastes, elles sont très-fécondes, — et c'est précisément de là que vient chez nous l'embarras. Avec ces données, l'adoption de votre remède ne pourrait qu'aggraver, le mal que vous cherchez à guérir, rt
Partout où se présenterait M. Malthus, voilà à peu près ce qui lui serait répondu. — Ses compatriotes eux-mêmes lui donneraient l'assurance qu'un des refrénants principaux de la population se trouve dans le grand développement que peuvent prendre les relations que je qualifierai non-officielles ^
La prudence et la prévoyance sont fortement reconunandées à la considération da pauvre par des écrivains qui débutent par chasser de son esprit la pensée d'espérance que le frein à la population, conséquence de l'impuissance de Ja terre de fournir les
Ml y a quelques années, un ministre (nous croyons que c'est le Rév. M. Gonniih gham) constata que la moralité de sa paroisse s'améliorait. Ce qui le lui faisait penser, disait-il, c'est que les bâtards y devenaient plus nombreux. H en concluait que les relations non officielles avaient dû diminuer.
THÉORIE MÀLTHOSlENfiE. 361
sobsistances, fonctionne incessamment et d<nt se faire saitir sous one quelconque des diverses formes de misère à une partie considérable de Vhumanité^ L'homme entre dans le monde en esclave de la nature; il y doit rester esclave de ses semblables. D'ayant aucun droit à la moindre part des subsistances, et en fait n'ayant point de tâche à remplir là où il se trout>e, si la société n*a pas besoin de son travail, n Au banquet de la nature il n'y a point de place pour lui. Elle lui dit de s*en aller^ et il doit vite obéir'. » U s'informe s'il n'y a pas d'espoir de salut pour sa femme et ses enfants on pour lui-même ; on lui affirme l'existence de certaines lois positives et immuables fonctionnant d'une manière si absolue que « la masse entière de subsistances aujourd'hui produites aurait beau être portée au décuple par les efforts de l'esprit d'invention et de l'industrie humaine; x> on peut émettre cette assertion, a comme vérité indubitable que Tunique résultat serait, après quelques années écoulées, la multiplication dans la même proportion du nombre d'habitants, et probablement en même temps la pauvreté et le crime accrus dans une proportion bien plus considérable '. » En vertu du grand principe de population, il y a et il y aura toujours tendance au peuplement d'un pays, ce jusqu'à la limite des subsistances, — cette limite étant le minimum nécessaire pour entretenir une population stationnaire *. » Avec une telle perspective, pourquoi l'homme hésiterait-il à s'abreuver à la seule source de plaisir qui coule pour lui, — la satisfaction de ses appétits animaux * ?
* Principles of PopulaUon, liv. I, ch. i. 3 ihid,, seconde édit., p. 431.
M. MaHhus, par déférence pour l'opinion publique, a depuis supprimé ce passage, et pourtant, en Téerivant, il n*avait fait que pousser jusqu'au bout « son principe. » Les écrivains qui Tout suivi sont allés aussi loin que lui, et ils ont écrit ce que nous citons.
' Cité par M. RicKAiins, dans son livre Population and Capital, sans nom d'auteur. M. R. est, comme nous, opposé à la théorie de Malthus; ce qu'il a fourni, tant en faits qu'en raisonnements, mérite l'attention du lecteur.
* Principles of Population, liv. III, ch. iv.
^ « Un pauvre diable famélique, qui n'a que des haillons pour se couvrir, une hutte de terre pour y dormir, sait qu'il ne peut être méprisé davantage, bien qu'on puisse avoir pour lui plus de pitié, si les trous dans ses joues, et dans son vêtement, et dans le toit de son abri, viennent à s'agrandir du double. L'absence de honte, au sujet de son apparence extérieure, n'est pas non plus suppléée, comme on pourrait s'y attendre, par la crainte accrue des maux encore plus réels de la misère. Au
La eontminte morale vient arec le développement da respect de sot'mèBie, ^ qpA, à son tonr vient avec le développement intelleetoel. Pour que rinteHigence se développe, il faut qn* existe un pouvoir d'association^ qui résnite de Texlstence de diversité dans la demande poor les facultés httoiaines. Là oà ello existe, Thomme acquiert pouvoir sur la nature et sur lui-même, — il cesse d'être resdave de ses passions et passe par dégrés à la condition de l'être responsable, Vhûmmè proprement dit^ à chaque pas dans cette direction, le consommateur prend place à côté du producteur, •— Tagriculture devi«Eit de plus en plus une science, — le travail ac^ quiert ta prééminence sur le capital, — la distribution devient {^os équitable, — la société tend à prendre sa forme naturelle et rbomme prend sa liberté. Comme le système anglais tend partout à empêcher que se produisent ces effets, et à faire de Fhomme un pur instrument à F usage du négoce, — il s'ensuit qu'il a donné naissance à la théoiie de « la grande cause i» de mal, et au grand remède, — la premièi^e qm a conduit à désespérer, tandis que l'autre force à s'absteuk d« prineipal, même lortaqu'il n'est pas Tmique plaisir laissé à la disposition dans le présent. La science sociale, l^e que l'enseignent MM. Maltiius et Bâcardo, a été fort
contmire, il semble qoe pins un honme est mîGérable, phis 11 devient «nsoticiant sur sa misère croissaDte. S'il était dans des circonstances aisées, il répugnerait à risquer quelqu'un de ses conforts; mais un homme pauvre à ce point ne peut avoir de conforts à perdre. S'il n*a tout juste que de quoi satisfaire chétivement aux exfgraces de la nature, sans pouvoir se donner quelque satisfaction positive, il |)eut peu** ser que sa situation si mauvaise ne saurait beaucoup empirer, et que ee n'est pas le cas de mettre en pratique la restriction personnelle dont il s'agH, par to «n>tinte d'ajouter quelque peu à sa pauvreté *, Peut-être pourrait-il 4tre attené i ajoemer le contentement de «es tmtincts, s'il y avait qnelqie 'ehanee pour que sa peeitioB t'améliorât; mais, faute d'un tel espoir, il ne voit pas plus d'objection à fkire à l'opportunité présente qu'à aucune autre qui se soit jamais présentée. 11 peut même se persuader que se marier serait pour lui chose avantageuse ; il aurait des enfants pour l'assister dans sa vieillesse, qui autrement serait tout à fait à l'abaBdon. €*est peut-être le raisoraieaient qu'il se fait, s'il est en état de peaser; mais il est probable que ses infortunes lui ont ôté toute facuRé de réfléchir et de songer à quoi que ce soit. Devant la sombre perspective qui s'ouvre à lui, il préfère fermer les yeux sur l'avenir et ne s'eecnpe que du présent; H s'attache à tout moyen d'alléger ses chagrins, sans calculer à quel prix. ~ Thornton. CoMtes of Ot^er-f^optiJalioii, p.,120
* Le docteur Johnson, qui avait d'heureuses saillies, résumait ainsi ce raisonoemeot : « Un homme est pauvre. Il se dit : Je ne peux ôtre pire, prenons Margot. » — Croeker't Boswelf vol. n, p. 103.
THÉMtt MiLttlUdltNllB. 363
btèû qimiyiéè i H t»hilo60pMe in désespoir èài^é« âor «M arilhmé-
%%. La ^ëlrpoâèabSité eroît avee Taccroisis^emétot des dons que rbtmitoe tieM de Dieu. — Gelni ^ est riche dans le développeineâl d<e ^ât(^ pOnVoir et qui par conséquent est capable d'etercer de jltiflti^ée mir le mouvement sociétaire, est responsrable envers èon prodiCtin et enviers son Créateur du plein et exact accomplissefiiéint de bes devoirs. Le pauvre travailleur, au contraire, est Tesdave de tircon^tances sur lesquelles il n'exerce point d'empire; il se lèMe «aùs Men savoir s'il trouvera son pain quotidien, et il s'eHrdôrt sans «ivoir soupe, parce qu'il s'est trouvé que la société n'avait pas besoin de son travail, et qu'elle ne lui a point donné pllf^e à la table dressée pour l'humanité entière. Le lendemain, le suHeyidemain il répète Tépreuve, — il ne trouve pas davantage à échanger ses services contre l'aliment et rentre à son misérable abH, où l'attiendent les demandes d'une femme et d'une famille qui itteurent de faim. Dans son désespoir, il vole un pain, — c'est à lui que la société alors demande uo compte rigoureux, tandis qu'eHe dégage de toute responsabilité ceux qui ont le pouvoir, jalouse qu'elle est de maintenir l'existence des grandes lois naturelles, en vertu desquelles une grande partie de la populaticm ea ttKis pays doit régulièrement a périr de besoin. »
Qu'il y ail une grande somme de vice et de misère dans le monde^ c'est un fait incontesté ; quelles en sont les causes? là-dessus OA discute : on n'a pas déterminé davantage qui est responsable ; et s'il existe oru n'existe pas un remède. M. Malthus dit que c'est la conséquence naturelle d'une loi divine et par conséquent inévi-
* Selon M. Mill, Principles, liv. IV, ch. ii. « On peut se demander si tontes les inventions mécaniques ont allégé la journée de travail de la créature humaine. Elles ont servi à ce qu'une grande partie de la population mène une vie de corvée et d'emprisonnement, et à augmenter le nombre des manufacturiers qui font de grandes fortunes. — Ce triste résultat, — résultat constaté, — il Tattribue à une tendance exeessive à la {nrocréation; mais M. Mill aurait été bien plus près de la vérité, s'il l'eût attribué à la tentative de monopoliser l'atelier du monde, — qui, au-dehors de la Bretagne, arrête le développement de l'agriculture, et produit dans le royaume lui-même tous les maux prédits par Adam Smith. Devant la condition actuelle de tous les pays non protégés, il pouvait aller plus loin — et affirmer que la condition de la race humaine a subi une détérioration depuis le jour qui a vu la première application de la vapeur à la fabrique des étoffes et du fer. On pomTait affirmer le le contraire pour tous les pays protégés de l'Europe centrale et oceidefitale. »
364 PRINCIPES DE U SGiEBGB SOCIALE. — CHiP. XUX.
table, — conséquence qoi, nous FaTons tq, consiste à dégager ks dasses qui gouvernent le monde de toute responsabilité possible au sujet du bien-être des classes qui sont au-dessous d'ellestLa religion et le bon sens cependant eoseignent que FÉtre qui a créé ce monde merveilleux, dont chaque partie est si parfaitement adaptée pour concourir à Tharmcmie, n'a pu imposer à Fhomme une loi qui tende à produire le désaccord ; que vice et misère sont des conséquences de Ferreur de Fhomme et non des lois divines; et que les hommes qui exercent pouvoir et contrôle sur le mouvement sociétaire, sont responsables au sujet de la condition de ceux qui sont au-dessous d'eux. Telle est la différence entre la sdence sociale et la doctrine Rieardo- Malthusienne : l'une assigne au riche une haute et forte responsabilité ; tandis que Fautre la jette toute entière sur les épaules de ceux qui étant pauvres et faibles sont incapables de se défendre par eux-mêmes.
L*une enseigne que le grand trésor est, en fait, d'une étendue illimitée ; qu'il existe de grandes lois naturelles en vertu desquelles les subsistances et les autres denrées premières tcndmit à augmenter plus vite que la population ; que c'est ledevow' des puissants d'étudier et de comprendre ces lois ; et que si, faute de l'accomplissement de ce grand devoir, vice et misère prévalent dans le monde, c'est eux, par conséquent, et eux seuls qui sont les responsables. — L'autre enseigne que, par suite de la rareté des sols fertiles, les pouvoirs de la terre vont constamment diminuant dans leur proportion avec le nombre de bouches à nourrir; qu'il existe de grandes lois naturelles en vertu desquelles la population tend à augmenter plus vite que les subsistances ; que c'est le devoir du pauvre, du faible, d'étudier ces lois, que c'est à l'esprit non cultivé de les comprendre, — que, s'il y manque, la responsabilité pèse sur lui, et uniquement sur lui.
L'une s'attache à la croyance dans la grande loi du christianisme, qui enseigne que les hommes doivent faire à autrui comme ils voudraient qu'il leur fût fait à eux-mêmes ; que là où se trouvent des vieillards, des aveugles, des boiteux ou d'autres dénués, c'est le devoir du fort et du riche de veiller à ce qu'on songea eux. L'autre enseigne que la charité, en s' appliquant à soulager les détresses, ne fait qu'augmenter le nombre des pauvres * ; qu'il y a surabon-
* CaEMOjhUKz: Études, p. 73.
THÉORIE MALTHOSIBNNE. 365
dance dépopulation, et que le seul remède est dans T^tinction de l'excédant ' ; que le mariage est un luxe que le pauvre n'a pas le droit de se permettre ^ ; que c'est une jouissance à laquelle les pauvres n'ont pas droit avant d'avoir amassé pour les besoins de leur famille attendue ^ ; que le travail est une utilité ; et que, si les pauvres se meUent à se marier et à faire des enfants, intervenir entre leur faute et ses conséquences^ qui sont la pauvreté, la dégradation et la mort^ c'est intervenir entre le mal et sa cure , — c'est ifitereepter la sanction pénale et perpétuer la faute ^. n
§ 6. Plus lé consommateur est proche du producteur, et plus se rapprochent les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées ; plus augmente la production^ et plus l'équité réglera la distribution, — le travailleur devenant de jour en jour plus maître de son avenir et de lui-même. Plus il y a de distance entre prodnc* tenrs et consommateurs, et plus il y a d'écart dans les prix; plus la production sera faible, moins l'équité réglera la distribution, et plus il y aura tendance à ce que le travailleur devienne un pur instrument dans les mains du trafiquant. Dans le premier cas, le sentiment de responsabilité croît chaque jour chez le pauvre et le riche ; dans le dernier, il décline chez tous. Ce sont là autant de propositions d'une vérité universelle qui peuvent servir à étudiar le passé, à comprendre le présent, à prédire l'avenir.
La politique anglaise tend dans la dernière de ces directions ; et voilà comment les écrivains anglais ont été conduits aux monstrueuses doctrines dont il s'agit. — Quelques avocats de la théorie Malthusienne ont déclaré que son auteur ne devait point être responsable des écrits de ceux qui sont venus à sa suite ; et pourtant ces écrits ne sont que les produits légitimes des enseignements de son livre prôné. Jamais ne fut publiée doctrine si bien calculée pour chasser du cœur du travailleur tout sentiment d'espérance dans
^ Jeffbet. Cité par M. Rickards, PopiUation and Capital, p. 215.
* Thornton. On Over-'population, ' Edimburgh Rwiew, octob. 1849.
* Ihid. l\ est arrivé à Fauteur de cet article ce que nous venons de raconter de M. Malthus. Un*a pas osé pousser sa logique jusqu'au bout. En conséquence, il fait une exception pour le cas oii il s'agirait du danger de mort positive. Mais Tbomme qui nous engage à laisser le pauvre souffrir, sans assistance, tous les autres maux « que la chair a hérités, » n'avait pas besoin de répugner à ajouter ce dernier de tous les maux, qui vient comme pour soulager de tous.
â66 PRINCIPES DE U m&QlL SOGULE. — GHAP. XUX.
FaTeoir poor sa fenuM et sa famUle ou lui-mèiiie ; doetrine si propre à endurcir le cœur de eelui qui emploie le travaUlear ; doeirioe tellement calculée pour anéantir la confiance dans la sagesse et la munificence du Créateur. Après avoir fait le monde harmonieux et beau comme nous le TOf ons, il m'aura pu se trouver dans la nécessité d'instituer des lois pour le gouvernement de Tbomme^ en verta desquelles Tobéissiance au grand eommaodement : -*>- croissez et multipliez, et soumettez^vous la terre, ^ produirait le vice et it misère qui pullulent tell^aent. — S'il a fait cela, il Ta fait de milice préméditée, — sa puissance et sa sagesse étant infinies ^
« * Si le doublement est la tendance naturelle de l'homme, eonmient serait impotsible aux subsistances ? Les animaux et les plantes qui constituent le fond de ces subsistances ne sont-ils pas, comme Thomme, et sur une bien autre échelle, doués de la faculté de se reproduire et de multiplier? Et si cette faculté, chez eux eomme chez lui, reste parfois latente ou restreinte, ne l'a-t-on pas vue, bien des foisa^isi, se manifester avec une intensité prodigieuse ? Il a suffi pour cela qu'elle ne fût pas contrariée. L'homme a le pouvoir, non-seulement d'empêcher qu'elle ne le soit, mais de l'aider en faisant même, au besoin, les circonstances les pkis favorables à son développement. Sa tâche, ici-bas, n'est pas autre chose. Placé dans un miliea oiî la vie, à mille degrés divers, surabonde de toutes parts, il la saisit au passage ou l'appelle à lui ; mais, en s'emparant d'elle, il ne la détruit pas, il l'occupe on instant à peine, et pour la restituer bientôt, bon gré mal gré, au réservoir commun. La consomfMtHon, cooime la produ(Mon, qui l'alimente et qu'il dépend d'elle d'alimenter, à son tour, n'est qu'une transformation qui n'éjntûe rien... Loin d'être une cause de faiblesse et de ruine, par conséquent, le nombre est, dans l'ordre naturel des choses, une cause de richesse et de puissance ; et plus les générations se multiplient et se serrent, phis la vie, loin de fuir devant elles, devient, par une loi de fraternité et d'amour, abondante et facile... A chaque bouche nouvellCi correspondent deux mains mieux armées que celles qui ont nourri jusqu'alors les bouches existantes ; et si la vie humaine est la plus destructive de toutes les machines, elle est aussi la plus productive de toutes. » Passt. Economiste belge» (Cet. 10, 1S58.)